Cinquante ans après la mort de Mao Zedong, l’ombre persistante du « Grand Timonier » sur la Chine

Le MondeEnquête« Mao, l’encombrant héritage » (1/7). Mort le 9 septembre 1976, le fondateur de la République populaire de Chine continue de peser sur la vie politique du pays. Le Parti communiste, dont Mao a fait le socle du pouvoir, reste tiraillé entre allégeance à son mythe et dénonciation de ses « erreurs » qui ont mené des dizaines de millions de personnes à la mort.

 

Ce 9 septembre 1976, il est 16 heures lorsque les haut-parleurs publics fixés aux poteaux des rues et aux murs des unités de travail communistes, les danwei, annoncent la nouvelle à toute la Chine. Le « camarade Mao Zedong » est mort pendant la nuit, à 0 h 10. Il était « le grand dirigeant bien-aimé de notre parti, de notre armée et du peuple de toutes ethnies de notre pays, le grand leader du prolétariat international et des peuples opprimés ».

Pour 930 millions de Chinois, la mort du « soleil rouge de nos cœurs », comme le qualifie un chant de propagande, est un choc et un saut dans le vide, tant le Parti communiste chinois (PCC) a façonné autour de lui un culte de la personnalité. Mais c’est aussi une libération, tant ses politiques, des brutales campagnes antidroitières au chaos de la Révolution culturelle, en passant par les dizaines de millions de morts du Grand Bond en avant, ont infligé de souffrances à son peuple.

Tous les Chinois connaissent la musique sombre qui accompagne des annonces funéraires. En 1976, elle a déjà retenti, le 8 janvier, pour le décès de Zhou Enlai, premier ministre apprécié, car perçu comme plus modéré que Mao ; et pour Zhu De, fondateur de l’Armée populaire de libération, mort le 6 juillet.

Tableau représentant Mao à Yan’an, au Musée de l’histoire du Parti communiste chinois, à Pékin, le 20 août 2026.
Tableau représentant Mao au Musée de l’histoire du Parti communiste chinois, à Pékin, le 20 août 2026.

Ajoutant au sentiment diffus de bouleversement, la même année, un puissant séisme a ravagé, le 28 juillet, la ville industrielle de Tangshan, faisant officiellement 242 000 morts. Les cadres locaux sont suspectés d’avoir ignoré les signaux sismiques avant-coureurs par crainte de l’erreur politique, et le pays a refusé l’aide étrangère dans sa quête d’autosuffisance. Cette gestion de la crise humanitaire par le pouvoir, plaçant la rectitude politique au-dessus de l’intérêt des Chinois, a souligné, une dernière fois, les effets dévastateurs de la Révolution culturelle. L’année 1976 est, pour la Chine, un grand moment de bascule.

Durant une semaine de deuil national, les cris et les pleurs sont de convenance. Chaque classe, chaque bureau, chaque village doit organiser des activités de découpe de fleurs blanches en papier. « Certains poussaient des sanglots déchirants, d’autres pleuraient à s’en étouffer, certains hoquetaient comme s’ils allaient s’étrangler, se souvient l’écrivain Yu Hua, collégien à l’époque, dans La Chine en dix mots (Actes Sud, 2010). Je n’avais jamais entendu une telle cacophonie. »

A voir partir le père de la « Chine nouvelle », quelle est la part de tristesse réelle et d’affliction feinte par crainte du régime qu’il a mis en place ? Chacun a sa propre appréciation. « Je crois qu’ils pleuraient honnêtement. Les gens étaient profondément affectés. Mais ils l’avaient été bien davantage lors de la mort de Zhou Enlai, car Mao a amené la Révolution culturelle, et les gardes rouges ont fait beaucoup de mal. Les opinions sur lui sont donc plus réservées. Sa mort signifiait aussi que cette période était révolue », témoigne Mme Zhao, une Pékinoise de 86 ans, qui était alors employée d’un bureau des télécoms.

Rentrée à vélo sur son campus peu après l’annonce, la jeune étudiante Jan Wong, aujourd’hui âgée de 74 ans, s’étonne aussi d’une émotion plus contenue que celle qui avait été suscitée par la mort de Zhou Enlai. « J’ai trouvé cela étrange, car Mao était censé être pour eux le plus grand homme », se rappelle-t-elle. Un étudiant lui glisse alors : « On a tant répété : “Longue vie au dirigeant Mao !” Finalement, il n’était qu’humain. »

Le jeune époux de Jan Wong, l’Américain Norman Shulman, travaille à Pékin pour les très officielles Editions en langues étrangères. Objecteur de conscience pendant la guerre du Vietnam, il fait partie des employés conviés aux funérailles, le 18 septembre 1976. Il a revêtu son costume qu’on qualifie de « Mao » à l’étranger, gagne le Grand Palais du peuple avec ses collègues chinois et s’incline trois fois devant la dépouille. Un million de personnes défilent, mais leur venue est très organisée, et Shulman continue de s’interroger sur les sentiments des camarades chinois qui étaient avec lui. « Je pense que la peine n’était pas pleinement authentique, raconte-t-il. Mao avait semé le chaos, et là, c’en était enfin fini. »

Un demi-siècle plus tard, la Chine a radicalement changé. Ses citoyens ont délaissé les habits ternes pour porter des couleurs et des marques internationales, ont hissé leur économie au deuxième rang mondial, participent à la course à l’innovation dans la robotique et l’intelligence artificielle, et les autorités ambitionnent d’envoyer un Chinois sur la Lune d’ici à la fin de la décennie.

Le PCC entretient sa légende

Pourtant, la place Tiananmen, au cœur de Pékin, reste encore celle de Mao. Le fondateur de la République populaire l’avait considérablement élargie, durant la première décennie du régime, pour la rendre plus spectaculaire. Son portrait en domine toujours l’extrémité nord. Au centre de la place, les touristes forment une longue file d’attente pour voir son corps embaumé, après avoir franchi des points de contrôle toujours plus nombreux – signe de l’actuel resserrement politique. Le visage de Mao apparaît aussi sur les billets de banque, bien que son peuple ne paye pratiquement plus que par smartphone. Sa statue trône à l’entrée de la plupart des grandes universités du pays et au milieu d’innombrables places. Cinquante ans après sa mort, son portrait reste accroché au mur des pièces à vivre de nombreux habitants des campagnes.

Loin de l’effacer, le PCC entretient sa légende. Sur les Collines-Parfumées, à l’extrémité ouest de Pékin, les autorités ont inauguré un imposant musée, en 2019, là où Mao et ses troupes ont attendu leur heure avant de prendre le contrôle de la capitale, soixante-dix ans plus tôt. Une grande statue de Mao, tout sourire, domine le hall principal, sous un halo de lumière. Mais rien n’est dit des souffrances infligées à des pans entiers de la population après l’arrivée au pouvoir des communistes, en 1949.

Sur la place Tiananmen, à Pékin, le 31 août 2026.
Des membres du Parti, après une photo de groupe au Musée de l’histoire du Parti communiste chinois, à Pékin, le 20 août 2026.
Echoppe pour touristes, à Pékin, le 22 août 2026.

En 2021, un autre immense musée de l’histoire du Parti a ouvert, dans le nord de Pékin, à l’occasion du centenaire du PCC. Son architecture reproduit celle du Grand Palais du peuple. Les lunettes, la brosse à dents, les pantoufles, la robe de chambre et la tasse à thé en émail de Mao Zedong y sont exhibées parmi des milliers d’objets illustrant la grandeur du Parti. Les graves dérives du maoïsme n’y sont pas entièrement passées sous silence. Des terribles politique des Cent Fleurs (1956) et campagne antidroitière (1957-1959), qui menèrent à la persécution arbitraire et à l’envoi en camp de travail de millions de Chinois, le visiteur apprend qu’« il était absolument nécessaire et correct de contre-attaquer face aux assauts d’un petit nombre d’éléments droitiers », mais que le combat « a été exagéré. Un certain nombre d’intellectuels, de patriotes, et de cadres du Parti furent désignés “droitiers” à tort, entraînant des conséquences malheureuses ».

Plus loin, il est question du Grand Bond en avant, cette campagne productiviste lancée en 1958, qui a poussé les paysans à négliger leurs cultures pour produire de l’acier, tout en ponctionnant les récoltes pour répondre à des objectifs démesurés, entraînant la plus grave famine de l’histoire humaine. Au sujet des chiffres de production aberrants annoncés par les responsables à l’époque, il est seulement écrit à la une du Quotidien du peuple de l’époque qu’ils « contredisaient la réalité objective ».

Enfin, la Révolution culturelle, que décrète Mao en 1966 pour revenir sur le devant de la scène après son isolement dans les années qui suivirent la grande famine chinoise, est décrite comme « une décennie entière de chaos interne qui infligea le plus long, profond et dévastateur revers pour le Parti, le pays et tous les groupes ethniques depuis la fondation de la République populaire de Chine ». Toutefois, le visiteur est invité à retenir que « l’histoire prouve que le Parti communiste chinois est capable de corriger ses erreurs ».

Gestion compliquée

Ces formulations traduisent toute la complexité, pour le régime, de la gestion du dossier Mao. Cet enfant du Hunan, né en 1893, fils de paysans relativement prospères, est présent, sans en être l’instigateur, à la fondation du Parti, à Shanghaï, en 1921, à laquelle assistaient également deux délégués du Komintern soviétique. Il prend de fait la direction du PCC en 1935 au fil d’une guérilla qui durera encore quatorze ans, avant la prise de Pékin. La Chine est alors à genoux, affaiblie par ce qu’elle appellera « le siècle de l’humiliation », qui a vu les grandes puissances étrangères se tailler des concessions sur son territoire, le Japon envahir le pays, et une longue guerre civile entre nationalistes et communistes déchirer la population.

Pour asseoir son pouvoir, Mao lance des purges brutales. Sous son règne, des millions de membres du Parti et d’intellectuels sont exécutés ou envoyés en camp de rééducation par le travail. Les compagnons de route de Mao n’y échappent pas. Un successeur désigné, Liu Shaoqi (1898-1969), est mort à l’isolement après avoir été dénoncé comme traître. Un autre, Lin Biao (1907-1971), meurt en Mongolie dans un mystérieux crash d’avion. Le père de l’actuel président, Xi Jinping, Xi Zhongxun, un révolutionnaire de la première heure devenu haut dirigeant, a lui aussi été victime de purges à plusieurs reprises, et son fils a témoigné de ses sept années dans l’austère campagne du Shaanxi durant la Révolution culturelle.

Pourtant, Mao, parce qu’il a amené le Parti au pouvoir, demeure le socle de celui-ci, même s’il en est aussi le plus lourd fardeau. Dès le début des années 1950, 500 millions de Chinois sont vaccinés contre la variole et, dès 1957, des bureaux de prévention des épidémies sont ouverts dans les deux tiers du pays. Mais la mort vient d’ailleurs, contenue dans la promesse de Mao Zedong de dépasser l’industrie britannique en quinze ans avec un effroyable Grand Bond en avant qui coûte la vie à entre 15 et 45 millions de ses concitoyens.

Echoppe de produits de la Révolution culturelle, au marché aux puces de Panjiayuan, à Pékin, le 11 août 2026.
Statues de Mao sur l’étal d’un vendeur du marché aux puces de Panjiayuan, à Pékin, le 11 août 2026.

Grâce au PCC et à sa politique d’éducation, le taux d’alphabétisation en Chine passe de 20 % en 1949 à 66 % en 1982. Mais, du fait de la Révolution culturelle, les élèves rouent de coups les professeurs qui leur sont dévoués, dans certains cas jusqu’à les tuer. Durant cette décennie noire, l’enseignement supérieur est suspendu. Il faut attendre le décès de Mao pour que soit rétabli, en 1977, l’équivalent du baccalauréat, et que l’apprentissage reprenne son cours normal en Chine, après qu’une génération de « jeunes instruits » a été envoyée aux champs pour être « rééduquée » auprès des paysans. « Si le pays avait suivi, après sa mort, la voie qu’il a tracée, nous serions aujourd’hui comme la Corée du Nord », commente un professeur d’université chinois, sous le couvert de l’anonymat.

La perception de Mao varie encore aujourd’hui d’un citoyen à un autre, façonnée par la propagande et par l’histoire officielle, mais aussi par les expériences, très différentes, traversées par les familles. Loin de l’image d’un pays monolithique, les jugements sont contrastés, comme les opinions politiques des Chinois en général.

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 (Pékin, correspondant)

 

 

Source : Le Monde – (Le 06 septembre 2026)

 

 

 

 

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