Ces dernières années, en Mauritanie, la jeunesse s’est fortement engagée dans l’espace politique. Dans la vallée du fleuve, cette mobilisation ne ressemble pas à un mouvement de conviction durable ; elle paraît plutôt répondre à un vide. Car, face à l’inaction de l’État qui s’installe dans le temps et devient une habitude, les jeunes ne trouvent presque aucune autre voie d’espoir. Autour d’eux, les réalités accumulées font très mal : pauvreté persistante, chômage installé, insécurité, délinquance et criminalités, faiblesse des services de base, mortalité élevée faute de structures de santé réellement efficaces. À cela s’ajoutent des manques d’infrastructures et l’absence d’accès stable à l’eau et à l’électricité, poussant de nombreux ménages à migrer vers Nouakchott, comme zone de refuge, tandis que la vallée se sent assiégée.
Dans le Fouta, l’État apparaît surtout au rythme des campagnes électorales. Les populations sont sollicitées, mobilisées, puis laissées à elles-mêmes. Cette dynamique fabrique une relation ambiguë ; la politique ici devient un passage obligé, pas un projet collectif. L’adhésion politique devient une stratégie de survie.
Du point de vue sociologique, la politique ne se réduit pas à des idées : elle se vit comme un système d’accès aux ressources et aux statuts. Quand la vie quotidienne ne propose ni emploi, ni services fiables, ni perspectives, l’élection prend la fonction d’une assurance sociale informelle. De nombreux jeunes raisonnent alors avec une logique claire être élu, c’est sortir de l’impasse.
Ainsi, un phénomène se généralise : chacun vise la fonction politique comme unique ascenseur. L’ambition se focalise non sur la mission, mais sur le rendement symbolique et matériel du mandat. Le député n’est plus seulement celui qui représente : il devient, dans l’imaginaire collectif, celui qui apporte. Ce déplacement est décisif quand le pouvoir est perçu comme rémunération et prestige, la responsabilité publique devient secondaire.
Ainsi, le mandat se confond avec le symbole. Dans plusieurs milieux foutanké, l’image de l’élu s’est détachée de son rôle. Le grand boubou, la voiture, le rang, la visibilité et l’influence ne sont pas de simples détails, ils deviennent des indicateurs de réussite. Autour de ces signes, la fonction politique attire des candidats motivés par la notoriété et le confort.
Or, un statut trop valorisé sans garde-fous produit un tri biaisé. La compétition ne sélectionne plus seulement des compétences ou un sens du service ou de servir, mais aussi ceux qui savent capter l’attention et maximiser les gains. La conséquence est mécanique, la promesse politique s’éloigne de l’intérêt général, et le travail public s’affaiblit. Le salaire devient une prime à l’opportunisme lorsque la rémunération et les privilèges du mandat deviennent la première facture d’attractivité, elles finissent par orienter les choix. Le salaire, surtout s’il paraît disproportionné par rapport aux réalités locales, transforme l’élection en marché.
Dans une société marquée par le manque, même une loi de finances se lit comme une chance personnelle. Ainsi, la fonction de député cesse d’être un engagement : elle devient une opportunité financière. Et plus cette opportunité est centrale, plus elle attire des candidatures dont l’objectif principal n’est pas la gouvernance. Il faudrait repenser l’incitation, réduire pour rééquilibrer pour limiter cette dérive, il ne s’agit pas d’affaiblir la représentation, mais de remettre le mandat à sa finalité servir le peuple Une réforme peut être envisagée avec une approche ciblée. Limiter la rémunération, réduire le niveau du salaire et des avantages, afin que l’élection ne soit plus perçue comme le premier levier de richesse. Encadrer la fonction publique politique, clarifier les obligations de résultat, et rapprocher l’élu des besoins concrets de la population. Surtout la représentations, introduire des exigences de transparence et de redevabilité, pour que l’engagement devienne visible et mesurable afin de décourager ceux qui entrent pour prendre, plutôt que pour construire.
Le but n’est pas de priver, mais de réorienter. Quand la politique cesse d’être le meilleur contrat, elle redevient un devoir civique.
Enfin, une réforme durable ne peut pas rester uniquement institutionnelle. Si l’État demeure absent en dehors des périodes électorales, la jeunesse continuera d’interpréter l’élection comme l’unique secours possible. Il faut donc corriger le calendrier de l’action publique ; santé, eau, énergie, infrastructures, sécurité économique tout cela doit exister au quotidien, pas seulement dans les discours.
En Mauritanie, la jeunesse est active, mais elle agit dans un environnement qui l’oblige à chercher une sortie rapide. Quand l’État s’éteint, la politique devient un refuge financier et un trophée de prestige. Réduire l’incitation matérielle, encadrer le mandat et renforcer l’action réelle hors campagne peuvent restaurer l’idée la plus simple et la plus juste : être élu, ce n’est pas gagner un statut, c’est porter une responsabilité.
Aissata cheikh-Sidiya Diop
(Reçu à Kassataya.com le 20 octobre 2026)
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