– « Spassiba, Moskva ! » (Merci, Moscou !). La réaction du Maroc, telle que résumée par le site Le360, proche du palais royal, était placée sous le signe du paradoxe au lendemain du rejet, vendredi 30 octobre, par le Conseil de sécurité des Nations unies (ONU), d’une résolution très favorable aux thèses de Rabat sur le Sahara occidental.
Parrainé par les Etats-Unis, le texte qui visait à renouveler le mandat, expirant le 31 octobre, de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (Minurso) – tout en retirant la référence au « référendum » dans son intitulé – a buté sur le veto russe. Le projet de résolution, qui présentait en outre le plan d’une « autonomie du Sahara occidental sous souveraineté marocaine » comme « la seule base » de discussion vers un règlement politique du litige vieux de cinq décennies autour de cette ex-colonie espagnole, a été récusé par la Russie comme « unilatéral ».
Russes et Américains se sont rendu coup pour coup lors d’une séance tendue du Conseil de sécurité. Une résolution alternative présentée dans la foulée par l’ambassadeur de Moscou à l’ONU, Vassili Nebenzia, proposant la reconduction « technique » de la mission actuelle sans en changer la vocation a, à son tour, essuyé le veto de son homologue américain Michael Waltz. En conséquence, la Minurso est vouée à disparaître à compter du dimanche 1er novembre. Et c’est précisément cet effacement annoncé qu’applaudit Rabat.
« La mission ne servait plus que [les] adversaires » du Maroc, estime Le360. A peine une heure après le vote du Conseil de sécurité, le palais royal avait publié un communiqué interprétant la non-reconduction du mandat de la Minurso comme « un pas significatif vers la clôture définitive du dossier du Sahara marocain aux Nations unies ».
C’en était trop pour les Russes
Le double vote négatif de vendredi au Conseil de sécurité augure d’une phase d’incertitudes, voire de dangers, autour de ce contentieux du Sahara occidental sur lequel s’affrontent – par des moyens diplomatiques ou militaires – le Maroc et les indépendantistes sahraouis du Front polisario, soutenus par l’Algérie.
Le veto de la Russie, qui défend des positions semblables à celles de l’Algérie quant au droit à l’autodétermination des Sahraouis, est une surprise eu égard à son attitude de l’an dernier – mais aussi si l’on considère les efforts actuellement déployés par le Kremlin en direction des Etats-Unis dans le dossier ukrainien, autrement prioritaire pour la Russie.
Lors d’une séance similaire du Conseil de sécurité visant à prolonger le mandat annuel de la Minurso, Moscou s’était abstenu le 31 octobre 2025. Le projet de résolution avait marqué une percée diplomatique du Maroc avec l’apparition de formulations inédites adoubant les thèses du royaume chérifien. Le plan d’autonomie pour le Sahara occidental « pourrait représenter une solution des plus réalisables », posait ainsi le texte. En outre, les futures discussions en vue d’un règlement devront s’engager « sur la base » de ce même plan marocain.
Mais la ligne rouge, celle ménageant un espace – fût-il maigre – réservé à l’autodétermination du peuple sahraoui, n’avait pas été franchie aux yeux de Moscou, d’où, à l’époque, son abstention. Tel n’a pas été le cas cette année. Dans un climat international où la dynamique pro-Rabat a gagné en force, le nouveau projet de résolution a accentué le caractère exclusif d’une solution fondée sur une autonomie sous « souveraineté marocaine ».
Celle-ci devient à la fois « la solution la plus réalisable » et « la seule base » de toute discussion, selon le texte présenté par les Américains. C’en était trop pour les Russes. Les auteurs de la résolution veulent « imposer le plan d’autonomie marocain au-dessus de toutes les autres solutions » en écartant « la proposition des Sahraouis et de l’ONU pour une solution honnête, juste et durable fondée sur l’autodétermination », a argué l’ambassadeur Vassili Nebenzia pour justifier son veto.
Le gouffre qui s’est ouvert avec les Américains vient du fait que ces derniers, de concert avec les Marocains, considèrent qu’il est temps de tourner la page d’un mode de gestion du conflit qui a montré son échec. Invoquant l’impossibilité pratique d’organiser un référendum d’autodétermination depuis la création de la Minurso en 1991, Michael Waltz a souligné la nécessité de redéfinir « une mission qui n’a pas atteint son objectif initial au cours de ces trente-cinq dernières années ».
« Nous ne pouvons pas perpétuer une mission dont le nom même ne reflète pas la réalité sur le terrain, nous devons essayer autre chose », a ajouté l’ambassadeur américain pour justifier son veto à la contre-proposition russe visant à une reconduction « technique » du mandat de la Minurso. L’impasse était totale.
Aussi le palais royal marocain a-t-il saisi l’occasion. « La non-reconduction du mandat de la Minurso signifie clairement que [s]a présence [au Sahara occidental], notamment à travers son personnel, ses véhicules, son matériel et ses symboles, devrait cesser dans les prochains jours », déclare le cabinet de Mohammed VI.
La rivalité algéro-marocaine s’accroît
En l’état actuel des choses, la mission onusienne s’achemine donc vers une « phase de liquidation », sans résolution pour accompagner son départ. L’évacuation de ses quelque 350 membres, militaires et civils, la fermeture de ses sites à l’est et à l’ouest du « mur des sables » – censé prévenir les incursions du Front Polisario dans le territoire sahraoui administré par le Maroc – ainsi que le transfert de ses équipements pourraient toutefois prendre « plusieurs mois », prédit une source interne.
Sans remettre en cause le processus politique en cours, la fin de la Minurso n’en est pas moins porteuse de risques. Pour le représentant de la France à l’ONU, Jérôme Bonnafont, « sa fermeture abrupte serait extrêmement préoccupante dans un contexte de regain de tension dans la zone ». Selon nos informations, ce dernier a tenté de convaincre le Conseil de sécurité de retourner à la table des négociations, après les vetos russe et américain, mais les Etats-Unis s’y sont opposés.
Ainsi « le retrait de la Minurso présage très certainement de nouvelles offensives de part et d’autre, avance Hannah Rae Armstrong, conseillère indépendante en politiques publiques et spécialiste du Sahara occidental. Sa présence a peut-être semblé insignifiante, car elle n’a jamais organisé le référendum qui constituait un élément central de son mandat et, contrairement à d’autres missions de maintien de la paix, elle n’était pas chargée de surveiller les droits de l’homme. Mais elle a veillé au respect du cessez-le-feu entre le Maroc et le Front Polisario et, même lorsque celui-ci a pris fin en 2020, elle a eu un effet dissuasif sur la reprise des hostilités. »
Ces craintes sont partagées par le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres. Dans son dernier rapport sur le Sahara occidental, daté du 1er octobre, le diplomate recommandait non seulement de proroger d’une année supplémentaire le mandat de la mission, mais il avertissait : « Sans la Minurso pour surveiller et signaler tout incident survenant sur le territoire, pour mener des enquêtes et pour dialoguer avec les parties afin d’apaiser les tensions, le risque d’une escalade des hostilités augmenterait considérablement. »
Entre octobre 2025 et août 2026, les patrouilles terrestres de l’ONU ont couvert environ 300 000 kilomètres dans la zone. Las, le nombre des casques bleus mobilisés et la taille de leur flotte aérienne n’ont cessé de se réduire, relevait l’ancien premier ministre portugais. Dans le même temps, les impayés des pays contributeurs atteignaient 80,3 millions de dollars (71,6 millions d’euros), soit davantage que le budget de la Minurso (62,6 millions de dollars, ou 55,8 millions d’euros).
Parallèlement à la fin de la mission, l’appréhension des chancelleries étrangères, notamment en Europe, est rendue plus manifeste en raison de la situation entre le Maroc et l’Algérie, qui ont rompu leurs relations diplomatiques en 2021. Mohammed VI a beau affirmer que « le Maroc demeure fermement attaché au cessez-le-feu », en l’absence d’observateurs neutres et alors que la rivalité algéro-marocaine s’accroît dans le domaine militaire, le scénario du pire – un accrochage au Sahara occidental conduisant à une escalade armée entre les deux pays – est pris au sérieux. Dans une déclaration écrite diffusée dimanche 1er novembre, Antonio Guterres « appelle toutes les parties concernées à faire preuve de la plus grande retenue et à s’abstenir de toute action susceptible d’accroître les tensions ou de compromettre la stabilité régionale ».
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