L’Arabie saoudite, isolée face à l’Iran et aux rebelles houthistes du Yémen, cherche le soutien des Etats-Unis

Le royaume risque de perdre tout débouché maritime pour ses pétroliers, depuis que les rebelles alliés de Téhéran se sont emparés du détroit de Bab Al-Mandab, voie de sortie de la mer Rouge vers l’océan Indien, et tandis que l’Iran bloque le détroit d’Ormuz.

Le Monde  – L’Arabie saoudite se trouve seule au lendemain de son pire revers militaire depuis une décennie, alors que les rebelles houthistes du Yémen se sont emparés, jeudi 10 septembre, du détroit de Bab Al-Mandab, la « porte des larmes », qui ferme aux pétroliers saoudiens la voie de sortie de la mer Rouge vers l’océan Indien. Le géant de la péninsule Arabique risque de perdre tout débouché maritime, alors que l’Iran bloque depuis six mois le détroit d’Ormuz sur sa côte orientale.

Les houthistes, alliés de Téhéran, ont conquis, jeudi, le port de Moka et ont bombardé, vendredi, l’oléoduc qui charrie le pétrole saoudien de ses raffineries orientales vers la mer Rouge, forçant sa fermeture. Ils ont aussi pris pied sur la petite île de Mayoun, d’où ils ont vue sur la côte africaine, qui s’étend à 20 kilomètres à peine. Vendredi, devant une caméra, un sous-officier houthiste expliquait à ses hommes l’importance de cette prise, mieux que n’importe quel géopoliticien : ils n’ont plus besoin de missiles ou de drones pour bloquer cette route maritime où circule 12 % du commerce mondial. De simples positions d’artillerie, « ici et là », le long de la côte, affirmait-il, leur permettraient de frapper les pétroliers de plusieurs directions à la fois.

Riyad a répliqué par des bombardements sur la région de Moka, mais semble hésiter. « Je crains que l’Arabie saoudite n’ait pas d’appétit pour relancer une guerre dont elle ne peut assumer la charge seule », estime, sous le couvert de l’anonymat, un haut responsable yéménite bien informé dans le royaume. « Cela dépendra du risque concret que posent les houthistes à la route maritime. Les Saoudiens ont déjà demandé l’aide de Trump, qui a décliné. Et où sont la Turquie et le Pakistan, avec lesquels Riyad a signé un accord de défense mutuelle en août ? », s’interroge cet officiel.

Le site Axios et CNN ont rapporté que le prince héritier, Mohammed Ben Salman, avait exhorté Donald Trump par deux fois, jeudi, à bombarder les houthistes, alors que la cinquième flotte américaine croise dans l’océan Indien. Sans succès. De même source, le patron du commandement militaire américain dans la région, le Centcom, Brad Cooper, se trouvait, jeudi, en Arabie saoudite. Washington a mené une campagne de bombardements contre les houthistes, en 2025, et fournit une aide de renseignement au royaume.

Tarek Saleh abandonné

Isoler Riyad : c’est tout l’objectif des houthistes, depuis qu’ils ont déclaré « un blocus de l’Arabie saoudite », le 20 juillet, puis frappé la raffinerie saoudienne de Jizan et un pétrolier saoudien au large du port de Yanbou. Dès jeudi, ils ont martelé une ligne déjà bien établie, prétendant garantir la fluidité du trafic commercial international : ils ne bloquent « que les navires saoudiens ». « Ils veulent dissuader les Etats-Unis de s’impliquer, affirme Farea Al-Muslimi, du groupe de réflexion britannique Chatham House. Le seul accord qu’ils aient jamais respecté demeure celui conclu par l’entremise d’Oman avec Donald Trump en mai 2025, lorsqu’ils ont promis de ne pas attaquer de bateaux américains, à la veille de son voyage à Riyad », rappelle cet expert.

La monarchie saoudienne est rompue au tempo particulier de la guerre yéménite, dans laquelle elle demeure impliquée depuis 2015 : elle peut encore attendre. Moka n’est qu’une petite bourgade isolée en terrain plat, sans défense contre des frappes aériennes. Il n’est pas certain que les houthistes, qui tiennent la capitale, Sanaa, et le nord montagneux du pays depuis 2014, s’attardent dans cette province éloignée, sur l’ancienne frontière qui séparait les deux Yémens jusqu’à la réunification de 1990, à la fin de la guerre froide. Le gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale craint cependant qu’ils ne poussent leur avantage vers l’ancienne capitale du Sud, Aden, où il a son siège.

Ces hommes constatent déjà avec fébrilité que l’Arabie saoudite a abandonné l’un des leurs, le vice-président Tarek Saleh, qui tenait la ville de Moka. « Les houthistes bombardaient sa base militaire depuis des semaines. Tarek Saleh a imploré les Saoudiens de lui donner un appui aérien. Sans succès », affirme une source yéménite proche du général. Tarek Saleh a rejoint la coalition des forces antihouthistes en 2018, après la mort de son oncle, l’ancien président Ali Abdallah Saleh, au pouvoir de 1978 à 2012. Mais il fut avant tout un allié des Emirats arabes unis (EAU), jusqu’à ce que ceux-ci mènent une tentative de coup d’Etat dans le sud du Yémen, fin 2025, contraignant Riyad à les chasser du pays et à assumer seul cette guerre.

Tarek Saleh a prêté allégeance aux Saoud, qui se sont engagés à financer ses forces. Mais l’argent paraît avoir tardé à venir. « Les Saoudiens le voulaient obéissant comme les autres chefs militaires et politiques. Il leur était inacceptable qu’il demeure indépendant dans son fief de Moka », estime un haut responsable gouvernemental. Isolé entre des provinces tenues par les houthistes et d’autres forces qui lui demeuraient hostiles – les islamistes du parti Al-Islah et les indépendantistes du Yémen du Sud –, M. Saleh avait assisté, impuissant, au bombardement du port de Moka, sa dernière voie de ravitaillement. « Il s’est senti abandonné les derniers jours », poursuit cette source. Vendredi, la rumeur le disait aux Emirats, mais une telle fuite signerait sa mort politique. Elle paraît peu dans son caractère.

La prudence du Pakistan

Dès jeudi, Riyad en a une nouvelle fois appelé l’Iran, afin que le régime rappelle ses alliés houthistes à l’ordre. Le ministre des affaires étrangères saoudien, Fayçal Ben Farhan Al Saoud, s’est entretenu avec son homologue iranien, Abbas Araghtchi, après plusieurs prises de contact par le biais du Pakistan ces dernières semaines. Téhéran s’est contenté d’engager les autorités saoudiennes à mettre un terme au blocus de zones houthistes au Yémen et de reprendre langue avec les rebelles, tandis que les médias iraniens vantaient cette conquête des forces de l’« axe de la résistance », désormais maîtresses de deux détroits.

Un sommet à Oman pourrait réunir, la semaine du 14 septembre, les ministres des affaires étrangères de l’Iran et des Etats du Golfe – une première depuis le début de la guerre américaine qui a paralysé Ormuz. Il doit se tenir près de la frontière yéménite, dans la cité balnéaire de Salalah. Téhéran entend y faire acter par ses voisins sa mainmise sur Ormuz. Il peut user de Bab Al-Mandab comme d’un moyen de pression.

Jamais les actions des houthistes et de Téhéran n’ont paru si précisément coordonnées, alors que la République islamique mène une escalade militaire avec Washington à Ormuz depuis le 30 juillet. « L’avancée des houthistes a tout à voir avec la dynamique régionale, plus qu’avec ses objectifs militaires locaux », assure Maged Al-Madhaji, cofondateur du Sanaa Center for Strategic Studies, un laboratoire d’idées yéménite. Les rebelles ambitionnent de normaliser leur mainmise sur la mer Rouge, en contraignant armateurs et compagnies d’assurances à compter avec leur pouvoir de nuisance, et en forçant des Etats à des négociations directes. Depuis des mois déjà, « la Russie et la Chine ont pris langue avec eux pour faciliter le passage de leurs bateaux, tout comme l’Egype. On parle aussi de discussions avec l’Inde et avec le Pakistan », rapporte M. Al-Madhaji.

En réponse, Riyad a annoncé, le 30 juillet, la création d’une « coalition navale de défense » rassemblant 15 Etats : une coquille vide, de source diplomatique occidentale, où figure l’inexistante marine soudanaise mais pas celle des Etats-Unis. L’Arabie saoudite a aussi requis, pour défendre son territoire, l’aide de son allié pakistanais, qui y déploie plusieurs milliers de soldats, notamment à la frontière yéménite. « Deux douzaines de conseillers pakistanais sont aussi présents dans l’est du Yémen, à Moukalla, mais ils n’iront pas plus loin », affirme M. Al-Muslimi, de Chatham House.

Les signaux d’Islamabad ne sont pas encourageants, alors que l’accord de défense mutuelle que le Pakistan a signé, le 7 août, avec l’Arabie saoudite et la Turquie à La Mecque connaît son premier test. Jeudi soir, le ministère des affaires étrangères pakistanais a affirmé qu’aucune discussion n’était en cours pour répondre à la prise de Moka par les houthistes. « Les autorités iraniennes ont apprécié avec constance les efforts de médiation du Pakistan », relevait-il, en appelant « au dialogue et à la diplomatie ».

« Islamabad n’a jamais pensé qu’il aurait véritablement à combattre. Comme la Turquie, il n’est pas prêt à perdre des soldats au Yémen, même s’il a désespérément besoin d’argent. Il ne veut surtout pas défier l’Iran », estime la politologue Ayesha Siddiqa, bonne connaisseuse des forces armées pakistanaises. En 2024, l’Iran et le Pakistan ont échangé des tirs à leur frontière, et Islamabad craint que le conflit ne continue de s’étendre à travers la région.

Source : Le Monde

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