Mauritanie – Un jeu de dupes qui a fait son temps

Se déjuger à chaque changement de chef, se rétracter à chaque fois, dire quelque chose et le lendemain son contraire. Voilà à quoi on a réduit chez nous, depuis des décennies, le travail politique, désormais avili par cette longue pratique : offrir l’apparence de ce à quoi l’on ne croit pas.

D’ailleurs, le mot « politique », désignant le noble art de gérer la cité, en est venu à évoquer dans notre imaginaire collectif le stratagème ou le complot.

Voilà où nous a conduits ce jeu de dupes. Aucune conscience du réel. Comme si l’on se croyait enfermé dans un bocal hermétiquement clos, à l’abri de tous les tourbillons du monde, pour pouvoir continuer ce jeu comme en 1979, 1984, 1992, 2005, 2009, 2019.

Même scénario, mêmes méthodes, mêmes jeux de rôles : un chef d’État, des heyakels, des partis-États et, aujourd’hui, des tribus et leurs soi-disant représentants, le plus souvent sortis de nulle part, assumant haut et fort ce statut, cooptés, pour ne pas dire imposés, par la jemâa en charge du pouvoir et mis en concurrence pour quelques places administratives ou politiques à l’effet d’acquérir des biens et, partant, de l’influence ; et, face à eux, des populations misérables demeurées au terroir faute de mieux, applaudissent, la tête ailleurs, en contrepartie d’un pécule de circonstance améliorant, pendant quelques jours, leur pitance.

Cette opération offre à ces intermédiaires la possibilité de décrocher une fonction ou un marché en rapport avec le nombre rameuté à l’occasion des visites officielles qui ne servent finalement qu’à écouter les discours élogieux de ces mêmes intermédiaires. D’une période à l’autre, ces derniers seront remplacés par leurs concurrents locaux afin d’entretenir le tiraillement entre ce « beau monde ».

Une méthode qui perdure depuis les heyakels jusqu’à nos jours.

Pourtant, en parallèle et sur le papier, nous sommes une nation. Une démocratie plutôt bon teint. Nous avons une Constitution qui se veut respectueuse de la séparation des pouvoirs, des partis politiques censés concourir à la formation et à l’expression de la volonté politique, des élections périodiques, locales et législatives, et même un double verrouillage du mandat présidentiel.

Réveillez-vous, messieurs les dirigeants !  La Mauritanie a beaucoup changé !

La génération 2000 est aujourd’hui adulte. Elle a vingt-six ans. Elle a grandi dans un monde où l’information circule sans frontières, où les téléphones portables ont ouvert des fenêtres sur le monde et où la révolution des moyens de communication a nourri les rêves, l’espérance et les ambitions.

Car aujourd’hui, il convient de toujours se rappeler que chaque Mauritanien, de N’Beïket Lahwach à Ndiago et jusqu’à Bir Moghrein, sait que son pays possède des richesses considérables. Du simple charretier au domestique, du petit commerçant au fonctionnaire, chacun sait désormais que la Mauritanie produit du poisson, possède un immense cheptel et exporte du fer, de l’or, du cuivre et, désormais, du gaz.

Chacun sait aussi que, malgré l’immensité du désert, le pays dispose de nappes d’eau, de tamourts et d’un fleuve qui pourraient contribuer à assurer une véritable sécurité alimentaire.

Alors oui, les Mauritaniens rêvent. Ils rêvent non seulement du strict respect de la liberté d’expression et de l’abrogation de la loi des symboles mais aussi d’une école digne de ce nom pour leurs enfants, d’un centre de santé où l’on puisse être soigné, de routes praticables, d’eau et d’électricité, d’un emploi qui ne dépende pas d’une faveur, d’une administration qui ne transforme pas chaque droit en privilège.

Ils rêvent, tout simplement, de vivre dans un pays à la hauteur de ses ressources et de leurs propres aspirations.

Et ces rêves-là sont précieux. Mais ils peuvent devenir dangereux lorsqu’ils commencent à mourir. Car un rêve déçu ne disparaît pas toujours en silence. Il peut se transformer en frustration, la frustration en ressentiment et le ressentiment, lorsqu’il s’accumule et ne trouve aucune voie politique pour s’exprimer et se réaliser, devenir le meilleur fagot pour attiser la haine la plus féroce.

La haine monte lorsque cette génération contemple, médusée, sur l’écran de son portable, l’enrichissement abusif de simples fonctionnaires ou d’élus arrivés au strapontin du pouvoir sans fortune connue. Elle monte lorsqu’elle voit surgir, de manière toujours obscure, des chômeurs devenus soudainement prospères grâce à des opérations dont personne ne comprend véritablement les ressorts.

Elle monte encore lorsqu’elle observe l’état de certaines infrastructures, souvent réalisées à grands frais mais déjà dégradées, des centres de santé mal entretenus et dépourvus de moyens, des écoles qui ne répondent pas aux attentes et, plus généralement, l’écart abyssal entre les richesses dont dispose le pays et les conditions dans lesquelles vivent encore une immense partie de ses citoyens.

Dans cette atmosphère déjà polluée par la frustration s’ajoute une autre menace, plus silencieuse mais autrement plus redoutable : l’aggravation de la crise mondiale et ses effets inévitables sur une économie comme la nôtre, essentiellement rentière, peu productive et fortement dépendante des cours et des marchés extérieurs.

Ses répercussions sur les prix, l’emploi, les revenus et, plus généralement, sur les conditions de vie des populations ne pourront être indéfiniment amorties par des artifices.

C’est à cela que devrait être consacrée l’énergie politique : non à mobiliser les populations autour d’une prolongation des mandats, mais à les préparer aux difficultés qui viennent, à réfléchir avec elles aux moyens d’y résister et à mobiliser le pays autour de la production, de la sécurité alimentaire, de l’emploi et d’une meilleure utilisation de ses propres ressources.

En dépit de tous ces défis, le Parti de l’État, trouve pourtant le moyen d’organiser une tournée.

Pas pour annoncer une nouvelle orientation, des changements salutaires. Pas pour répondre aux attentes d’une jeunesse qui demande à être entendue. Pas pour présenter un nouveau programme crédible permettant de transformer les ressources du pays en progrès pour tous.

Non. On organise des appels, des meetings bruyants, des rassemblements au cours desquels les uns et les autres se chamaillent pour paraître, pour occuper la scène et, sous le prétexte d’un attachement au Président, des délégations de ministres, de députés, de hauts fonctionnaires accompagnés de personnages versés dans l’opportunisme le plus criant s’écoutent parler devant des populations depuis longtemps désabusées et appellent à contrevenir aux articles 26, 28, 29 et 99 de la Constitution, relatifs au verrouillage du mandat présidentiel , verrouillage doublé du serment prononcé, la main sur le Coran , par le Président devant le monde entier .

C’est ainsi que l’on fabrique artificiellement l’apparence d’une volonté populaire. Et l’on voudrait ensuite présenter ces applaudissements pour tout et son contraire comme l’expression spontanée de la volonté nationale. La politique ne peut continuer à se réduire à cette mise en scène éculée. Le pays réel est ailleurs. Il est dans les attentes et les espoirs auxquels on ne peut impunément continuer à tourner le dos.

 

 

 

Nana Mohamed Laghdaf

 

 

 

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