– Sur les 1 248 joueurs appelés à disputer la Coupe du monde 2026, près de 8 % d’entre eux, soit 99 footballeurs, sont nés sur le territoire français, d’après un décompte des analystes d’Opta, consolidé par Le Monde. Parmi eux, seuls 23 portent le maillot de l’équipe de France. Les autres se répartissent principalement dans des sélections africaines : 13 en Algérie, 11 en République démocratique du Congo, 10 au Sénégal, 8 en Côte d’Ivoire, 7 en Tunisie et 6 au Maroc. L’équipe d’Haïti en aligne quant à elle 12, le Qatar et l’Espagne n’en possèdent qu’un.
La France devance nettement les Pays-Bas au classement des « fournisseurs » de mondialistes. Ces derniers comptent 67 joueurs nés sur leur territoire, dont 25 font partie de la sélection de Curaçao, état autonome du royaume. Derrière, l’Allemagne et l’Angleterre n’atteignent « que » la moitié du contingent tricolore.
Autre particularité : les 99 footballeurs nés en France ont tous été formés dans le pays. « C’est un marqueur assez factuel de la bonne santé de notre formation. C’est un travail à destination de notre équipe nationale mais on voit bien qu’elle diffuse bien au-delà », salue Hubert Fournier, le Directeur technique national (DTN) auprès de la Fédération française de football (FFF), interrogé par Le Monde.
Comment expliquer cette capacité du football français à former tant de joueurs capables d’être sélectionnés pour une Coupe du monde ? « La France a une chance inouïe de posséder sur son territoire des talents à n’en plus finir, explique Amaury Barlet, qui a travaillé quatorze ans au centre de formation de l’Olympique lyonnais, l’un des plus réputés d’Europe. Avant de parler de formation, il y a un vrai sujet sur le vivier de joueurs avec des qualités parfois hors normes et une richesse dans la diversité des profils détectés. »
Olise, le contre-exemple
De son côté, le DTN met en avant « le parcours de détection » organisée par la FFF et les clubs professionnels qui a permis la construction « d’un maillage territorial où l’ensemble des joueurs à potentiel est orienté sur des structures de formation : pôles espoir, centres de formation. » Cette profusion de talents ruisselle désormais sur le football amateur. « Des recruteurs de clubs étrangers viennent dans nos clubs amateurs, ça illustre leur structuration », relève Hubert Fournier.
Avant le Mondial, chaque joueur de l’équipe de France a ainsi posé avec le maillot de son premier club, dans l’immense majorité un club amateur – à l’exception notable de Désiré Doué, gentiment chambré par ses coéquipiers pour avoir fait ses premiers pas de footballeur au Stade rennais, où il débutera aussi chez les pros.
Si le football français a formé 76 joueurs qui portent les couleurs d’une autre sélection, les Bleus doivent eux aussi l’un de leurs plus gros talents à un autre pays : Michael Olise est né et a été formé en Angleterre. « Olise n’a pris la place de personne. En revanche, l’équipe de France n’est pas pleine d’Olise parce qu’en France on travaille et qu’on produit aussi des Mbappé, analyse l’ancien gardien de but camerounais Joseph-Antoine Bell. Si tous ces joueurs nés en France jouent pour d’autres sélections, c’est parce qu’ils ont été bien formés. »
Le septuagénaire incarne une époque où la majeure partie des footballeurs africains débutaient et atteignaient le haut niveau dans leur pays. Avant de rejoindre l’Olympique de Marseille à 30 ans, il avait effectué une solide carrière au Cameroun et en Egypte. Mais Joseph-Antoine Bell refuse d’opposer les internationaux africains formés à l’étranger aux locaux. « On ne peut pas avoir pitié de ceux qui ne peuvent pas jouer en équipe nationale parce qu’il y a meilleur qu’eux. C’est à nos dirigeants de faire en sorte que les joueurs locaux aient le niveau », assène-t-il.
La stratégie marocaine
Si beaucoup de sélections africaines font appel à leur diaspora formée en France et dans divers pays européens, c’est parce qu’elles peinent à produire elles-mêmes des joueurs de haut niveau. « Le Sénégal ou la Côte d’Ivoire essaient de développer leur formation. L’ASEC Abidjan fait des efforts mais peu de clubs suivent, détaille Alain Olio, consultant en formation passé par l’OL et qui a exercé au Sénégal, au Maroc et dans un club ivoirien. On fait appel à des experts étrangers mais il n’y a pas de continuité, qui impliquerait de former des éducateurs sur place ».
Lors de son premier match contre le Brésil (1-1), le Maroc est devenu le premier pays à aligner onze joueurs nés à l’étranger – lorsque Azzedine Ounahi, né à Casablanca, a été remplacé. Un paradoxe pour les Lions de l’Atlas, parmi les plus actifs sur la formation de leurs jeunes footballeurs. « Le Maroc a fait un excellent travail. Ils ont encore peu des joueurs locaux en équipe nationale mais ça va venir très vite », prédit Alain Olio. « Le Maroc a des infrastructures supérieures à beaucoup de clubs en France », complète Amaury Barlet.
La stratégie du premier demi-finaliste africain en Coupe du monde, en 2022, englobe à la fois la formation sur son territoire et le recours à des binationaux façonnés dans l’élite du football européen. A l’image d’Ayyoub Bouaddi, 18 ans, né à Senlis (Oise), titulaire depuis deux ans à Lille en Ligue 1, et dont les débuts en Coupe du monde avec le Maroc ont été très remarqués.
Le jeune milieu de terrain n’est pourtant pas un inconnu et a été identifié tôt comme un talent rare par la FFF. « Il a été dans le pôle espoir des Hauts-de-France, on a accompagné son développement au travers des différentes sélections nationales jusqu’aux Espoirs », relate Hubert Fournier. Mais au moment de choisir sa sélection définitive, le Franco-Marocain a opté pour le pays d’origine de ses parents. « On est à un tournant, reconnaît le DTN, car on fait face à la concurrence de sélections africaines, notamment, qui investissent beaucoup, qui sont capables de remporter une Coupe d’Afrique des Nations et même d’arriver dans le dernier carré d’une Coupe du monde ».
La France pas inquiète
Le cliché des joueurs se tournant vers d’autres pays faute d’un niveau suffisant pour les sélections européennes a vécu. « Le Maroc réalise un rêve que j’avais pour le Cameroun, salue Joseph-Antoine Bell. [Bouaddi] ne vient pas jouer [pour le Maroc] car il serait un “sous-joueur”. Ce n’est pas un choix par défaut. »
Pour autant, la FFF ne considère pas cette fuite de talents comme un problème. « A la fédération, on est fier que des joueurs issus de la formation française représentent les pays d’origine de leurs parents ou grands-parents, assure Hubert Fournier. Ils sont aussi des porte-drapeaux de notre formation. »
Malgré le récent cas Bouaddi, pas question pour l’instance de changer de stratégie en tentant, par exemple, de sélectionner plus tôt les meilleurs joueurs à la double ou parfois triple nationalité. « La sélection chez les A est une forme d’aboutissement, donc on n’est pas dans une stratégie de bloquer les joueurs en anticipant le moment où les appelle », assène Hubert Fournier.
Le DTN mise sur la patience des futurs Bleus. « Rayan Cherki, récemment, ou Nabil Fékir, il y a dix ans, ont été courtisés fortement par l’Algérie. Malgré cette pression, Fékir a attendu et il a été champion du monde en 2018. J’espère que Rayan aura la même finalité cet été. » Un discours favorisé par « la profusion de talents » du football français, reconnaît Hubert Fournier. « Si sur certains postes on avait été en difficulté, on réfléchirait peut-être différemment », conclut-il.
Grégor Brandy et Anthony Hernandez
Source :
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com




