Info Migrants – Des mères et sœurs marocaines de disparus animent depuis bientôt dix ans une association pour faire entendre leurs voix dans un pays où l’exil est souvent criminalisé. Au fil des années, leur association a regroupé près d’un millier de proches de disparus sur leur route vers l’Europe, dans différentes zones frontalières : Balkans, Atlantique, Méditerranée… Rencontre avec cinq femmes qui ne lâchent pas leur combat, à Rabat.
Sous l’œil des locaux et des touristes étrangers assis en terrasse, des barques de pêche flottent lentement dans le port de Rabat. Deux plages de sable fin, où des adolescents courent vers l’eau, encadrent d’un côté et de l’autre l’embouchure dominée par la Kasbah des Udayas, berceau de la capitale marocaine. Une petite fille portant dans son dos deux ailes de papillon rose sautille de rocher en rocher. Un couple se tient droit, immobile, le regard vers l’horizon. Tout au bout de leur regard, tout au bout de cet estuaire du fleuve Bouregreg : l’Atlantique.
“C’est d’ici, en partant de cette rivière, que mon frère est sorti du pays, vers l’océan”, souffle Hafida, le regard cerné de noir. Son visage calme recèle un espoir, ou un tourment, impossible à faire taire : « Il y a des rumeurs sur le fait que lui et ses compagnons de route auraient pu être récupérés par les secours espagnols et portugais ». C’était il y a cinq ans. Dix-sept autres personnes ont disparu sur le même bateau.
Des embarcations de fortune tentent parfois de prendre la mer depuis les zones côtières autour de Rabat, malgré la surveillance et les interceptions régulières des autorités marocaines. Soixante-dix mille tentatives ont été interceptées sur l’ensemble du territoire marocain en 2025, selon les autorités.

Après la disparition de son frère, Hafida a co-construit le collectif des familles marocaines de disparus aux côtés de Hassan Ammari. Celui-ci préside l’Association Marocaine d’Aide aux Migrants en Situation Vulnérable (AMSV), créée en 2017 et basée à Oujda, qui regroupe aujourd’hui en son sein les familles de disparus réunies au fil des années par Hafida.
986 familles réunies par l’association
« Pour ne pas vivre seules la situation, l’association nous a regroupées pour pouvoir parler de la disparition de nos proches », explique Fatima, qui arbore un haut à fleurs bleues. Son fils, Ashraf Charabi, a disparu il y a cinq ans en Algérie avec trois autres personnes.
Pour mettre en lien et organiser les familles, des groupes whatsapp ont été créés. Il en existe treize, organisés par territoires de disparition : « Les disparus en Turquie, en Algérie, dans la Méditerranée, dans l’Atlantique, au Maroc, sur la route des Balkans, en Libye… », déroule Hassan Ammari. « Au total, nous sommes à 986 familles ».

Hafida, qui est présente dans tous les groupes au vu de son rôle d’animatrice, est particulièrement concernée par celui sur les routes de l’Atlantique – depuis la disparition de son frère. Avec le collectif, « Il n’est pas question de ma seule souffrance : on partage la souffrance entre les familles, mais aussi le partage des informations », résume-t-elle.
Un guide illustré, un livre « contre l’oubli »
Le collectif a édité, en 2024, un « Guide illustré : à la recherche d’un disparu ou d’un détenu aux frontières ». Il y est écrit comment contacter la police, le ministère des affaires étrangères, le Croissant rouge ou la Croix rouge selon les pays… Cet outil qui n’existait pas auparavant permet de contrer le désarroi : quand une disparition survient, « nous ne savons pas où aller, ce qu’on peut faire… Les informations qui nous arrivent sont parfois fausses ou sont de l’escroquerie”, explique Fatima. Grâce à ce guide destiné à toute famille concernée, « on peut mieux se repérer ».
L’association diversifie les moyens de diffusion. Imane, jeune femme discrète à la voix douce, lunettes de soleil rectangulaires remontées sur son foulard couleur parme, est l’autrice d’un livre sur la quête de son frère disparu, préfacé par l’association qui a aidé à son édition. « C’est un livre contre l’oubli », en dit Imane. « Énormément de ces disparitions tombent dans l’oubli. Moi, je ne veux pas que mon frère et ses amis soient oubliés. Je voulais que ce roman soit un miroir, et une mémoire, pour les autres familles ».

Elle rencontre l’association un an après la disparition de son frère dans l’Atlantique. Celui-ci était parti d’Algérie, au milieu d’un groupe de 42 personnes. « Le disparu reste souvent un chiffre. Moi, je ne veux pas qu’il soit un chiffre, je veux qu’il soit un nom. » Il s’appelait Mohammed Elboustaoui. « Mon roman donne à voir un nom, une famille, un être humain ». Écrire est aussi une façon de ‘répondre au silence des structures officielles' », complète la jeune femme.
Mobilisations face au Parlement et au ministère des affaires étrangères
Au Maroc, les familles de disparus décrivent en effet le tabou qui règne autour des disparitions, tant le fait de prendre la route de l’exil est mal considéré. Hafida s’en souvient : lorsqu’elle a tenté en 2022 de déposer, pour l’association, une déclaration collective de disparitions à la police marocaine, « ils nous ont dit : ‘Votre proche, c’est lui qui s’est enfui du pays. Ce n’est pas un disparu’. On était criminalisés. Cela m’a mise en colère ».
Dans la foulée, l’association s’est mobilisée face à ce refus de prise en compte des autorités. Des familles sont venues de Beni Mellal, de Oujda, de Marrakech, de Berkane… jusqu’à Rabat. « On était quasiment 80 familles représentées », raconte Hafida. Ensemble, elles ont tenu un sit-in devant le Parlement à la façade rouge, situé sur une grande avenue de la capitale. Au milieu de cette avenue se trouve une fine esplanade, éclatante au soleil, cernée de hauts palmiers et de quelques bancs : celle-ci fait office de lieu de rassemblement pour les manifestations. « Malheureusement, ce jour-là, les familles ont été frappées par les forces de l’ordre », raconte Hafida.

Pas de quoi les décourager cependant. « Après, on s’est dirigé en groupe vers le ministère des affaires étrangères pour y déposer notre déclaration. Ensuite, l’association s’est chargée du suivi avec le ministère », expose Hafida. Un an après, en 2023, nouveau rendez-vous ici à Rabat : cette fois, pour un sit-in devant le siège de la délégation de l’Union européenne (UE). Une représentante est venue à leur rencontre, à laquelle les familles ont pu remettre une lettre contenant leurs revendications pour obtenir l’aide de l’UE quant aux recherches de leurs proches disparus et au processus d’identification. Les familles ont aussi pu se rendre au siège du CICR (comité international de la Croix-Rouge) au Maroc.
Malgré ces mobilisations, « on voit peu de changement dans nos relations avec les autorités et la police ». Une victoire tout de même, avec le ministère marocain des affaires étrangères : « Eux reconnaissent désormais qu’il s’agit de disparitions ». Grâce à ce canal ouvert avec ce ministère, en 2025, le consulat du Maroc en Espagne, basé à Almeria, a demandé de lui-même des informations sur les disparus recensés par l’association, pour procéder à d’éventuelles identifications de corps retrouvés en Espagne. Depuis, les familles attendent des nouvelles.

Identification des corps : quand le collectif ouvre les portes
S’engager dans des procédures d’identification reste un parcours du combattant : l’association permet de donner du poids aux familles pour obtenir la prise en charge de leur test ADN. Le cas de Fatema l’illustre bien. Son fils Oussama Lamari a disparu avec 33 autres personnes, à bord d’un bateau parti des côtes tunisiennes. Seuls deux corps auraient été retrouvés.
Mais cela, les familles marocaines ne l’ont appris que trois mois après le naufrage. « Cette absence d’informations, c’est aussi parce que les passeurs s’en sont mêlés. Le jour où on l’a appris, il était trop tard, les corps allaient être enterrés [dans la ville de] Menzel Bourguiba… », raconte Fatema, habillée tout en rose pâle, le regard doux. « On attend encore de connaître leur identité : le premier corps a été identifié, mais le deuxième toujours pas, alors qu’il y avait deux passeports retrouvés”.
Pendant des semaines, avant de connaître l’association, Fatema avait mené ses recherches en solitaire. « Je suis allée de Casablanca à Tunis, toute seule, en avion. J’y suis restée 45 jours. Je menais mes recherches isolée sur moi-même, dans l’obscurité ». Plusieurs familles finissent par lui dire de ne pas rester seule et une femme l’oriente vers l’association, à laquelle Fatema confie tous ses documents et vidéos obtenues lors de ses recherches en Tunisie sur le naufrage. Elle commence à participer à des ateliers regroupant les familles. « On m’a donné la parole. Pour la première fois je me suis sentie soulagée, écoutée. C’étaient des moments forts émotionnellement. »
Source : Info Migrants (France)
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