– Les Pères fondateurs tiennent leur revanche. Les institutions de la démocratie américaine vont fonctionner à nouveau comme ils le souhaitaient. L’exercice du pouvoir présidentiel va être contrôlé par les assemblées parlementaires. La mécanique des poids et contrepoids, ce savant équilibre destiné à empêcher la tyrannie de l’exécutif ou celle des législateurs, se remet en marche. Les élections de mi-mandat, mardi 3 novembre, sonnent la fin du césarisme à la Donald Trump.
Car depuis deux ans, il n’y avait plus de Congrès à Washington. Au Sénat et à la Chambre des représentants, la majorité républicaine s’était couchée devant la Maison Blanche. A d’infimes exceptions près, sénateurs et représentants du parti présidentiel ont abdiqué l’essentiel de leur responsabilité, le cœur de leur mandat : contrôler, et non pas appuyer aveuglément, la Maison Blanche. S’assurer qu’elle agit en conformité avec la loi. Enrayer toute tentative de dérive autoritariste de la présidence.
Mais maraboutés, sinon terrorisés, par un Donald Trump vengeur et maître du financement de leurs campagnes électorales, les élus républicains se sont transformés en un groupe de godillots soumis et serviles. De ce gourou narcissique tenant cour quotidienne dans le bureau Ovale, ils ont tout endossé. Les coûteuses foucades et les violations répétées de la loi et des décisions de justice, le népotisme et l’enrichissement personnel et familial, le rejet des traités signés par le pays et la trahison de ses alliés, le compagnonnage avec Vladimir Poutine et le piratage des prérogatives du Congrès – notamment celle d’imposer des droits de douane… Le roi Donald n’avait de compte à rendre parce que personne dans la majorité parlementaire n’osait le lui en demander.
C’est fini. Dominé, à la Chambre et au Sénat, par une majorité démocrate, le 120e Congrès de l’Union américaine, qui se réunira le 3 janvier 2027, sera celui d’un rééquilibrage institutionnel. Il marque le retour à la pratique voulue par les Pères fondateurs : entre le Congrès et le président, on négocie – on est dans une formule hybride mi-présidentialiste, mi-parlementariste. On sort d’un « campisme » polarisant, on n’exclut pas de légiférer avec des majorités composites bipartisanes.
« Monsieur Veto »
La Chambre a la priorité sur le budget, le Sénat, sur les nominations. Le président a la main sur les affaires étrangères, mais si la relance de la guerre contre l’Iran suppose une rallonge budgétaire, Donald Trump devra, peu ou prou, négocier – ce qu’il n’a fait ni en février ni en juin, lors des deux premières attaques israélo-américaines sur l’Iran. Dans une partie de donnant-donnant avec la Maison Blanche, la Chambre pourrait peut-être rétablir une fraction de l’aide américaine à l’Ukraine.
Pour autant, la, présidence ne manque pas de muscle. Les desiderata du Congrès sont soumis au droit de veto du président des Etats-Unis, que les parlementaires ne peuvent neutraliser qu’à une improbable majorité des deux tiers. « Je vais être M. Veto », a dit le locataire de la Maison Blanche. Ce serait impopulaire tout comme le sera le blocage du gouvernement faute d’accord sur le budget entre le Congrès et le président.
Mais Donald Trump a un avantage. Inéligible à un troisième mandat, il peut, en principe, être indifférent à sa cote de popularité – ce qui ne lui ressemblerait guère. Traduction : entre la colline du Capitole, siège du Congrès, et le 1600, avenue de Pennsylvanie, adresse de la Maison Blanche, tout passera dorénavant par la négociation. Le 3 novembre marque un sérieux coup de frein, pas un coup d’arrêt, au trumpisme débridé de la première partie de ce deuxième mandat.
Il est trop tôt pour interpréter le succès démocrate. Coup de colère conjoncturel de l’électorat dû à l’inflation sur l’essentiel : essence, santé, alimentation, logement ? Opposition radicale à la guerre contre l’Iran ? Révolte devant la corruption du régime trumpiste – préoccupation numéro deux des électeurs derrière l’économie, selon les sondages ? Ou coup de barre à gauche plus substantiel de l’opinion devant les inégalités ?
Le profil oligarchique du pouvoir trumpiste – la Silicon Valley et Wall Street collés au président – a porté tort au Parti républicain. Celui-ci se vantait volontiers d’être devenu la formation de l’Amérique moyenne, la « Middle America », celle des travailleurs (blancs), des sans diplômes universitaires et des délaissés de la mondialisation économique.
Plombé par le « wokisme », les excès du politiquement correct et les compromis passés avec l’économie globalisée, le Parti démocrate avait perdu sa base populaire. Barack Obama, qui, à plus de 40 ans, payait encore ce qu’il devait à l’université de Harvard, passait pour élitiste, relève la journaliste Michelle Goldberg dans le New York Times ; cependant que Donald Trump, né multimillionnaire, casquette de baseball vissée sur la chevelure peroxydée, jouait les Robin des bois des perdants de l’économie globalisée… mais gouvernait au service du Big Business. Il s’est attaché à préserver les situations de monopole des géants de la tech, à déréglementer à tout-va et à promouvoir une fiscalité particulièrement favorable aux riches.
Délaissant le thème des « valeurs », les démocrates ont gagné en se battant sur celui du pouvoir d’achat. Ils vont légiférer prioritairement dans ce domaine, dans les limites d’une situation budgétaire difficile. Ils éviteront une troisième tentative de destitution du président qui lui redonnerait le statut de « victime » qu’il a si bien su exploiter par le passé. Un Donald Trump déclinant, blessé, mais pas sans ressort ni ressources, va devoir partager le pouvoir avec ceux-là mêmes qu’il qualifiait hier de « communistes » et de « djihadistes ». Ainsi l’ont voulu les Pères fondateurs de la République américaine. Et les électeurs.
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