Bernadette Chirac, ancienne première dame, est morte à l’âge de 93 ans

Indéfectible soutien de la carrière de son mari, Bernadette Chodron de Courcel était devenue un personnage incontournable de la scène politique. Elue au conseil général de Corrèze, très engagée dans l’action caritative, elle s’est éteinte, vendredi, à 93 ans.

Le Monde – Epouse de Jacques Chirac, mais surtout femme de caractère, Bernadette Chirac invoquait volontiers cette parole biblique : « Nul ne sait ni le jour ni l’heure. » Elle semblait ainsi confier le fil de son existence au Créateur, auquel elle croyait. Cet abandon au divin n’excluait pas le désir de régler elle-même l’horloge de sa disparition, en souhaitant parfois « partir la première ». La mort de Jacques Chirac, le 26 septembre 2019, près de sept ans avant elle, ne lui a pas laissé le choix. Mais cette référence ultime à l’homme dont elle a partagé la vie dit déjà, un peu, ce que fut la sienne.

Morte à l’âge de 93 ans dans la soirée du vendredi 5 juin, « paisiblement, entourée des siens », selon une déclaration de sa fille, Claude Chirac, à l’Agence France-Presse, Bernadette Chodron de Courcel a eu un véritable destin, qu’elle n’a cessé de construire. Le philosophe catholique Jean Guitton, de ses amis, la voyait comme la dernière reine de France. Et il est vrai qu’elle en avait l’allure, protégée par cet air un peu hautain qu’elle forçait les jours de mauvaise humeur, le front haut et bombé, le nez bourbon, sa bouche mince laissant tomber sur quelque courtisan éberlué le couperet de sa défaveur. « Ah, monsieur, vous êtes quelqu’un d’important. Que suis-je à côté de vous ? Une petite blatte de plancher… »

Les bons jours, Bernadette Chirac était d’une drôlerie à toute épreuve, maniant à la perfection une ironie mordante qu’elle pouvait exercer à ses dépens. La réputation de séducteur de son mari n’étant plus à faire, elle avait choisi, après en avoir beaucoup souffert, de traiter ce sujet par l’humour. Une rumeur insistante voulait que Jacques Chirac, introuvable lors de la mort de Lady Diana une nuit d’août 1997, ait été dans les bras d’une actrice italienne. L’année suivante, en Corrèze, en sortant de sa voiture devant une foule de photographes, Bernadette Chirac avait lancé : « Calmez-vous. Je ne suis pas Claudia Cardinale. Ni Lollobrigida ».

Après tout, c’est toujours elle que l’on voit sur la photo officielle, aux côtés du premier ministre, du maire de Paris, du président du RPR, du président de la République, indéfectible soutien de la carrière de Jacques Chirac, traversant les époques et les modes avec une implacable volonté. Friande de pouvoir, attachée aux honneurs, pointilleuse sur le respect qu’on lui doit, elle est aussi une travailleuse acharnée, toujours plus attentive, avec les années, à son indépendance – et même accessible à une forme de féminisme, en particulier en politique. La parité, réforme de la gauche, reçoit tout son soutien. Danielle Mitterrand, à la tête de sa fondation France Libertés, peut bien embrasser la cause des Kurdes ou du Front Polisario au Sahara occidental, Bernadette Chirac est la seule, parmi toutes les femmes de président en exercice, qui se fait élire et a une influence non négligeable sur le choix des hommes et sur la conduite des campagnes.

A droite, bien peu sont assez téméraires pour risquer un veto de sa part. La plupart recherchent au contraire ses faveurs pour mieux plaire à leur chef ou pour (re)conquérir leurs électeurs. Ceux qui ne l’aiment pas la comparent à Anne d’Autriche, croquée par le cardinal de Retz dans ses Mémoires : « La Reine avait, plus que personne que j’aie jamais vu, de cette sorte d’esprit qui lui était nécessaire pour ne pas paraître sotte à ceux qui ne la connaissaient pas. » Ne faut-il pas retenir de ce petit chef-d’œuvre de cruauté qu’on la considère surtout comme « Sa Majesté » ?

On caricature beaucoup cette femme, avec son petit sac en python, ses tailleurs Chanel, ses grandes lunettes fumées siglées Dior et cette voix nasale qui profère des aphorismes sans réplique. « Ordre, plus contrordre, égale désordre », assure volontiers la femme du président quand elle bat le pavé ou sillonne les chemins crottés pour la bonne cause, toujours parée de son immuable coiffure blonde, soigneusement laquée. Cette équation quasi militaire lui convient à merveille, mais ne rend pas entièrement justice à sa personnalité. Bernadette Chirac n’est pas qu’une aristocrate dévouée à ses bonnes œuvres, qu’une grande bourgeoise griffée de haute couture française de la tête aux pieds – ah, ses poulaines Vuitton sur les trottoirs de Chantilly !

Le sens du devoir

Au tout départ, c’est une fille de bonne famille, issue du côté de son père d’une longue lignée de militaires, d’industriels et de diplomates, anoblie sous le Second Empire. La nièce de Geoffroy Chodron de Courcel ne tire aucune vanité du parcours de son oncle, aide de camp de Charles de Gaulle à Londres, en juin 1940, bardé de décorations gagnées au front, puis secrétaire général de l’Elysée, en 1959, après le retour au pouvoir du Général. Mais elle s’étonne que l’on puisse l’ignorer. Cela lui confère, déjà, une certaine attache avec le Palais.

Bernadette Chirac, présidente de la Fondation des Hôpitaux, à l’occasion de la 7ᵉ édition de l’opération de collecte de fonds Pièces jaunes, à l’hôpital pédiatrique Robert-Debré, à Paris, le 6 janvier 1997.

Cette noblesse paternelle, honorable et cultivée – son père a étudié à Cambridge et dirige en famille les Faïenceries de Gien et les Emaux de Briare –, ne peut envier à l’aristocratie de sa mère, les Brondeau d’Urtières, qu’un passé antérieur à la Révolution. Leur fille aimait à glisser que ses ancêtres participèrent aux croisades. Bernadette Chodron de Courcel voit donc le jour à Paris, dans le 16e arrondissement, le 18 mai 1933, dans un milieu très aisé. Elle n’a que 6 ans lorsque son père est mobilisé. Puis il est fait prisonnier en Allemagne, et elle devra attendre la Libération pour le revoir.

Pendant la guerre, Marguerite Chodron de Courcel emmène d’abord sa fille unique au château de Coudène, chez sa mère, dans le Lot-et-Garonne, puis se réfugie de 1942 à la fin des hostilités, au château de Marcault, dans le Loiret, chez sa sœur aînée. Dans cette enfance fragmentée par le conflit mondial, un autre lieu devient le repère de la jeune Bernadette : le château d’Arthel dans la Nièvre, synonyme de bonheur et propriété des comtes de Brondeau, où elle passe la plupart de ses vacances d’été. Après la guerre et le retour de son père adoré naissent une sœur, Catherine, en 1946, et un frère, Jérôme, en 1948. L’aînée de la famille a 15 ans et le sens du devoir chevillé au corps.

Sa vie bascule en octobre 1951, lorsqu’elle entre à l’Institut d’études politiques de Paris, rue Saint-Guillaume, après une scolarité tout entière suivie dans l’enseignement catholique. Car c’est à Sciences Po, fréquenté essentiellement par des jeunes gens « bien nés », qu’elle rencontre Jacques Chirac. La légende a été moult fois racontée. Bernadette Chodron de Courcel est alors une jeune fille timide, mais déjà assez déterminée pour retenir l’attention de ce beau garçon autour duquel nombre de ses camarades de promotion papillonnent. Il la convie dans son groupe de travail et elle rencontre sa mère, Marie-Louise Chirac. Elle en fera sa meilleure alliée.

Très amoureuse, elle soigne ses relations avec ses futurs beaux-parents – sans craindre la mésalliance que sa famille lui prédit – alors que son boyfriend, en année sabbatique aux Etats-Unis, s’est entiché d’une riche héritière américaine qu’il envisage d’épouser. Sa fiancée française pas plus que ses parents ne l’entendent de cette oreille. Et c’est bien avec mademoiselle Chodron de Courcel que son union est célébrée, en mars 1956, à la mairie du 6arrondissement, puis dans la chapelle basse de l’église Sainte-Clotilde, à Paris. Elle est radieuse, parée de son voile de tulle blanc. Il sourit à pleines dents, dans son uniforme. Ils ont 22 et 23 ans.

Lui a été reçu à l’ENA en octobre 1954 et est sorti huitième de l’école des officiers de Saumur en 1956 ; elle n’a pas obtenu son diplôme de Sciences Po. Quinze jours après leur mariage, il « file », son mot préféré dira-t-elle, faire son service militaire en Algérie comme sous-lieutenant, sur un piton rocheux près de Tlemcen, à la tête d’un escadron de 32 hommes. Elle attend sa démobilisation, en juin 1957, avec patience. Mais lorsqu’une partie de la promotion Vauban de l’ENA doit repartir en Algérie en « renfort administratif », en avril 1959, il n’est plus question qu’il s’en aille seul. Laurence, la première fille du couple, est née l’année précédente et la petite famille s’installe à Alger, pour un an.

Chirac s’est passionné pour son travail civil, aussi, en Algérie. Au retour, il réintègre son corps d’origine après l’ENA, la Cour des comptes, et devient maître de conférences à Sciences Po. Bernadette Chirac élève leurs deux enfants, puisqu’une seconde fille, Claude, est née en 1962. Bien qu’éduquée et cultivée, elle ne travaille pas et semble s’engager dans la vie sans histoires d’une femme de haut fonctionnaire. C’est compter sans le virus de la politique qui a saisi son mari, dans le sillage de Georges Pompidou – « ce n’était pas dans le contrat de mariage », s’agace le père de Bernadette. Mais sa fille comprend vite qu’il est inutile de résister : il faut monter dans ce train d’enfer ou disparaître. Qui pourrait imaginer alors la place qu’elle va prendre ? « Que voulez-vous, je n’aime pas être écrasée », confiera-t-elle dans Conversation, son best-seller publié chez Plon en 2001, avec Patrick de Carolis.

Puisque Jacques Chirac mène une carrière politique nationale tout en soignant son fief de Corrèze, Bernadette veut y choisir une résidence conforme à ses propres ambitions. C’est une experte qui se lance, avec son père, Jean Chodron de Courcel, à la recherche de la perle rare. Ils la trouvent au beau milieu du département, à Sarran : Bity est un fier château, avec tours, échauguettes et arbres centenaires, qui ne tarde pas à être classé au Patrimoine, permettant ainsi une restauration largement subventionnée par l’Etat. Les critiques s’abattent comme autant de hallebardes, mais Bernadette Chirac est heureuse. Souveraine, châtelaine, mondaine.

Devenu ministre, son mari est cependant de plus en plus absent, de plus en plus dévoré par la vie publique. Il veut qu’elle se présente en Corrèze. Avant ses 40 ans, en 1971, elle se fait élire conseillère municipale à Sarran. En 1979, elle devient conseillère générale du canton et sera réélue sans discontinuer pendant trente-six ans. Cette vie d’élue locale lui a donné de la consistance, de l’expérience, de l’indépendance, et même du plaisir. Il n’est pas exclu que son conjoint, qui l’a envoyée là pour qu’une Chirac cultive son implantation locale (et pour avoir les mains libres à Paris), en ait conçu une forme d’admiration.

Jacques et Bernadette Chirac, avec leur fille Claude, dans les jardins de Matignon, en juin 1974.

Les milliers de kilomètres avalés au volant de sa légendaire Peugeot rouge, y compris la nuit, les inaugurations de salles polyvalentes, les campagnes menées sur la toile cirée des cuisines de ferme, l’attention apportée aux paysans, aux ouvriers, aux employés, aux retraités, aux collégiens, aux artisans, aux curés, aux bébés, bref à tout un chacun, voilà qui a forgé Bernadette Chirac. Et qui d’autre aurait eu le pouvoir d’organiser, dans ce territoire rural, un concert géant de Johnny Hallyday ou la venue d’Hillary Clinton, ses amis, ses idoles ?

La politique, ciment de ce couple étonnant

Tout ne fut pas parfait, sans doute, dans cet engagement local, et la conseillère générale n’a pas résisté au mandat de trop, comme suppléante à Brive, en 2015. Mais comment lui en vouloir ? On lui avait « volé » son canton, comme à Harpagon sa cassette ; il n’était pas dit que son voisin de Tulle et président de la République, François Hollande, auteur de ce redécoupage électoral, aurait le dernier mot. Comme à chaque fois, son mari l’a félicitée, en termes choisis, que Paris Match a rapportés : « Allô, Bourriquette ? Je voulais vous dire que je suis très fier de vous ! Je vais me coucher. » Les années passant, « Bichette » était devenue « Bourriquette ».

La politique a cimenté ce couple étonnant. Mais plus encore, peut-être, le noir chagrin dû à la maladie de leur fille aînée, Laurence. Celle qui ressemble le plus à son père contracte à l’adolescence une méningite sévère qui détruit son hypophyse et déclenche une anorexie mentale, accompagnée de plusieurs tentatives de suicide. Devenue étudiante en médecine, elle ne pourra passer l’internat. En 1990, elle se jette par la fenêtre de son appartement, du 4étage, alors que ses parents et sa sœur viennent de partir pour la Thaïlande. Ce n’est pas la première fois qu’elle tente de mettre fin à ses jours, et ce ne sera pas la dernière, mais c’est la plus grave.

Elle semble pourtant avoir repris une vie presque normale, quand, en avril 2016, à 58 ans, elle succombe à un arrêt cardiaque, à la suite d’une fausse-route alimentaire. Il faut avoir entendu la voix monocorde, un peu lente et comme détachée, de sa mère, dire à une ex-élue parisienne « Vous savez que j’ai perdu ma fille ? » pour mesurer la maîtrise de Bernadette Chirac. Il n’est pas exclu que la question ait signifié : « Pourquoi ne m’avez-vous pas écrit ? » Elle qui avait gardé deux cartons pleins de lettres de condoléances pour la mort supposée de Laurence, en 1993.

L’action caritative

Elle sera la première, et longtemps la seule, à s’exprimer sur ce calvaire familial dont elle assume la plupart des devoirs. C’est cette maladie, si culpabilisante, qui la pousse à s’engager dans l’action caritative. Un an avant la présidentielle de 1995, elle devient présidente de la Fondation Hôpitaux de Paris-Hôpitaux de France qui organise l’opération pièces jaunes, au bénéfice des enfants hospitalisés. Elle entraîne derrière elle des stars et des sponsors de poids, donnant à cette œuvre de bienfaisance une visibilité jamais atteinte. Dix ans plus tard, en 2004, elle inaugure avec Patrick Poivre d’Arvor, la Maison de Solenn, prénom de la fille de ce dernier qui s’est suicidée après une grave anorexie.

Bernadette Chirac, dans son bureau à l’Elysée, en mai 2004.

Pendant un quart de siècle, jusqu’en 2016, elle est ainsi apparue, tous les mois de janvier, au « 20 heures » de TF1, pour défendre ses bonnes œuvres en faveur des enfants malades ou des personnes âgées. Aussi immuable que la saison du blanc et toujours plus politique. Au point que, à partir de 2003, le Conseil supérieur de l’audiovisuel, saisi par François Hollande, décide de comptabiliser son temps de parole à ce titre, moitié pour l’UMP, moitié pour l’Elysée. C’est injuste pour le travail qu’elle accomplit dans l’ombre, avec l’aide de son mari, car les Chirac ont mille fois répondu, sans caméras ni publicité, à des détresses individuelles. Mais légitime sur le plan démocratique, car il y a beau temps, alors, qu’elle est devenue un personnage incontournable de la scène publique.

Ensemble, pourrait-on dire, les Chirac ont régné sur la Mairie de Paris pendant dix-huit ans, à partir de 1977. « Nous venions de passer douze ans dans les lambris XVIIIe de Matignon et les hôtels ministériels du 7e arrondissement, confie-t-elle à au Monde, à l’époque. Et nous tombons dans un immense palais en faux Renaissance. (…) Une sorte de château de Marienbad surréaliste. » Enfin un palais à sa mesure ! Son appartement est le plus fastueux de la capitale : 1 800 m2, 10 pièces et 24 croisées au cœur de Paris, le long de la Seine. Le reste de l’édifice est à l’avenant. Un hectare et demi sur sept niveaux, 600 pièces, dans lesquelles s’activent 800 personnes, auxquelles il faut ajouter 40 000 fonctionnaires municipaux, un budget chiffré en milliards, une bibliothèque de 400 000 volumes, 25 standardistes qui traitent 20 000 communications par jour.

Bernadette Chirac déploie tout son talent dans cet empire. Ravalement, restauration minutieuse des salons, kilomètres de rideaux et de tentures commandés à des maisons connues depuis le XIXe siècle, réfection des 120 lustres… La reine de Paris, grande prêtresse de la musique et des arts, veut offrir à tous les chefs d’Etat étrangers de passage, et surtout au pape, un cadre digne de la France. Les collaborateurs du maire, eux, craignent cette impératrice glaciale et appellent entre eux « le couloir de la mort » un long corridor qui conduit à son bureau. Mieux vaut l’éviter si l’on n’a pu lui donner entière satisfaction. « Bienvenue à Mad House », a un jour soupiré l’un des proches conseillers du couple.

« Naturellement », comme dirait Chirac, son épouse est de toutes les campagnes : les municipales, qui lui offrent à chaque occasion le grand chelem dans tous les arrondissements, les législatives, et, bien entendu, la présidentielle. En 1995, Jacques Chirac accède, enfin, à la présidence de la République, après deux échecs.

Jacques Chirac, alors premier ministre et candidat à l’élection présidentielle, échange un mot avec son épouse, Bernadette, lors du dernier rassemblement de sa campagne, à l’aéroport d’Aulnat (Puy-de-Dôme), le 6 mai 1988.

Un homme est élu, mais c’est un clan familial qui arrive au pouvoir. C’est là, à l’Elysée, le but d’une vie, que vont s’exacerber les différends qui couvent entre mère et fille, depuis que, à la Mairie de Paris, Jacques Chirac a confié à Claude, leur cadette, le soin de gérer sa communication. L’épouse du président a déjà éprouvé quelque déception, au soir de la victoire, quand on l’a écartée, afin que le chef de l’Etat prenne un bain de foule avec Alain Juppé, le futur premier ministre. Et voilà que, à peine installée en « première dame », « la communication » – Claude et le conseiller Jacques Pilhan – lui refuse un déjeuner avec Chirac et des jeunes, au prétexte que cela « ferait trop papa et maman ». La tortue, l’animal fétiche auquel elle s’identifie, attend six ans pour faire connaître par écrit son mécontentement : « Je n’ai rien dit mais j’étais furieuse », explique-t-elle dans Conversation.

« Vous êtes encore là, vous ? »

Si Bernadette Chirac s’applique, la plupart du temps, à minimiser ses dissensions avec Claude, par amour maternel, par sens de la famille et parce qu’elle connaît sa loyauté absolue, elle ne cache pas ses sentiments, quels qu’ils soient, à l’égard de ceux qui entourent son mari. Dominique de Villepin lui parle sans ménagement ? La France entière apprend qu’elle surnomme le secrétaire général de l’Elysée « Néron ». Le cas de ce dernier s’aggrave, pour avoir soutenu la dissolution de l’Assemblée nationale, en 1997. Le soir du résultat des législatives, elle apostrophe d’un ton polaire la petite équipe présidentielle : « Je l’avais bien dit, c’est une catastrophe. Vous n’avez pas écouté les Français. » Puis, croisant « Néron », elle lui lance : « Vous êtes encore là, vous ? »

Entre Philippe Séguin et Alain Juppé, sa préférence va sans nul doute au géant d’Epinal. Plus souverainiste, moins européen, plus social – comme elle. Chirac a choisi « le meilleur d’entre nous » pour Matignon, et Bernadette a jugé sur pièces. « C’est un très bon maire de Bordeaux », a-t-elle tranché. En 2001, à la veille d’une présidentielle plus qu’incertaine, la femme du président réussit son coup de maître avec la publication de Conversation, vendu à 300 000 exemplaires : Bernadette Chirac plaît à l’électorat le plus conservateur de son mari, par son catholicisme affiché, son opposition discrète et toute personnelle à l’avortement, au PACS, mais c’est surtout sa franchise qui séduit les Français au-delà de la droite. Les Françaises viennent lui faire signer son livre à tour de bras, pleines d’admiration pour sa force de caractère. « La prochaine fois, lâche-t-elle au Salon du livre, en 2002, j’écrirai un livre pour les hommes. »

Sa plus impressionnante campagne, elle la mène ce printemps-là, à près de 70 ans, comme galvanisée par sa popularité et la miraculeuse réélection de Jacques Chirac. « Ah ça, je ne dois ma place qu’à moi-même ! On dit que les collaborateurs de mon mari ont décidé maintenant de m’utiliser, mais c’est faux. Ce ne sont pas ces messieurs du premier étage de l’Elysée qui vont me siffler ! », lance-t-elle à l’occasion d’un de ses nombreux déplacements. Ce n’est plus seulement l’épouse qui vient parler des qualités de son mari, c’est l’autre visage des Chirac, plus ironique, plus féministe, moins langue de bois.

Bernadette Chirac et la reine Elizabeth II se rendent à pied de l’Elysée à l’ambassade du Royaume-Uni, lors de la célébration du centenaire de l’Entente cordiale, à Paris, le 5 avril 2004.

Elle assure avoir trouvé elle-même le premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, qui a toute sa bienveillance. Mais celui, autrement dangereux, autrement puissant, qui bénéficie de tous ses soins, c’est l’homme qui a trahi son mari en 1995, Nicolas Sarkozy. « Il a planté son couteau une fois, il le refera », a prédit Bernadette Chirac, sans illusions. Mais c’est elle qui organise la nécessaire, l’indispensable réconciliation. Dès lors, comme elle a naguère vanté les qualités de son époux, la femme du président s’applique, sans se forcer car elle les pense réelles, à célébrer celles de son successeur. Lui, au moins, est vraiment de droite, et multiplie à son égard des attentions qu’elle apprécie. Cet assaut d’amabilités réciproques perdure au-delà de l’élection, en 2007, de Nicolas Sarkozy. « Vous êtes une amie très chère, très courageuse, qui, à de nombreuses reprises, m’a apporté son soutien précieux et affectueux. Je vous dois beaucoup », dit-il, en lui remettant les insignes de chevalier de la Légion d’honneur, en 2009.

La vraie politique du couple, maintenant, c’est elle. « Mon mari ne fait plus de politique, mais moi, oui », se plaît-elle à répéter. La femme de l’ex-président, qui a eu tant de mal à quitter l’Elysée, s’inquiète à juste titre, de l’action des juges qui ont patiemment attendu leur heure. Le silence dans lequel s’est plongé son mari, son affaiblissement, et une sorte d’indifférence qui ressemble à une dépression, lui laissent le champ libre. Rien ne se fait sans elle. Ni la décision de recourir à l’avocat de son choix quand vient l’heure du procès pour les emplois fictifs de la Mairie de Paris, ni celle de présenter au juge un certificat médical qui signe la mort sociale de son mari. Il a bien pu soutenir François Hollande pour la présidentielle de 2012, créant un choc politique, c’est elle qui va voter à sa place. Pour Nicolas Sarkozy.

Le temps du pouvoir s’est achevé, mais Bernadette Chirac est restée en scène : elle a continué à fréquenter les dîners en ville, les milliardaires, les couturiers, les altesses, les rockers, et à commenter la vie publique. Quand on lui demandait des nouvelles de Jacques Chirac, désormais, elle se contentait de lâcher de sa voix si particulière : « Il garde le chien. » Et puis, celle qui avait si bien anticipé la douleur de toute fin – « le plus dur n’a pas été de commencer, ce sera d’y renoncer un jour » – est apparue diminuée, à son tour. Elle qui se tourmentait constamment pour l’avenir de sa fille aînée quand elle viendrait à disparaître, a beaucoup perdu de son goût pour la vie, après la mort de Laurence. Bernadette Chirac semblait l’ombre d’elle-même, quand, poussée par Claude dans un fauteuil roulant, elle a commencé à lire un petit discours, à Brive, pour une inauguration très spéciale : ce 8 juin 2018, on rebaptisait une grande artère de la ville corrézienne « Avenue Jacques-et-Bernadette-Chirac ». Malgré les atteintes de l’âge, elle a soudain rayonné de bonheur.

Ce fut sa dernière apparition. Lors des obsèques de son mari, en septembre 2019, aucune image n’a été autorisée pendant la messe privée à Saint-Louis des Invalides, où elle se trouvait. Lorsque le président, le gouvernement, les chefs d’Etat étrangers et quelque 1 500 invités, ont rendu un dernier hommage solennel à Jacques Chirac, en l’église Saint-Sulpice, elle était déjà retournée au silence.

 

 

 

 

 

Bernadette Chirac en quelques dates

18 mai 1933 Naissance à Paris

1956 Mariage avec Jacques Chirac

1971 Elue conseillère municipale de Sarran (Corrèze)

1977 Elue conseillère générale de la Corrèze

1995 Présidente de la Fondation Hôpitaux de Paris – Hôpitaux de France

2001 Publie un livre d’entretiens, « Conversation »

2004 Inaugure la Maison de Solenn, à Paris, un centre de soins pour adolescents consacré à l’anorexie mentale, maladie dont souffrait sa fille Laurence.

2016 Mort de sa fille Laurence

2019 Mort de Jacques Chirac

6 juin 2026 Mort à l’âge de 93 ans

 

 

Source : Le Monde

 

 

 

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