– Dans la « révolution progressiste et populaire » décrétée par la junte au pouvoir au Burkina Faso, il y a le « camarade président » Ibrahim Traoré. Et il y a désormais tous les autres. Lundi 1er juin, le premier ministre, Jean Emmanuel Ouédraogo, a envoyé une directive aux membres du gouvernement et aux présidents d’institutions leur enjoignant d’utiliser systématiquement la formule « camarade » quand ils s’adressent à un compatriote.
« Dans un esprit d’harmonisation des pratiques déjà en cours au sein de l’administration publique, je vous invite à consacrer l’usage du terme “camarade”, que ce soit dans les correspondances administratives, les prises de parole et les discours, leur écrit-il, ajoutant : Il importe de veiller à ce que notre langage officiel reflète l’esprit d’égalité, de fraternité combattante et de solidarité active entre les dirigeants et le peuple. »
Après sa prise du pouvoir par un putsch, fin septembre 2022, le capitaine Ibrahim Traoré, qui avait initialement indiqué ne pas vouloir rester à la tête du pays, s’est autoproclamé président jusqu’en juillet 2029, sans élections. Menant une guerre totale contre les groupes djihadistes qui contrôlent de larges pans du pays, sa junte ne tolère aucune voix dissidente et mène une répression implacable contre ses opposants réels ou supposés.
Des centaines d’entre eux ont été arrêtés – parfois torturés – ou envoyés de force au front. Certains n’ont plus donné signe de vie à leurs proches depuis des mois, voire des années. Mi-avril, une plateforme participative permettant de recenser anonymement les victimes d’arrestation ou de détention extrajudiciaires relevait 191 cas de disparitions forcées dans le pays depuis 2022.
Surjouant la filiation avec le capitaine Thomas Sankara, icône révolutionnaire, panafricaniste et anti-impérialiste, à la tête du Burkina Faso entre 1983 et 1987, Ibrahim Traoré, 38 ans et de facto plus jeune chef d’Etat en exercice au monde, a solennellement décrété l’instauration de la « révolution progressiste et populaire » le 1er avril 2025. Depuis, il a répété à plusieurs reprises que les Burkinabés ne vivaient pas dans un système démocratique. « Il faut que les gens oublient la question de la démocratie. La démocratie, c’est pas pour nous », avait-il ainsi déclaré, le 2 avril, dans une interview télévisée, à l’occasion du premier anniversaire de sa révolution.
Militaires russes
Parmi ses différentes mesures, la création de « camps de vacances » pour les enfants de 10 à 15 ans visant à leur « inculquer des notions de patriotisme et de civisme », le déploiement de brigades citoyennes, dites « laabal » (« probité », en langue fulfuldé), ayant pour mission de lutter contre l’incivisme, ou encore la formation du Korag, un organe public de lutte contre la corruption au sein de l’administration ayant recours à des caméras cachées.
Le « camarade président » Ibrahim Traoré a aussi édicté plusieurs changements institutionnels pour coller à son idéologie révolutionnaire. Mi-janvier, il a changé les noms de plusieurs ministères : celui de la défense et des anciens combattants a été renommé « ministère de la guerre et de la défense patriotique », celui de la fonction publique, du travail et de la protection sociale est devenu le « ministère des serviteurs du peuple », et ceux des infrastructures et de l’urbanisme ont été fusionnés au sein d’un même « ministère de la construction de la patrie ».
Fin mars, l’assemblée législative de transition a adopté une nouvelle « charte de la révolution » pour remplacer celle de la transition, qui prévalait jusque-là. Ce texte, quasi identique au précédent, y ajoute les valeurs de « défense de la patrie, d’engagement patriotique populaire et de souveraineté nationale » et précise, même si personne n’en doutait, que le « président du Faso est éligible aux élections qui seront organisées [sans précision de calendrier] pour mettre fin à la révolution ».
Menant une politique souverainiste, en défendant par exemple la production locale ou l’autosuffisance alimentaire, le capitaine Traoré s’érige régulièrement en patriote luttant contre l’impérialisme et le néocolonialisme. Après avoir tourné le dos à la France et chassé, en 2023, les plus de 300 membres des forces spéciales françaises basées dans son pays, il s’est ensuite, à l’instar de ses partenaires malien et nigérien de l’Alliance des Etats du Sahel, tourné vers la Russie de Vladimir Poutine. Selon plusieurs officiers burkinabés, des dizaines de militaires russes sont aujourd’hui présents à Ouagadougou pour former ses troupes et protéger son régime.
En parallèle, le gouvernement du « camarade président » a bénéficié depuis 2023 de 165,8 millions de dollars (143 millions d’euros) d’un programme d’aide du Fonds monétaire international – sur 305 millions prévus au total. Thomas Sankara, qui entretenait des relations conflictuelles avec l’institution de Bretton Woods, n’avait, lui, jamais accepté de signer de tels accords.
Source :
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com




