« Dans la guerre entre les Etats-Unis et l’Iran, les deux protagonistes sont convaincus d’être maîtres du temps »

Trump a besoin d’un accord, spécule Téhéran ; la République islamique ne survivra pas sans accord, croit Washington, explique Alain Frachon dans sa chronique au « Monde ».

Le Monde – Pourquoi négocieraient-ils ? L’un et l’autre des protagonistes pensent, sinon qu’ils ont gagné, du moins qu’ils ont l’avantage. En bordure du golfe Arabo-Persique et de la mer d’Oman, l’Iran et les Etats-Unis se défient. Qui va craquer le premier ? Les Iraniens verrouillent le détroit d’Ormuz, les Américains bloquent les ports de la République islamique. Les premiers perturbent, gravement, l’activité mondiale ; les seconds démolissent l’économie iranienne. Entre Washington et Téhéran, la négociation n’a jamais vraiment commencé. Parce que tout est affaire de perception.

Après des milliers de frappes américano-israéliennes, de la fin février à la mi-avril, la République islamique est plus faible que jamais, mais toujours debout et sans doute plus radicale encore. Elle a perdu nombre de ses dirigeants, politiques et militaires. Elle n’a plus ni marine ni aviation. Sa capacité à fabriquer des drones et des missiles a été diminuée, mais elle aurait préservé 40 % de sa force de frappe. Elle possède toujours son stock d’uranium enrichi à des niveaux d’extrême dangerosité. Elle dispose avec Ormuz, le détroit qui commande l’entrée et la sortie du Golfe, d’une arme de dissuasion économique massive. Conclusion : les Etats-Unis ont remporté « un nombre étonnant de succès militaires » contre l’Iran, mais leur campagne « ne se solde pas par une victoire », dit la politologue américaine Kori Schake.

Convaincu que la puissance finit toujours par l’emporter, dans la vie en général et dans les rapports stratégiques en particulier, Donald Trump poursuit sa politique d’intimidation. Il déplace un troisième porte-avions à l’appui de l’armada américaine déjà sur place. Et, avec le blocus des ports iraniens, il compte étrangler l’économie d’un pays que les guerres de juin 2025 puis de l’hiver 2026 ont largement ravagée. Les Iraniens finiront par céder, dit Trump, qui proclame : pas de levée du blocus maritime tant qu’un accord n’est pas signé.

Les dirigeants de la République islamique ne partagent pas cette analyse de leur situation. Rescapés de l’assaut donné par la plus grande puissance militaire du monde, ils estiment que, s’ils n’ont pas sombré, c’est déjà presque une victoire. Le malheur économique des Iraniens passe après leur priorité qui est la survie du régime. Ils jugent que Trump est pressé, contraint par la conjoncture et le calendrier : retour de l’inflation aux Etats-Unis ; impopularité de la guerre dans l’opinion américaine ; perturbation énergétique mondiale ; élections de la mi-mandat en novembre.

Les dirigeants iraniens pensent que le seuil de tolérance de leur pays à la souffrance est supérieur à celui des Etats-Unis. Avantage de la tyrannie sur la démocratie, ils croient pouvoir tenir « des mois », tandis que Trump, selon eux, « va caler d’ici à trois semaines », dit Ali Vaez, de l’International Crisis Group, dans le New York Times du 23 avril. La ligne de conduite de Téhéran est simple : pas de négociation tant que la marine américaine neutralise les ports iraniens.

Un cessez-le-feu fragile

Les deux protagonistes sont convaincus d’être maîtres du temps. L’un est persuadé que la force ou la seule menace de son emploi l’emporteront ; l’autre est assuré de pouvoir y résister. Trump a besoin d’un accord, spécule Téhéran ; la République islamique ne survivra pas sans accord, croit Washington. Chacun pense « avoir la main » sur l’autre et pouvoir dicter ses conditions. Positionnement qui facilite d’autant moins l’amorce d’une négociation que le passé pèse lourd : Washington sait que les Iraniens mentent et dissimulent à plaisir, cependant que Téhéran a déjà été trahi, à plusieurs reprises, par Trump. Observé depuis le 8 avril, le cessez-le-feu est fragile. Les Etats-Unis menacent de s’en prendre aux infrastructures civiles de l’Iran. Les dirigeants iraniens cherchent à internationaliser une éventuelle négociation – voir l’article de Ghazal Golshiri (Le Monde du 28 avril).

Le cœur du conflit est oublié : obliger la République islamique à abandonner sans ambiguïté sa quête de l’arme nucléaire. Aujourd’hui à la retraite, le plus expérimenté et le plus respecté des diplomates américains, William Burns, trace – dans le New York Times du 24 avril – les grandes lignes de ce que pourrait être une solution négociée.

Ancien numéro deux du département d’Etat et ex-directeur de la CIA, il évoque une série de possibles compromis : les 440 kilos d’uranium iranien enrichi à 60 % déplacés dans un pays tiers ou dégradés sur place sous contrôle international ; retour en force des inspections de l’ONU ; moratoire de plusieurs années sur l’exercice par l’Iran de son droit à enrichir l’uranium ; réouverture d’Ormuz et discussion sur l’expansion régionale de la République islamique, notamment au Liban. En contrepartie, engagement de non-agression de la part des Etats-Unis et d’Israël ; levée progressive des sanctions sur l’économie iranienne et aide à la reconstruction ; dialogue sur la sécurité dans le Golfe.

Quelle qu’elle soit, la négociation présuppose un changement d’attitude des deux parties : à Washington, l’acceptation du principe que le militaire ne peut pas, seul, régler la question nucléaire iranienne ; à Téhéran, la prise de conscience que la survie de la République islamique passe par des concessions sur le nucléaire. Deux écoles de négociation sont face à face. Du côté iranien, la tradition du bazar joue sur le temps et d’innombrables tasses de thé. Avec les envoyés spéciaux américains Steve Witkoff et Jared Kushner, professionnels de la promotion immobilière à New York et dans le New Jersey, on « deale » au plus vite les grandes lignes d’un marché. Pas sûr que le gendre et le compagnon de golf du président américain soient à la hauteur.

 

 

Source : Le Monde – (Le 30 avril 2026)
 

 

 

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