Restitution des biens culturels pillés en Afrique : que font les autres pays européens ?

L’Assemblée nationale a adopté, lundi 13 avril, une version amendée du projet de loi permettant de rendre aux pays qui le demandent les objets ravis par la France pendant la colonisation. Une voie sur laquelle se sont aussi engagés plusieurs Etats européens.

Le Monde – Jusqu’à présent, chaque retour de biens culturels africains pillés lors de la colonisation avait fait l’objet d’une loi spécifique en France. Mais le projet de loi-cadre sur les restitutions, amendé puis adopté à l’Assemblée nationale le 13 avril – et qui sera l’objet d’une commission mixte paritaire avec le Sénat prochainement – devrait bientôt permettre de déroger au principe d’inaliénabilité des objets pour les rendre aux Etats qui en feraient la demande. Une voie sur laquelle d’autres anciennes puissances coloniales et Etats européens concernés se sont, eux aussi, engagés ces dernières années.

En 2022, la Belgique a adopté une loi « reconnaissant le caractère aliénable des biens liés au passé colonial de l’Etat belge et déterminant un cadre juridique pour leur restitution et leur retour ». Si elle ouvre la voie à des accords bilatéraux avec la République démocratique du Congo, le Rwanda et le Burundi (d’anciennes colonies belges), aucune restitution n’a pour l’instant été effectuée – exception faite du retour, éminemment symbolique, d’une dent de Patrice Lumumba, figure de l’indépendance congolaise assassinée en 1961.

« Des travaux ont aussi été menés pendant deux ans par une commission spéciale sur le passé colonial au Parlement fédéral [belge], rappelle Marie-Sophie de Clippele, professeure de droit spécialiste du patrimoine à l’Université catholique de Louvain. Mais à cause d’un blocage politique, elle n’est pas parvenue à adopter de recommandations. D’un côté, la loi sur les restitutions a été une avancée mais, de l’autre, on n’est pas encore en capacité de reconnaître la vérité sur le passé colonial. »

Au Royaume-Uni, où un travail de réflexion est également engagé, certains obstacles législatifs demeurent : les collections de musées nationaux, comme le célèbre British Museum, sont considérées comme intouchables depuis 1963. « Mais la majorité des objets dont la restitution pourrait être demandée ne sont pas dans les musées nationaux et ne sont donc pas concernés par cette loi », souligne Dan Hicks, professeur d’archéologie contemporaine à l’université d’Oxford et conservateur au musée Pitt Rivers, auteur du livre The Brutish Museums. The Benin Bronzes, Colonial Violence and Cultural Restitution (« Les musées brutaux. Les bronzes du Bénin, la violence coloniale et la restitution culturelle », non traduit, Pluto Press, 2020).

Les bronzes du Bénin

C’est ce qui a permis des restitutions ponctuelles. En février, le musée d’archéologie et d’anthropologie de l’université de Cambridge a transféré au Nigeria la propriété de 116 bronzes de l’ancien royaume du Bénin (dans l’actuel Nigeria), précisant que leur transfert physique serait « organisé en temps voulu ».

Les bronzes du Bénin, vaste ensemble de pièces pillées lors d’une expédition punitive britannique en 1897 contre l’oba (« roi ») du Bénin, sont l’un des cas emblématiques des demandes de restitutions, aujourd’hui disséminés en Europe et en Amérique du Nord. Les plus grandes collections sont celles du British Museum et du Musée d’ethnologie de Berlin : l’Allemagne avait ainsi transféré au Nigeria la propriété de plus d’un millier de bronzes du Bénin et restitué en main propre une vingtaine de pièces fin 2022.

« C’est le pays qui apparaît le plus avancé sur ces questions », estime Serge Noukeu, sous-directeur du patrimoine culturel immatériel au ministère de la culture du Cameroun – qui, pour avoir connu les colonisations allemande, britannique et française, coopère aujourd’hui avec plusieurs pays européens.

L’Allemagne a également restitué 23 objets à la Namibie et noué des accords pour de futures restitutions avec la Tanzanie et le Ghana. En 2019, les autorités allemandes ont adopté des « principes cadres pour la gestion des collections issues de contextes coloniaux », actualisés en 2025. Pour que les démarches soient davantage centralisées, un conseil de coordination a été créé, le 30 mars, par le ministère fédéral des affaires étrangères, les Länder (régions) et les communes.

« Un important travail de catalogage »

Si de plus en plus de recherches sont menées sur la provenance des objets conservés dans les musées européens, « il reste un important travail de catalogage à faire », rappelle Dan Hicks. Au Portugal, la loi n’empêche pas de restituer, mais « pour rendre des artefacts, il faut d’abord savoir ce qui existe », pointe Elisabete Pereira, chercheuse en histoire contemporaine à l’université nouvelle de Lisbonne, qui a mené un projet de documentation des collections coloniales dans deux musées portugais. Elle rappelle que le président Marcelo Rebelo de Sousa avait soutenu ce processus en 2024, bien que le pays n’ait pas reçu de demandes formelles de restitutions.

Quant à l’Italie, elle a déjà restitué certains objets et monuments réclamés par l’Ethiopie, notamment l’obélisque d’Axoum en 2005 – arrivée en avion malgré ses plus de 150 tonnes – et l’avion Tsehay, en 2024, le premier à avoir été construit sur le sol éthiopien. L’accord de paix signé entre les deux pays en 1956 comportait une liste d’artefacts à rendre, sans préciser de date butoir. Un groupe de travail du ministère de la culture italien sur les collections coloniales a finalement été créé en 2022.

Par ailleurs, la plus importante restitution de biens sur le continent est venue d’un pays qui ne figurait pourtant pas parmi les plus grandes puissances coloniales sur le continent africain : les Pays-Bas. En juin 2025, ils ont restitué 119 bronzes du Bénin au Nigeria, après avoir déjà rendu des centaines d’objets au Sri Lanka et à l’Indonésie.

De même, la Suisse, sans avoir colonisé de territoire en Afrique, s’est saisie de la question en se dotant d’une commission pour le patrimoine culturel au passé problématique, dont les membres ont été nommés début 2026 et qui est consacrée aux biens culturels « spoliés à l’époque du national-socialisme » et « issus de contextes coloniaux ».

 

 

 

 

 

 

 

Source : Le Monde  – (Le 14 avril 2026)

 

 

 

 

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