Hitler n’en finit pas de mourir. Ça, c’est la bonne nouvelle. La mauvaise : il n’arrête pas de ressusciter non plus. Depuis l’annonce officielle de sa mort à la radio de Hambourg dans la nuit du 1er mai 1945, les affirmations chassent les démentis. Hitler est mort, il s’est tiré une balle dans la tête, il a croqué une pilule de cyanure. Hitler est vivant, il s’est enfui au Brésil, il s’est caché dans un ranch de l’Arkansas, il s’est terré au fond d’un monastère tibétain.
Le dictateur l’a dit lui-même : «Ma vie ne s’achèvera pas simplement par la mort. Au contraire, c’est à ce moment-là qu’elle va commencer.» Par cette déclaration, faite à l’occasion d’une cérémonie en 1942, le Führer inscrivait un peu plus son nom dans le «Reich millénaire» qu’il appelait de ses vœux, certain que le prophète du national-socialisme qu’il était devenu continuerait à être célébré pour les siècles à venir.
Finalement, son royaume s’est effondré avec lui, mais Hitler avait raison sur une chose: sa mort a donné lieu à un véritable feuilleton qui a longtemps laissé planer un doute sur l’authenticité de son décès. Certains l’ont imaginé flânant sur les plages sud-américaines avec Eva Braun; d’autres le devinent exfiltré par les Américains ou les services secrets britanniques au crépuscule de la guerre. Du pain béni pour la complotosphère…
Les derniers jours d’un dictateur
Revenons aux faits. Lorsque Hitler met fin à ses jours, le 30 avril, cela fait deux semaines que l’Armée Rouge se resserre sur Berlin. En investissant le bunker situé sous la chancellerie, les Soviétiques ne trouvent quasiment personne. Dans une cour, les restes carbonisés de deux individus, sans doute le Führer et sa compagne, Eva Braun, qui refusèrent de subir le sort réservé à Mussolini et à sa maîtresse, dont les cadavres furent pendus par les pieds sur la place Loreto de Milan deux jours plus tôt.
Mais les Soviétiques restent prudents : Staline tarde à relayer l’information, préférant accréditer la thèse que les Alliés l’auraient exfiltré. Il affirme en juillet que l’ancien dictateur vivrait en Argentine ou en Espagne –un mensonge visant à déstabiliser les Occidentaux, qui n’hésitent pas à absoudre les scientifiques allemands ou japonais de leurs crimes de guerre en échange des résultats de leurs recherches. Du reste, aucune autopsie digne de ce nom n’a encore été réalisée pour examiner les restes du Führer.
«En 1956, l’existence d’Hitler s’achève officiellement en Allemagne de l’Ouest par un certificat de décès.»
Au milieu de l’avalanche médiatique, la presse hésite à communiquer la mort d’Hitler. Les rumeurs les plus folles circulent. On pense à une mise en scène : «Selon une nouvelle de source britannique, Hitler ne se trouverait pas actuellement à Berlin, rapporte Ce soir le 1er mai. Ce serait en réalité l’un de ses sosies, nommé August Wilhelm Bartoldi, qui combattrait dans la capitale du Reich.» Qu’est devenu le «vrai» Hitler ? Enfui à bord d’un sous-marin vers la Patagonie, comme le suggère le Times de Chicago? Planqué dans une station de recherche en Antarctique, comme le postule L’Aube à la mi-juillet ?
En 1955, un tribunal bavarois entend classer l’affaire une bonne fois pour toutes. Recueillant les témoignages des proches du dictateur, les juges décrètent qu’Hitler est bien décédé dans le Führerbunker en avril 1945. Il n’y a donc plus de raison de donner du grain à moudre aux conspirationnistes de tous bords: en 1956, l’existence d’Hitler s’achève officiellement en Allemagne de l’Ouest par un certificat de décès. Ouf.
Nouveaux rebondissements
Pourtant, en 1968, un nouveau rapport d’autopsie est révélé au public. Cette fois-ci, il est issu des autorités russes, qui auraient conservé les débris humains retrouvés dans le bunker berlinois: des ossements crâniens et quelques dents carbonisées. Problème: le crâne –sur lequel apparaissent les lésions d’une blessure par balle– n’a fait surface qu’en 1946… Et s’il avait été fabriqué de toutes pièces?
Ce nouveau coup de théâtre relance la machine complotiste. La question scientifique s’efface derrière les enjeux idéologiques, particulièrement présents à l’heure de la Guerre froide. Le Kremlin aurait-il pu prétendre posséder le crâne d’Hitler pour des raisons politiques ? Après tout, un tel trophée justifierait son admission dans le camp des vainqueurs… Toutefois, l’affaire est loin d’être entendue. En 2009, un archéologue du Connecticut a d’ailleurs causé la controverse en affirmant que le crâne serait en réalité celui d’une femme.
Chaque rebondissement de l’affaire déchaîne la complotosphère. En émettant des doutes sur les preuves matérielles qui attestent de la mort du dictateur, c’est la réalité de son décès qui est remise en cause. Ainsi, même si les historiens sont convaincus que le Führer est mort en 1945, il se trouve encore de nombreux révisionnistes pour l’imaginer conspirer en Amérique du Sud, préparer l’avènement d’un Quatrième Reich depuis la face cachée de la Lune, ou se cacher dans un OVNI garé sous les glaces de l’Antarctique (si, si).
En mars puis en juillet 2017, une équipe française d’anthropologues a pu examiner les restes tant convoités, jalousement conservés dans les archives russes. Cette fois-ci, plus de doute possible : les chercheurs tiennent «des éléments de preuve suffisants pour permettre l’identification définitive des restes de l’ancien chef nazi Adolf Hitler», concluent-ils en 2018 dans le European Journal of Internal Medicine. De quoi éteindre pour de bon la polémique ? Ce serait trop beau. Mais pour les blouses blanches, Hitler est enfin mort, et bon débarras.
Source : Slate (France)
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