Le Devoir – Mes deux premières pièces sont nées d’un besoin viscéral de faire exister les personnages que j’écrivais. J’éprouvais une urgence à raconter leurs histoires, sans aucune pression sur les épaules. Personne n’attendait mes textes, personne n’espérait quoi que ce soit de ma part. Je n’imaginais même pas qu’elles mèneraient à quoi que ce soit, encore moins à une pièce jouée sur scène, publiée et primée. Même dans mes rêves les plus fous, l’idée de remporter des prix pour mes textes ne m’avait jamais effleuré l’esprit.
Curieusement, ces derniers temps, cette reconnaissance en tant qu’autrice m’a submergée de peur. Je me suis mis une pression immense : celle de devoir être à la hauteur de la confiance que mes collègues et le public m’ont accordée en récompensant mon travail. Pour ce faire, je me suis donné pour mission d’enrichir ma culture : lire davantage, regarder plus de films, assister à des pièces de théâtre, aller au musée. Ce que je faisais autrefois par simple plaisir est devenu une corvée. Dernièrement, je comprenais que ce poids que je me suis imposé, au lieu de nourrir mon écriture, la bridait petit à petit.
Je pense que tout cela vient du fait que j’ai toujours mis les auteurs sur un piédestal. Jeune, je voyais les auteurs comme de vieux messieurs qui avaient tout lu et critiquaient tout, sauf les classiques. Ce n’est qu’en arrivant à l’école de théâtre, fatiguée de lire uniquement des auteurs occidentaux, que j’ai commencé à chercher des autrices afrodescendantes. C’est ainsi qu’à travers de jeunes autrices comme Yaa Gyasi, Chimamanda Ngozi Adichie ou Warsan Shire que je suis tombée amoureuse de la littérature. Ce sont elles qui l’ont rendue vivante et accessible pour moi. Ce sont encore elles qui m’ont ramenée vers les auteurs occidentaux ; quand, lors d’entrevues, elles mentionnaient certains auteurs et autrices qu’elles aimaient, je courais les chercher à la bibliothèque pour les lire.
En lisant ces autrices afrodescendantes, j’étais touchée à un tel point que leurs œuvres me donnaient envie d’écrire à mon tour. Je répondais donc à ce que j’avais lu en prenant la plume, à mon tour. C’était par simple plaisir. Et c’est précisément ce qui me rendait si libre.
Aujourd’hui, l’écriture est devenue mon métier. Je ne m’en plains surtout pas. J’aime écrire, et cela me permet de vivre des expériences incroyables. Je vous écris d’ailleurs depuis la France, où je suis venue recevoir un prix littéraire. Je me sens chanceuse de vivre ça. Seulement, depuis que l’écriture est devenue mon métier, je me suis imposé une rigueur presque obsessionnelle dans le souci de parfaire ma culture. On pourrait se demander qui m’impose cela. Personne. Je me suis fait ça toute seule. Toute cette pression à laquelle je succombe provient de ma propre tête. C’est sans doute l’un des pièges lorsqu’on fait de sa passion son métier. On finit par se prendre tellement au sérieux qu’on oublie le plaisir immense qui nous animait au départ.
Heureusement, durant mon séjour à Paris, loin de chez moi et de mes responsabilités quotidiennes, j’ai eu un déclic. Ici, je passe mes journées dans les musées, les cinémas et les théâtres. Je refais le plein d’inspiration. Je me laisse traverser et émouvoir par ce que je vois, et cela me rappelle pourquoi j’aime tant l’art.
Je fais tout cela par pur plaisir, et non pour trouver de l’inspiration. Je rencontre aussi d’autres artistes. Nous discutons pendant des heures, et leur passion, leur regard sur le monde m’illumine. Je sens enfin renaître le plaisir de vibrer au contact de l’art plutôt que de simplement le consommer pour y puiser de l’inspiration. J’ai honte de constater à quel point j’en étais venue à consommer la culture, à vouloir décortiquer les œuvres pour en extraire quelque chose d’utile à mon travail, au lieu de simplement vivre l’expérience et de laisser l’œuvre résonner en moi de façon plus organique.
C’est à Paris que cette prise de conscience m’est apparue. Évidemment, la ville est magnifique et l’offre culturelle y est immense. Mais ce sont des plaisirs dont je pourrais tout aussi bien profiter à Montréal. Je pense que c’est surtout le fait d’être sortie de mon cocon qui opère une grande transformation dans mon rapport à mon travail.
Je comprends encore mieux pourquoi les écrivains ont parfois besoin de se retirer dans des résidences d’écriture, loin de leur routine. L’éloignement crée de l’espace. L’espace réveille la curiosité. Et la curiosité est peut-être le véritable moteur de l’écriture.
Source : Le Devoir (Canada)
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