Afrique XXI– Analyse · En janvier, le célèbre influenceur états-unien d’origine ghanéenne a parcouru vingt pays africains en vingt-huit jours. À travers ses défis, diffusés en direct, le performeur agit comme un miroir auprès des internautes du continent, qui l’ont massivement suivi. La réalité, derrière la caméra, est très différente du scénario mais offre in fine une forme de réparation symbolique.
À la fin du mois de décembre 2025, le youtubeur afro-états-unien IshowSpeed1 s’est lancé un défi : parcourir vingt pays africains en vingt-huit jours. Du Nouvel An célébré en Afrique du Sud au dénouement de la Coupe d’Afrique des nations au Maroc, le streamer a traversé le continent à un rythme effréné avec une ambition : « Montrer au monde ce qu’est l’Afrique. »
La tournée permet au jeune homme de 21 ans de franchir la barre symbolique des cinquante millions d’abonné∙es sur YouTube – soit près du double des pages sur la même plateforme de certaines stars internationales telles que Beyoncé. Car le vidéaste n’en est pas à son coup d’essai : depuis plusieurs années, il expérimente des tournées diffusées en direct pendant des heures, aux États-Unis, en Europe ou en Asie du Sud-Est. Dans chacun des pays visités, le vidéaste lance des lives sur YouTube, au cours desquels il diffuse en continu ses déplacements, ses rencontres et ses défis. Un dispositif qui repose sur une mise en scène de soi, des autres et des villes et des territoires qu’il parcourt.
Mais derrière la performance numérique, ce voyage constitue un moment médiatique singulier : rarement un créateur de contenu issu de la culture internet globale aura suscité une telle mobilisation sur le continent africain et dans les communautés afro-diasporiques, online et offline. La variété des expériences, la mise en avant de certains lieux, danses, mets et histoires ont provoqué l’engouement chez nombre d’internautes, en Afrique et ailleurs dans le monde.
Un « tour d’Afrique décolonial » ?
Ces derniers sont nombreux à présenter la tournée comme une forme de réparation symbolique2 évoquant même un « tour d’Afrique décolonial ; 28 jours pour déconstruire des décennies de clichés ». La réception dépasse donc le simple divertissement et s’inscrit dans une démarche de revalorisation qui n’est pas sans rappeler les diverses initiatives afropolitaines qui ont entrepris de reformuler les imaginaires globaux du continent en célébrant l’africanité – non sans limites.
Si cette entreprise de revalorisation est loin d’être nouvelle, elle demeure traversée d’ambivalences : elle peut reconduire certaines simplifications, produire de nouvelles formes de stéréotypisation, ou encore s’inscrire dans des logiques de mise en marché de l’image du continent. Dans le cas spécifique de Speed, cette tournée constitue un observatoire particulièrement fécond des manières dont l’Afrique est aujourd’hui écrite, lue et fantasmée – à la fois par elle-même et par les autres. Loin d’être un simple moment folklorique de revalorisation du continent, cette initiative dit aussi beaucoup de la place du continent dans les recompositions globales contemporaines, notamment en matière de circulation, de hiérarchies de mobilité et de souveraineté.
Cette entreprise singulière, à travers ses retombées médiatiques, devient un dispositif de « miroir ». Elle donne à voir une certaine Afrique mise en image, réfléchie et amplifiée dans l’économie globale de la visibilité numérique. Elle reflète en même temps les asymétries profondes qui structurent la circulation des corps à l’échelle mondiale. Ce face-à-face dans lequel le spectateur est conduit à se voir lui-même à travers le regard de l’autre, à la manière du mythe de Narcisse, rappelle que se regarder peut devenir une épreuve politique autant qu’une nécessité historique.
« Une performativité volontiers viriliste »
Les déplacements de l’influenceur peuvent aussi être lus sous le prisme du « rideau ». Non pas au sens d’une quête du « sens caché » derrière les apparences – perspective dont Gilles Deleuze et Félix Guattari proposent de se démarquer –, mais en prêtant attention aux agencements concrets qui ont rendu cette tournée possible : la fabrique de la viralité, la performance des corps, l’orchestration des déplacements, les formes d’accueil populaires et institutionnelles, l’ambiance politique générale marquée de souverainisme, etc. Dans cette perspective, sa capacité à engager autant d’internautes à travers le monde, les modalités selon lesquelles il choisit de représenter les lieux visités et les personnes rencontrées, et les réactions qu’il suscite informent sur les recompositions des identités africaines sur le continent et dans le monde – à différentes échelles et dans différents lieux.
Dans un making-of d’une heure trente, Speed propose un condensé de son tourbillon de déplacements et de diffusions en direct. Le/la spectateur∙rice est témoin de rencontres culturelles et d’activités impressionnantes à travers le continent : il improvise des chorégraphies dans les rues d’Addis-Abeba, fait des saltos devant les chutes Victoria ou au pied de monuments emblématiques comme les pyramides de Gizeh, achète un faux sac Birkin dans le souk de Marrakech, se fait masser au beurre de karité par une dizaine de femmes au Ghana, est consacré roi en Côte d’Ivoire, organise une course contre un guépard en Afrique du Sud, déguste avec enthousiasme les boureks algériens, etc.

La caméra ne s’arrête jamais, les séquences s’enchaînent et sont entrecoupées par sa marque de fabrique – d’une performativité volontiers viriliste : les défis sportifs avec des anonymes ou des athlètes nationaux. Toujours escorté dans les rues par plusieurs gardes du corps, une équipe de vidéastes, un ou plusieurs drones, et quelques facilitateurs locaux, son arrivée ne passe jamais inaperçue : que ce soient des regards interloqués de passantes ou, plus souvent, des attroupements compacts pouvant rassembler jusqu’à plusieurs dizaines de milliers de personnes venues attendre le streamer. De nombreux participantes cherchent à capter son attention, à apparaître à l’écran. Autour de lui, les interactions se multiplient dans une agitation qui va jusqu’à provoquer son malaise sous la pression et la chaleur, tandis que des millions d’internautes suivent la scène en direct.
« Une spontanéité contrôlée »
Mais le véritable moteur du phénomène réside peut-être ailleurs : la démultiplication algorithmique permise par la création de formats courts optimisés pour circuler massivement sur les autres plateformes (Facebook, Instagram, Twitter, TikTok). Chaque expérience devient un spectacle liké, commenté et partagé des millions de fois. Absence apparente de scénario, imprévisibilité revendiquée : l’authenticité repose précisément sur cette spontanéité contrôlée. En réalité, chaque visite est minutieusement préparée par une équipe de production qui garde un contrôle très fort sur l’ensemble des déplacements, et donc du contenu.
À première vue, IShowSpeed propose un contenu quelque peu débonnaire, résolument divertissant, qui donne à voir une Afrique dynamique, joyeuse, volontaire, qui tranche avec les discours misérabilistes des un∙es et l’esthétique diasporique grandiloquente des autres. Mais loin d’être anecdotique, ce registre mérite d’être pris au sérieux tant il agit sur les narratifs, les représentations et les imaginaires contemporains du continent. Pour celui à qui la nationalité ghanéenne a symboliquement été accordée au cours du voyage, « l’Afrique a changé sa vie » et la tournée « a profondément transformé sa réalité ». Cette modification de perception du continent est un sentiment largement partagé par les millions de spectateur∙rices qui l’ont suivi.
Le « grand tour » africain de l’influenceur états-unien ne constitue pas un événement isolé. Il s’inscrit tout d’abord dans une histoire longue des circulations, de mise en récit et de représentations de l’Afrique. Celle-ci remonte aux premières entreprises d’exploration et de cartographie du continent, avant de s’intensifier aux XIXe et XXe siècles avec la « ruée vers l’Afrique ». À cette époque, les paysages et les sociétés africaines furent majoritairement décrits à travers des récits d’altérité, d’exotisme et de découverte, contribuant à façonner des imaginaires durablement structurés par des hiérarchies coloniales de savoir et de pouvoir. Ces registres n’ont toutefois pas été reçus passivement : ils ont été, dès le milieu du XXe siècle, moqués, contournés et parfois renversés par des voyageurs africains eux-mêmes, dans des démarches demeurées largement marginales, à l’instar de Moshood Adisa Olabisi Ajala, dont les périples à travers le monde dans les années 1950-1960 donnent à voir un regard inversé reconfigurant à la fois les représentations de l’Afrique et celles du reste du monde3.
Une expérience médiatisée largement « lissée »
Dans le monde contemporain, ces formes de circulation se prolongent sous d’autres modalités. De nombreux voyageur∙euses et créateur∙rices de contenu entreprennent aujourd’hui des périples à travers le continent, souvent documentés sur les réseaux sociaux4. Ce qui distingue toutefois ces expériences de celle de Speed tient à la manière dont elles donnent à voir la matérialité concrète de la mobilité africaine. Les récits de ces voyageurs mettent souvent en évidence les difficultés du déplacement : tentatives d’extorsion aux frontières ou aux barrages routiers, lenteurs administratives, contraintes liées aux visas, ou encore l’état parfois précaire des infrastructures. Ils révèlent aussi les limites persistantes de la circulation à l’intérieur du continent, y compris à l’échelle sous-régionale, malgré les discours politiques récurrents sur l’intégration africaine.
Les grands corridors interrégionaux, souvent présentés par les dirigeants comme les vecteurs d’une libre circulation à venir, peinent encore à assurer une mobilité fluide et effective5. À l’inverse, l’expérience médiatisée de Speed apparaît largement « lissée » de ces frictions ordinaires de la mobilité – nous y reviendrons plus loin.
En insistant sur des éléments emblématiques d’un pays ou d’une localité destinés à souligner la pluralité des expériences africaines plutôt qu’une représentation homogène du continent, la tournée de Speed a été saluée pour sa mise en visibilité d’une Afrique « authentique », vibrante, fière, diverse et contemporaine. Cette entreprise de revalorisation symbolique s’inscrit dans une généalogie plus longue d’initiatives afro-diasporiques visant à reformuler les imaginaires globaux de l’Afrique, souvent associées au paradigme afropolitain6. Ces productions proposent de penser et de célébrer l’Afrique comme espace, et l’africanité comme expérience diasporique, dans un contexte globalisé. Elles ont toutefois suscité des critiques qui se cristallisent autour de trois aspects principaux : une tendance à la dépolitisation des enjeux contemporains, la production d’une Afrique fantasmée et un élitisme à la fois social et esthétique7.
« Il promettrait ainsi une “Afrique light” »
D’abord, on pourrait reprocher à Speed l’absence (apparente) de prises de position politiques. Par exemple, contraint de faire escale en Espagne en raison de l’impossibilité de voyager directement entre l’Algérie et le Maroc, il n’évoque jamais les tensions diplomatiques qui structurent pourtant cette frontière fermée. Autre exemple : au Sénégal, pays présenté comme celui d’où auraient été déportés ses ancêtres, son exaltation devant le Monument de la Renaissance africaine passe sous silence les controverses qui entourent cette œuvre – mémoire contestée de l’esclavage et du colonialisme, esthétique jugée exogène car inspirée de codes monumentaux soviétiques et réalisée par des sculpteurs nord-coréens, coût dénoncé comme indécent dans un contexte socio-économique fragile, accusations de personnalisation du pouvoir sous la présidence d’Abdoulaye Wade ou encore soupçons d’opacité financière8. Mais comme nous le verrons dans le cas de son séjour au Bénin, l’absence de discours explicitement politique ne signifie pourtant pas absence d’implications politiques9.
Patrick Belinga Ondoua est chercheur à l’Université d’Antwerp & au CERI – Sciences Po Paris.
Doctorante en science politique et géographie, Sciences Po Paris (CERI) et Université de Genève (GSI)
Doctorante en science politique, Faculté des Sciences de la Société, Université de Genève.
Source : Afrique XXI – (Le 22 mai 2026)
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