Ouïghours : le silence coupable du monde musulman

La répression que subit cette minorité passe après les intérêts économiques et politiques de l'Arabie saoudite, «gardienne des lieux saints» de l'islam.

«L’indescriptible oppression que les Ouïghours et d’autres minorités ethniques ont subi aux mains du gouvernement autoritaire chinois est un génocide et Joe Biden s’y oppose dans les termes les plus forts», affirme le porte parole du candidat à la Maison-Blanche. Mi-juin, le président américain Donald Trump condamnait aussi «les violations flagrantes des droits de l’homme» au Xinjiang, une province grande comme trois fois la France située à l’ouest de la Chine où vivent plus de 10 millions de Ouïghour·es. Si le sort de cette communauté musulmane enflamme la course à l’élection présidentielle américaine sur fond de vives tensions entre le pays de l’oncle Sam et la Chine, le monde musulman, lui, soutient Pékin.

Dans une déclaration conjointe signée en juillet 2020, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Bahreïn, Oman et plusieurs pays à majorité musulmane font l’éloge des actions conduites par la Chine et dénoncent une politisation de la question par les Nations unies. Selon le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de cette organisation internationale, le sort d’un demi-million d’individus appartenant majoritairement à la minorité ethnique ouïghoure demeure inconnu. «Les pays du Golfe, tout comme l’Iran, participent activement à soutenir la politique du gouvernement chinois», s’indigne Dilnur Reyhan, présidente de l’Institut Ouïghour d’Europe. Contactés, les représentants des affaires étrangères des pays du Golfe signataires de la déclaration commune n’ont pas répondu à nos demandes d’interviews.

 

Centre de rééducation et lavage de cerveau

 

Depuis 2016, les autorités chinoises sont accusées de réprimer plusieurs minorités ethniques musulmanes au Xinjiang, de limiter le droit à la liberté de religion et de détenir contre leur gré plus d’un million de Ouïghour·es dans des «centres de rééducation» gouvernementaux. Loin des caméras, cette minorité est soumise à un programme d’endoctrinement qui vise à encourager une renonciation à l’islam, selon le quotidien américain New York Times. Une enquête publiée en juin accuse également Pékin de mener une campagne draconienne de contrôle des naissances, qualifiée de «génocide démographique» par certains experts. L’analyse de données gouvernementales révèlent en effet une chute de 60% du taux de natalité entre 2015 et 2018.

 

Les responsables chinois réfutent ces allégations et arguent que surveillance de masse et centres de rééducation font partie d’une guerre contre le terrorisme à la suite des troubles entre la minorité ouïgoure et la majorité chinoise Han qui, selon Pékin, ont causé des dizaines de morts lors «d’attentats terroristes». Lors de sa première et unique visite dans le Xinjiang, le président chinois Xi Jinping a déclaré lors de plusieurs discours secrets révélés par le New York Times: «Nous devons être aussi durs qu’eux» et «ne montrer absolument aucune pitié».

Pourtant, une liste de «soixante-quinze indicateurs comportementaux» publiée par les autorités du Xinjiang en 2014 met en lumière la nature réelle des actes considérés comme extrémistes par les autorités: prier dans un lieu public en dehors des mosquées, arrêter brutalement de fumer ou de consommer de l’alcool mais aussi, pour les femmes, le fait de porter le niqab, un voile facial qui, ironiquement, est portée par des millions de femmes à travers la région du Golfe.

 

Solidarité musulmane troquée contre 40 milliards d’euros

 

Voix collective du monde musulman, l’Organisation de la coopération islamique (OCI) a exprimé en 2015 sa «profonde inquiétude» à la suite de rapports selon lesquels les habitant·es du Xinjiang se sont vu refuser le droit de jeûner durant le mois du Ramadan. Pourtant, aucun des communiqués de presse publiés par l’OCI depuis la médiatisation des internements de masse ne questionne la multiplication des camps de rééducation. L’OCI n’a pas répondu aux demandes d’interviews alors que, selon une enquête de BuzzFeed, plus de 260 nouveaux camps ont été construits durant les trois dernières années afin d’accélérer ce qui est déjà «la plus grande détention de minorités ethniques et religieuses depuis la Seconde Guerre mondiale». La jeunesse du Golfe peine pour sa part à prendre conscience du phénomène tant la question est absente du débat public. «Sont-ils musulmans?», interroge, surpris, un jeune Saoudien qui admet que c’est la première fois qu’il entend parler des Ouïghour·es.

Les experts s’accordent à dire que le Royaume d’Arabie saoudite, «gardien des lieux saints» de l’islam, a fait le choix de privilégier ses relations avec la Chine plutôt que la défense de la cause ouïghoure. Réfugié en Turquie avec sa femme ouïghoure, un citoyen du Golfe qui souhaite conserver l’anonymat admet avec amertume: «Les États du Golfe sont maintenant très faibles économiquement, ils ne peuvent donc rien dire sur la Chine». Face aux crises pétrolières à répétition, d’abord en 2014-2015, puis durant la crise du Covid-19, le modèle économique de la région s’effrite. Si la Chine présente un débouché lucratif pour les exportations d’hydrocarbures dont l’économie régionale ne peut se passer, les dirigeants de la péninsule arabique souhaitent aussi capitaliser sur les investissements chinois dans les nouvelles routes de la soie, un vaste réseau d’infrastructures terrestres et maritimes qui relie Europe, Afrique et Asie. Sur les cinq dernières années, la Chine a investi plus de 40 milliards d’euros dans les pays du Golfe, selon le China Global Investment Tracker.

Wang Jin, professeur associé à l’université de Northwest dans la ville chinoise de Xi’an, est convaincu que la République populaire souhaite «approfondir» cette coopération. «Les États arabes du Golfe maintiennent des liens positifs avec la Chine, même face à la pression de Washington», indique-t-il, ajoutant que les nouvelles routes de la soie «changent la donne en matière de philosophie politique». Contrairement aux Occidentaux, Pékin promet à ses partenaires commerciaux une relation de non-ingérence qui exclut de facto tout agenda idéologique et questionnement sur la question des droits de l’être humain. En outre, le modèle de stabilité autoritaire de Xi Jinping s’aligne avec deux priorités en vogue dans le cercle fermé des souverains du Golfe: écraser toute contestation locale et faire taire l’islam politique.

Le spectre de Jamal Khashoggi

 

Au-delà des motivations économiques opportunistes, les associations de défense des droits humains affirment que la position des États de la péninsule arabique trouve sa justification dans une crainte d’exposer à la critique internationale les violations des droits humains commises sur leur propre sol. En 2018, un commando saoudien tue et démembre le journaliste Jamal Khashoggi à Istanbul, entachant l’image de réformateur que Mohammed ben Salman, l’héritier du trône saoudien, souhaite projeter. Pour Dilnur Reyhan, ce silence n’est pas surprenant: «Eux aussi oppriment les minorités ethniques, sexuelles et religieuses.»

Les religieux sont pour leur part tenus de s’abstenir de tout commentaire – le Royaume souhaite se distancier de tout sujet associé à l’islam radical et Pékin qualifie les Ouïghour·es de «terroristes». Depuis sa prise de contrôle du Royaume, le prince héritier Mohammed ben Salman a réduit les religieux au silence, les accusant de promouvoir des idées extrémistes et de s’opposer aux réformes sociales. Si le parlementaire islamiste koweïtien Hayef al-Mutairi est l’un des rares dans la région à accepter de s’exprimer sur le sujet, il tente de diluer les responsabilités. «Les pays qui font l’éloge de la liberté, de la démocratie et des droits de l’homme devraient aussi avoir un rôle à jouer», s’exclame-t-il.

Abandonnée par une grande partie du monde musulman –le Qatar et le Koweït n’ont pas signé la déclaration commune de juillet 2020 mais s’abstiennent de tout commentaire– la minorité ouïghoure peut encore compter sur le soutien de la Turquie, un pays avec lequel ce peuple turcophone et musulman sunnite partage un héritage culturel, linguistique et historique. Pourtant, si le président turc Recep Tayyip Erdoğan avait déclaré en 2009 qu’un «génocide» est en train d’être commis au Xinjiang, la position de la Turquie se fait plus discrète à mesure que le pays devient un point de passage stratégique sur la route Asie-Europe; qualifié «d’inévitable» par l’attaché commercial de l’ambassade de Chine en Turquie. «La Turquie n’a pas adopté une position pro-chinoise grâce à la pression de l’opinion publique turque qui est majoritairement pro-ouïgoure», rappelle Dilnur Reyhan.

 

Dans ce contexte, les Ouïghour·es réfugié·es en Turquie sont de plus en plus enclin·es à envisager de migrer vers l’Europe de l’ouest et du nord, perçue comme plus stable sur le long terme. En juin 2020, plusieurs pays européens ont publié un communiqué demandant à la Chine de permettre aux observateurs internationaux un «accès significatif» au Xinjiang.

Dans un tweet partagé près de 100.000 fois depuis décembre 2019, le footballeur international d’Arsenal Mesut Özil dénonce le mutisme de la communauté musulmane sur la question. Selon le milieu offensif, l’histoire ne retiendra pas nécessairement la répression de la Chine envers les Ouïghours·e, mais «le silence de leurs frères musulmans».

Sebastian Castelier

 

 

Source : Slate

 

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