Au Mali, la condamnation des activistes « Ras Bath » et « Rose Vie chère », symbole de la répression croissante des voix critiques à l’égard de la junte du général Assimi Goïta

La cour d’appel de Bamako a condamné, lundi, les deux militants à dix ans de prison. Cette décision, dénoncée par leur défense comme politiquement motivée, illustre le durcissement de la répression contre les voix dissidentes.

Le Monde – C’est la fin d’un feuilleton judiciaire contesté de plus de trois ans. Lundi 17 août, la cour d’appel de Bamako a condamné les activistes maliens Mohamed Youssouf Bathily, dit « Ras Bath », et Sidibé Rokia Doumbia, dite « Rose Vie chère », à dix ans de prison dont sept fermes. Figures de la contestation contre les dérives tant liberticides et économiques que sécuritaires de la junte au pouvoir, l’animateur radio et l’influenceuse ont été reconnus coupables de chefs d’inculpation que leur avocat juge « inexistants » : « association de malfaiteurs » et « atteinte au crédit de l’Etat ». La justice, dont l’indépendance s’étiole à mesure que le pouvoir du régime militaire s’enracine, reprochait la participation de Rose Vie chère à deux émissions radio animées par Ras Bath.

« En quoi une émission peut-elle constituer une association de malfaiteurs ? Les débats ont prouvé qu’il n’y avait absolument rien pour les condamner. Malheureusement, certains procès comme celui-ci ne sont pas réglés par des positions juridiques mais politiques », souligne au Monde l’avocat Mohamed Ali Bathily, par ailleurs père de Ras Bath.

Suivis par des centaines de milliers de personnes sur les réseaux sociaux, ses deux clients ont été incarcérés en mars 2023 dans le cadre de deux affaires distinctes. Le chroniqueur radio a été interpellé après avoir déclaré lors d’une conférence de presse que l’ex-premier ministre Soumeylou Boubeye Maïga, dédédé lors de son incarcération un an plus tôt, n’était « pas mort » mais avait « été assassiné ». La junte avait refusé à plusieurs reprises son évacuation sanitaire, en dépit de la détérioration de son état de santé.

Rose Vie chère a quant à elle été interpellée en mars 2023 après avoir dénoncé dans une vidéo publiée sur TikTok le « bilan de 0 % » de la junte. Celle-ci serait au contraire responsable du marasme économique dans lequel le pays est plongé depuis l’arrivée au pouvoir des militaires à la faveur de deux coups d’Etat, en août 2020 et mai 2021.

« Des peines record »

Inculpée pour « incitation à la révolte », « trouble à l’ordre public par l’usage des technologies de l’information et de la communication » et « offense et outrage envers le chef de l’Etat », Sidibé Rokia Doumbia avait été relaxée en appel en 2024. Tout comme Mohamed Youssouf Bathily un an plus tôt. Mais les deux activistes sont restés en prison, leurs dossiers désormais liés par l’inculpation nouvelle d’« association de malfaiteurs ».

Le procureur avait requis dix ans de prison ferme contre les deux activistes, avec cinq ans de sursis pour Rose Vie chère. « Réclamer dix ans ferme pour des délits d’opinion, ça devient de la folie. La justice est instrumentalisée par la junte et des peines record sont prononcées contre des voix critiques populaires pour en faire des exemples, dans l’objectif de bâillonner tout le monde », déplore une source judiciaire malienne.

Ras Bath, lui, conserve sa combativité en dépit des années d’embastillement. Le premier jour de son procès, public, lundi 10 août, le militant a nié avec force les faits qui lui sont reprochés face à une salle pleine. Plusieurs sources judiciaires ont rapporté au Monde la teneur des échanges, qualifiés de « houleux ». « Soutenez-vous les autorités de transition ? », lui a demandé le procureur. Réponse de l’intéressé : « Non. Je veux qu’elles organisent des élections. Je ne soutiendrai jamais des auteurs de coups d’Etat. »

De quoi déplaire au procureur. « Vu le contexte actuel, Ras Bath doit être mis hors d’état de nuire au pouvoir des autorités actuelles », a souligné ce dernier. Déjà figure de la contestation contre le pouvoir du président Ibrahim Boubacar Keïta (2013-2020), dit « IBK », le polémiste a ensuite concentré ses critiques sur les putschistes qui ont fait tomber le chef d’Etat élu en août 2020. Son slogan, « choquer pour éduquer », a marqué une partie de la jeunesse malienne.

« Il n’y a plus d’indépendance de la justice »

A l’extérieur du tribunal, le 10 août, de nombreux sympathisants l’ont acclamé lorsqu’il est apparu, amaigri, brandissant les deux poings en l’air. Une telle mobilisation en faveur d’une voix contestatrice du pouvoir n’a pas été vue depuis plusieurs années dans ce Mali qui s’enfonce dans l’autoritarisme. Pour prévenir la reproduction d’une telle ferveur, un large périmètre de sécurité a été installé autour du tribunal, le lendemain. Le reste du procès s’est tenu à huis clos.

Ras Bath et ses conseils ont renoncé à saisir la Cour suprême, estimant cette démarche inutile. La plus haute juridiction du pays n’a jamais annulé de décisions à caractère politique et est perçue comme étant aux ordres du régime par de nombreuses sources judiciaires. Illustration de ces liaisons, Fatoma Théra, qui présidait cette Cour suprême jusqu’en 2025, a été nommé ambassadeur du Mali en Inde début juillet. Son prédécesseur, Wafi Ougadeye, avait quant à lui été nommé conseiller spécial du président, le général Assimi Goïta, en mars 2022.

« Ils ont été récompensés pour avoir servi le régime en bâillonnant des voix dissidentes. Il n’y a plus d’indépendance de la justice », dénonce un avocat qui préfère conserver l’anonymat. Certains de ses confrères ont rapporté au Monde avoir vu leurs familles menacées de mort lors d’appels anonymes s’ils continuaient à défendre leurs clients.

Combien d’opposants sont-ils encore emprisonnés pour avoir osé exprimer une opinion critique sur la junte ? Les organisations de défense des droits humains ne parviennent plus à tenir les registres tant les atteintes aux droits fondamentaux se multiplient. Parmi eux, le militant anticorruption Clément Dembélé, incarcéré depuis novembre 2023 après avoir été accusé d’avoir proféré des menaces de mort contre le président Goïta dans des enregistrements audio dont il conteste l’authenticité. Le 4 août, le pourvoi introduit par ses conseils en vue d’obtenir sa libération a été rejeté par la Cour suprême. Clément Dembélé, qui avait pourtant bénéficié d’un non-lieu en juin 2025, a été maintenu en détention.

L’activiste Adama Ben Diarra, dit « Ben le cerveau », ex-soutien de la junte devenu par la suite critique, a quant à lui a été condamné en appel le 3 août à cinq ans de prison pour « menaces et injures commises par le biais d’un système d’information ». Le même jour, le journaliste Chahana Takiou, directeur du journal 22 Septembre, a écopé d’un an de prison, dont six mois ferme, pour « atteinte au crédit de l’Etat à travers l’institution judiciaire ».

 

 

 

 

Source : Le Monde

 

 

 

 
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