Mamane : « Il faut installer les humoristes africains en Afrique »

Le producteur et humoriste nigérien lance la première édition du Comédie festival africain à Paris, du 16 au 27 avril, puis en tournée. Il expose sa démarche dans un entretien au « Monde ».

Le rire africain débarque en France. Humoriste nigérien, producteur et chroniqueur depuis dix ans sur RFI, Mamane, avec le soutien de la société de production Dark Smile de l’humoriste français Jérémy Ferrari, lance, du 16 au 27 avril, la première édition du Comédie festival africain (CFA) à Paris et en tournée.

Comment est né ce festival d’humour africain ?

 

J’ai commencé ma carrière d’humoriste en France au début des années 2000 mais j’ai toujours eu la volonté de jouer aussi en Afrique. Dans mes spectacles, je parle des problèmes de mon continent : du manque de démocratie, des coupures d’électricité, des trous dans les routes, etc., de ce que vivent les gens. Raconter cela en France, où les spectateurs retrouvent ensuite le confort de la vie parisienne, c’est moins fort et moins utile.

C’est pourquoi j’ai créé en 2015 le festival Abidjan Capitale du rire, monté une boîte de production, Gondwana City Productions, et lancé, en 2016, « Le Parlement du rire » sur Canal+ Afrique. Cette émission humoristique, vraiment panafricaine, a fait découvrir plusieurs humoristes qui étaient connus uniquement dans leur pays. Puis il y a eu, en 2017, la rencontre avec Jérémy Ferrari qui a précipité les choses : on l’a invité au festival d’Abidjan, puis au « Parlement du rire », dans le rôle du conseiller blanc du président. Il voulait faire rire le public africain, pas celui des expatriés ou des instituts français.

L’idée d’un festival africain en France est donc une idée commune ?

 

Oui. Nous voulions faire ce pont entre l’Afrique et la France pour faire contrepoids à la Françafrique. Faire rire chacun des peuples en faisant découvrir, en France, des humoristes africains qui vivent sur ce continent et qui, après le festival, rentrent chez eux. Un humoriste ne peut pas être comme un footballeur, il faut qu’il soit tout le temps au contact des réalités quotidiennes. On monte le festival CFA pour internationaliser la renommée de nos humoristes et créer une famille.

Ce pont est une manière d’internationaliser l’humour. Est-il si facile de l’exporter ?

 

Non, l’humour n’est pas exportable. Il faut une langue et des références communes. Les humoristes africains viennent jouer non pas en lissant leur humour mais en restant fidèles à eux-mêmes, en amenant l’accent, les couleurs, les réalités africaines, de nouvelles sonorités, un nouveau discours. Comme en cuisine, le public doit faire l’effort d’aller vers de nouvelles saveurs. Le but est d’internationaliser le public, pas l’humour. Si on édulcorait le propos de ces humoristes, le public africain qui vit en France ne nous le pardonnerait pas. On va s’enjailler et s’enrichir ensemble par le même rire !

Je ne vends pas une marque. Je ne prends pas des humoristes africains en leur disant : « Je vais t’emmener en Europe ». On nous a déjà fait le coup en nous piquant nos matières premières, on ne nous piquera pas nos humoristes ! L’idée est que puisse se créer, en Afrique, une économie de l’humour, que ce secteur puisse être un avenir, une perspective professionnelle. Les chanteurs ont connu ça, les footballeurs aussi.

En Afrique, l’humour c’est : « Venez rire de vos problèmes pour qu’on trouve la solution ensemble ». C’est une forme de résilience.

On veut désormais sortir les humoristes africains de l’image de saltimbanque à qui on dit : « Mais à part ça, tu fais quoi comme boulot ? » Il faut installer les humoristes africains en Afrique, pour qu’ils y travaillent et qu’ils puissent faire bouger la société africaine en parlant de ce que s’y passe. Et l’humour en Afrique est encore dans sa forme la plus noble.

C’est-à-dire ?

 

C’est vraiment la politesse du désespoir, c’est mettre en évidence, toucher du doigt ce qui ne va pas pour interpeller les gens. Comme pouvaient le faire Coluche ou Desproges. En France, aujourd’hui, l’humour est devenu du business, du divertissement. Or un excès de divertissement devient de la diversion : « Venez passer un bon moment pour ne pas penser à vos problèmes. » Alors qu’en Afrique c’est l’inverse : « Venez rire de vos problèmes pour qu’on trouve la solution ensemble. » C’est une forme de résilience.

Lire aussi Mamane, souverain du Gondwana et étendard du rire africain

Comment avez-vous sélectionné les humoristes pour le festival CFA ?

 

Grâce au « Parlement du rire », on a lancé un appel à candidatures dans toute l’Afrique. Nous avons reçu des textes ou des vidéos filmées au smartphone. Certains sont passés sur Canal+Afrique, puis les meilleurs au festival d’Abidjan. Je viens aussi d’ouvrir à Abidjan le Gondwana Club, le premier comedy club de l’Afrique francophone. Car il n’y avait pas de scène spécialisée dans l’humour. Les baptêmes, les mariages, les anniversaires ou encore les meetings politiques, pour chauffer la salle, sont les seules occasions de jouer. J’ai aussi le projet d’ouvrir dans deux ans à Niamey, au Niger, une école de comédie pour initier à l’écriture, au jeu de scène mais aussi pour former des techniciens son et lumière.

Au total, sept artistes, représentant quatre pays (Côte d’Ivoire, Niger, Congo, Gabon) font partie de la programmation du CFA. Michel Gohou et Digbeu Cravate sont des exceptions. Ils viennent de la télévision. Gohou est devenu populaire grâce au feuilleton Ma famille et l’émission « Le Gohou Show ».

Les humoristes africains peuvent-ils rire de tout ?

 

Oui. On rit de tout, on peut tout se dire. Le seul sujet encore peu abordé est celui de la religion et de sa prise de pouvoir – comme par exemple l’imam Dicko, au Mali, qui remplit les stades avec ses fidèles. Les humoristes n’ont pas encore perçu ce danger-là. Mais ça va venir. Au « Parlement du rire », on parle de tous les dysfonctionnements politiques et sociétaux : l’intégrisme, la polygamie, etc. On a créé la famille du Gondwana. Les humoristes savent qu’ils peuvent compter sur nous s’ils ont un problème chez eux lié à ce qu’ils ont dit sur scène.

Qu’attendez-vous de ce festival en France ?

 

J’aimerais que le public ressorte en se disant : « On s’est marré, on a appris des choses, on a découvert des artistes et d’autres univers. » Comme s’ils revenaient d’un voyage où ils n’auraient pas fait du all inclusive mais du tourisme chez l’habitant !

 

 

Comédie festival africain (CFA), du 16 au 27 avril à Paris (Casino de Paris, La Cigale, Comédie de Paris) et en tournée (Bruxelles, Lille, Nantes, Marseille, Bordeaux) avec Mamane, Michel Gohou, Digbeu Cravate, Ambassadeur Agalawal, Le Magnific, Omar Defunzu, Ronsia, Joël.

 

 

Sandrine Blanchard

 

 

 

Source : Le Monde

 

 

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