Le royaume du Waalo de Boubacar Barry ou l’histoire sénégalaise au service du récit africain

Archives, sources orales, enquêtes de terrain : la rigueur remplace ici le mythe colonial. Une somme scientifique qui redonne au Waalo sa propre voix

Les belles feuilles de notre littérature, par Amadou Elimane Kane

 

Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire. 

Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.

Nous devons écrire notre histoire, comme l’histoire de notre société, jouissant de sa propre intégrité, son histoire doit être le reflet d’elle-même et le contact avec les Européens ne doit y figurer que sous l’angle de l’expérience des Africains. Kwamé Nkrumah, Le Consciencisme, Éditions Payot, Paris, 1965, p.99

L’étude est une application méthodique de l’esprit cherchant à apprendre et à comprendre. C’est un effort intellectuel orienté vers l’observation, une analyse méthodique des faits qui cherche, par des documents et la confrontation des sources, à enrichir les connaissances d’un domaine. Le mot étude, du latin studium, est une « application zélée, ardeur, passion », et « application à l’étude, étude », dérivé de studere, « s’appliquer à ».

Une étude historique est un exemple classique d’un travail académique qui vise à examiner et à apporter des réponses à des questions sur des événements factuels révolus et leurs conséquences. Contrairement à un simple récit ou à une description, un essai historique exige une approche critique du passé, où l’auteur utilise des preuves historiques pour défendre sa position et où la focalisation du récit se situe dans la scientificité la plus féconde.

La méthodologie historique désigne l’ensemble des réflexions qui portent sur les procédés, les moyens, les règles et les contextes des travaux des historiens. Elle montre comment les historiens produisent des interprétations historiques, définissent des méthodes considérées comme déontologiques, ou, au moins, valides. La méthodologie historique cherche notamment à établir les causes des événements historiques, ainsi que leurs conséquences, dans l’épistémologie des sciences humaines et en histoire.

L’histoire, comme l’étymologie l’indique, est d’abord une enquête (Ἱστορίαι [Historíai] signifie « enquête » en grec). Les écrits laissés par les anciens ne disent pas tout ce qui s’est passé, et peuvent être constitués, partiellement ou entièrement, d’informations fausses ou déformées. Enfin, la recherche et la critique des matériaux ne devraient pas se limiter aux seuls documents écrits. En effet, l’éventail des sources à disposition de l’historien sont en perpétuel mouvement et s’accumulent au fil du temps. L’historien ne fait jamais confiance aux sources qu’il a sous les yeux. Il conserve une attitude critique et ce doute permanent est l’une des spécificités du métier d’historien.

L’ouvrage de Boubacar Barry, professeur d’histoire à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Le royaume du Waalo – Le Sénégal avant la conquête, est une véritable étude historique qui propose, à partir d’un travail de recherches appuyées sur des archives, des documents, des enquêtes de terrain et des sources orales, de faire le récit historique du royaume du Waalo, sur la période qui débute au XVIIe siècle pour s’achever en 1855, afin de mettre en lumière une cartographie spécifique de l’histoire du Sénégal, et ce de manière objective, documentée, scientifique, pédagogique et culturelle.

Cet ouvrage fait suite à une précédente étude publiée en 1969 par Boubacar Barry qui relatait la crise politique du Waalo comprise entre 1819 et 1855. Ainsi, Boubacar Barry, pour compléter son propos, repart au commencement et à l’embouchure de l’histoire du royaume du Waalo, cet espace culturel, social et politique qui s’étend aux contours du fleuve Sénégal.

L’ouvrage s’articule en trois parties permettant ainsi de mieux comprendre le décor qui occupe le terrain de l’histoire du Waalo. Dans un premier temps et afin de pouvoir appréhender les arcanes historiques du royaume, Boubacar Barry dresse un tableau économique, politique et social du Waalo au XVIIe siècle. Il fait une topographie précise du cadre structurel du Waalo, avec le découpage des régions, des villes, des communautés qui y vivent et des activités économiques traditionnelles comme l’agriculture, l’élevage, la pêche, la chasse et la cueillette, l’artisanat, le commerce local et transsaharien, les habitats et les modes de vie des populations. Dans cette première partie, il est également question des institutions politiques et sociales du Royaume du Waalo, des instances particulièrement organisées avec des structures sociales définies par l’appartenance familiale mais également par la place de la religion traditionnelle et celle de l’Islam. Les structures politiques, quant à elles, sont définies par la royauté, les élections, l’administration détaillée du fonctionnement du royaume et les appareils judiciaires, militaires et fiscaux. Le cadre de l’étude étant posé, Boubacar Barry peut désormais faire le récit de l’histoire du Waalo avec les événements qui vont survenir permettant aux faits de parler.

Dans la deuxième partie, l’auteur relate l’ère de la traite négrière avec la fondation du comptoir français de commerce de Saint-Louis vers 1659 jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Dans ces chapitres, il s’agit de mettre en perspective la situation du royaume avec l’apparition du commerce atlantique et des comptoirs fortifiés, de l’évolution interne du Waalo, des conflits maraboutiques et de gouvernance entre héritiers du royaume, de la fragilité de la souveraineté du brak, de la guerre civile qui survient avec l’occupation anglaise de Saint-Louis entre 1758 et 1783, de la révolution des Toorodo en 1776 qui résiste à toute forme de domination, avant l’occupation française.

Cette articulation historique, entre les différents intérêts qui se jouent pour les communautés à ce carrefour stratégique, géographique et économique, est absolument passionnant pour comprendre l’historicité réelle du récit africain qui n’est que la somme complexe d’événements qui s’entrecroisent pour écrire un héritage culturel qui n’a de cesse de se dévoiler.

Pour la troisième partie, l’auteur relate en détail les multiples tentatives de la colonisation agricole (1819-1831), qui échouent en majorité avec la pression des peuples voisins, les problèmes de l’exploitation de la terre, la difficulté du rassemblement de la main-d’œuvre et de la résistance du commerce traditionnel sur l’organisation coloniale qui engendre une crise économique, politique et sociale au sein du royaume du Waalo. La période des troubles s’installe alors (1830-1840) avec la lutte des pouvoirs du régime des brak, la conquête du Waalo par Louis Faidherbe en 1855, provoquant ainsi la fin du royaume du Waalo et la mise  en place de l’administration coloniale.

Pour cette partie, la cartographie, la topographie et les illustrations existantes de l’époque permettent de documenter de manière intéressante et significative les évolutions caractéristiques du royaume du Waalo (p.216-217), tout en fournissant une vision au plus proche du réel.

En annexe de l’ouvrage, les documents joints sont particulièrement intéressants à consulter. Ils reconstituent notamment la chronologie des brak à partir de différentes sources écrites ; on y trouve également certains courriers des administrateurs, le traité du 8 mai 1819 qui stipule les accords pris entre Amar Boye Brak et le Roi de France, les archives nationales de la République française, la législation écrite du Waalo, ainsi qu’une postface, enrichie d’une bibliographie complète en fin de volume.

De nature académique et solidement documenté par une approche scientifique référencée, le récit de l’histoire du royaume du Waalo avant la conquête coloniale de Boubacar Barry est une étude majeure de la mémoire sénégalaise qui permet de composer une typologie historique rigoureuse avec une narration objective, délestée du mythe exclusivement colonial.

Cet ouvrage historique et documentaire est un outil précieux qui permet de comprendre tous les ressorts de notre patrimoine historique, social, politique, culturel et géographique. Le long travail d’études méthodiques et critiques de Boubacar Barry est la démonstration qu’il existe, au cœur de nos expériences, de nos transmissions et de nos connaissances, le fil d’un récit logique et qui appartient à l’épistémologie historique qui nous autorise à sortir des paradigmes dictés depuis une focalisation extérieure. Ce livre est un document de l’histoire sénégalaise, qui explore en profondeur les racines culturelles et diachroniques du Waalo, en faisant une topographie des faits avec objectivité, de manière tangible, tout en proposant une vision renouvelée qui place ces épisodes historiques comme la nourriture nécessaire à la compréhension de notre passé, débarrassé des approximations, des interprétations et des mythes.

L’écriture y est scrupuleuse et chirurgicale avec une consignation de la réalité de l’histoire très précise, assurant la continuité de notre récit culturel africain, un volcan en activité permanente.

 

Le Royaume du Waalo – Le Sénégal avant la conquête de Boubacar Barry est un ouvrage essentiel de nos matériaux littéraires et il constitue, par son caractère novateur, une archive authentique de notre legs culturel et historique.

Boubacar Barry, Le royaume du Waalo – Le Sénégal avant la conquête, éditions Karthala, collection Hommes et sociétés, Paris, 1985

  1. Boubacar Barry, “Le Royaume du Waalo, du traité de N’Gio en 1819 à la conquête en 1855, Bulletin I.F.A.N., t.XXXI, série B, n°2, 1969, p.339 à 444.

 

 

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Source : SenePlus (Sénégal)

 

 

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