Mauritanie – Quand une phrase devient une arme / Par Mansour LY

Il existe des phrases qui, isolées de ce qui les précède et de ce qui les suit, finissent par dire l’inverse de ce qu’elles voulaient exprimer.

Depuis quelques heures, une vidéo circule activement. Elle montre le doyen Isselmou Abdelkader, et l’on en a extrait une formule unique, « je n’ai pas peur des noirs ». Quelques secondes suffisent désormais pour transformer une intervention en scandale, une nuance en provocation, une intention en procès.

Mais que disait réellement le propos d’origine ?

Il parlait de cohabitation. De refus de la peur de l’autre. Le doyen rappelait que notre pays s’est construit sur des liens anciens entre communautés, des liens tissés par des siècles de voisinage, de spiritualité partagée, de solidarités silencieuses. C’était un appel à la confiance, pas à la défiance. Une main tendue, pas une frontière tracée.

Il ne s’agit pas ici d’ériger qui que ce soit en figure intouchable. Personne n’est au-dessus de la critique, et chacun reste comptable de ses formulations. Les mots peuvent heurter, et il serait malhonnête de le nier. Mais entre une maladresse de langage et une intention de blesser, il y a un écart que l’honnêteté nous oblige à regarder en face. Ce qui se joue ici dépasse largement une phrase. Nous vivons une époque où le découpage remplace l’écoute, où l’extrait remplace le discours, où l’indignation se fabrique plus vite que la vérité ne se vérifie. Les algorithmes amplifient ce qui divise. Les réseaux récompensent ce qui choque. Et dans ce vacarme, le sens devient une victime presque banale.

La question n’est donc plus seulement qu’a-t-il dit ? Elle devient qui a intérêt à ce que nous l’entendions ainsi ?

Notre pays est riche de sa diversité, mais aussi fragile dans ses équilibres. Nous avons une responsabilité, chacun à son échelle, de ne pas transformer chaque mot mal choisi en fracture, chaque phrase ambiguë en champ de bataille. Cette responsabilité ne consiste pas à tout excuser. Elle consiste à refuser d’être les instruments dociles de ceux qui prospèrent sur nos divisions.Soyons exigeants sur les mots. C’est légitime. Mais soyons aussi exigeants sur les intentions de ceux qui les recyclent.

Car au bout du compte, ce qui est en jeu n’est pas la réputation d’un homme, ni la viralité d’une vidéo. C’est notre capacité, collective, à continuer de nous parler, sans nous trahir, sans nous caricaturer, sans nous perdre.

Le vivre-ensemble n’est pas un acquis. C’est une discipline.

Mansour LY

 

 

Mansour LY

 

 

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