– Dans la tempête qui secoue actuellement la Fédération internationale de football (FIFA), le continent africain est aujourd’hui le principal allié sur lequel peut compter Gianni Infantino. Depuis l’annonce, le 27 juillet, de son projet « FIFA Forward Enterprise », qui prévoyait – avant d’être abandonné – d’ouvrir une partie des activités commerciales de l’instance à des investisseurs privés, le patron du football mondial est enlisé dans une crise sans précédent. Critiqué de toutes parts, l’Italo-Suisse, âgé de 56 ans, vise pourtant un troisième mandat à la tête de la FIFA lors de la prochaine élection, prévue pour mars 2027 à Rabat.
Alors que les confédérations européenne, asiatique et nord-américaine ont demandé son départ, la Confédération africaine de football (CAF), avec ses 54 fédérations, sur un total de 211 au sein de la FIFA, s’est rangée derrière le président de l’instance internationale. « A l’unanimité », a même affirmé Patrice Motsepe, le président de la CAF, le 6 août, à l’issue d’un comité exécutif de la FIFA. Sur les sept pays africains membres, cinq (l’Egypte, le Maroc, le Niger, la Mauritanie et les Comores) l’ont alors soutenu publiquement.
D’autres fédérations ont ensuite fait part de leur soutien, telles que celles du Burundi ou de la Centrafrique. « Il a beaucoup fait pour l’Afrique depuis dix ans », résume le président de cette dernière, Célestin Yanindji. L’actuel président de la FIFA a aussi reçu l’appui de fortes personnalités, comme Samuel Eto’o, ancienne star des terrains devenu président de la fédération camerounaise. « Le président Gianni Infantino a changé le football, a plaidé l’ancien attaquant du FC Barcelone et de l’Inter Milan, dans une interview accordée lundi 24 août à la chaîne américaine CNN. Il a donné des opportunités à des nations qui n’avaient pas eu l’occasion de participer au plus beau des tournois, la Coupe du monde. »
Le bloc africain n’est en réalité pas si homogène. En quelques semaines, des fissures sont apparues. « La tendance lui est moins favorable aujourd’hui », estime le sociologue Hervé Kouamouo, spécialiste du sport africain. « Une quinzaine de pays du continent ne soutiennent plus Gianni Infantino, assure une source de l’Union des associations européennes de football (UEFA). Ils seraient prêts à se ranger derrière un autre candidat lors de la prochaine élection. » A condition d’en trouver un.
« Forme de corruption morale »
A sept mois d’un scrutin lors duquel chaque fédération disposera d’une voix, Gianni Infantino est aujourd’hui seul en course. Le Slovène Aleksander Ceferin, président de la puissante UEFA et un de ses principaux opposants, a annoncé, lundi, qu’il ne serait pas candidat. Le Suédois Mattias Grafström, secrétaire général de la FIFA ayant pris ses distances avec Gianni Infantino avant de faire volte-face, aurait été approché par deux présidents de fédérations africaines – leurs nationalités n’ont pas été précisées – en vue de porter un nouveau projet, a fait savoir The Guardian, dans un article publié samedi.
« Mes collègues africains doivent désormais ouvrir les yeux, et les bons, sur Gianni Infantino, que j’ai moi-même initialement soutenu, affirme Constant Omari, ancien patron de la Fédération congolaise de football (2003-2021) et ex-membre du conseil de la FIFA (2015-2021). Son objectif est de contrôler toutes les voix de la CAF. » L’ancien dirigeant va plus loin dans la critique : « Gianni Infantino a réussi à avoir des dossiers compromettants sur toutes les fédérations. Les Africains doivent cesser de céder à une forme de corruption morale et arrêter de considérer que les fonds versés par la FIFA aux fédérations du continent sont des libéralités. » Contactée, la FIFA n’a pas répondu aux sollicitations du Monde.
Une chose est sûre, l’Italo-Suisse a choyé le continent durant ses mandats. « Sans les aides de la FIFA, il serait très difficile pour les pays les plus pauvres de développer leur football, car ils ne peuvent pas s’appuyer sur leurs Etats », explique Alexandre Muyenge, le président de la fédération burundaise, autre soutien de Gianni Infantino. Dans la foulée de sa victoire, en février 2016, le patron du football lance le programme « FIFA Forward », destiné à former des joueurs et des entraîneurs, à développer le football féminin, mais aussi à construire des infrastructures dans les pays où celles-ci font défaut.
Le programme a notamment permis de créer un centre technique fédéral en Eswatini, de bâtir un siège à la fédération libyenne à Tripoli ou encore d’agrandir le stade Cheikha-Ould-Boïdiya à Nouakchott, la capitale de la Mauritanie… « Le financement “FIFA Forward” a apporté une contribution majeure à la transformation du paysage du football africain avec 118,7 millions de dollars [102 millions d’euros] – le plus grand domaine d’investissement utilisé pour améliorer les infrastructures, peut-on lire sur le site Internet de la FIFA. Quelque 144 projets ont été réalisés et 94 nouveaux emplacements aménagés. »
Ingérence permanente
Mais la manne ne sert pas que le développement du football. L’argent de la FIFA irrigue les fédérations, sans réel contrôle. « Les présidents occupent des postes prestigieux et bénéficient d’un très bon train de vie grâce à de généreux per diem [des indemnités quotidiennes] versés lors des congrès organisés par les instances dirigeantes, explique Hervé Kouamouo. Dans ce système, chacun trouve son compte. »
Dernier scandale en date, la Fédération djiboutienne de football, qui perçoit chaque année une aide de plus de 1 million de dollars de la part de la FIFA, est en pleine tourmente pour des actes de favoritisme présumés et des soupçons de détournement de fonds révélés par un haut cadre de la fédération, qui a depuis démissionné. Dans un rapport de 2024 consulté par l’Agence France-Presse, l’inspection générale de l’Etat, un service rattaché à la présidence djiboutienne, a dénoncé des « lacunes significatives » dans les finances de la fédération nationale.
En mars, Jean-Guy Blaise Mayolas, ancien président de la fédération congolaise (2018-2024), a, quant à lui, été reconnu coupable par le tribunal de Brazzaville d’un détournement de fonds provenant de la FIFA d’un montant de 1,1 million de dollars et condamné à la prison à perpétuité par contumace. D’autres affaires ont également éclaboussé les fédérations sud-africaine, kényane…
En coulisses, on reproche à Gianni Infantino son ingérence permanente dans les affaires de la CAF, lui qui, en 2021, avait lourdement pesé pour favoriser l’élection du milliardaire sud-africain Patrice Motsepe à la tête de l’instance. On regrette aussi qu’il ne soit pas intervenu en faveur de l’arbitre somalien Omar Abdulkadir Artan, refoulé des Etats-Unis au début de la Coupe du monde, en juin, alors qu’il était détenteur d’un visa américain.
Dans ce contexte électrique et mouvant, on devrait s’attendre à des « dynamiques régionales », estime une source à l’UEFA. Des fédérations voisines pourraient ainsi basculer, par grappes, dans un sens ou dans l’autre. Au sein du Conseil des associations de football en Afrique australe, qui regroupe les fédérations de 14 pays, les présidents « en ont marre de Gianni, mais ils ont peur, car il a des dossiers sur tous les votants », affirme un ancien président de fédération africaine, qui souhaite rester anonyme. « Il a exploité les présidents des fédérations dans le besoin, encore plus que Sepp Blatter [président de la FIFA de 1998 à 2015], poursuit cette source. Il a la main sur le disciplinaire et l’éthique. Selon ses besoins, il ferme et ouvre les yeux. »
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