Pour les Etats-Unis, la fin de la guerre signée avec l’Iran à Versailles se fait au prix de reculades majeures

Le protocole d’accord, paraphé mercredi dans la soirée par les présidents des deux pays, Donald Trump et Massoud Pezeshkian, doit mettre un terme aux hostilités et permettre une réouverture du détroit d’Ormuz. Les négociations sur le nucléaire débuteront dans la foulée.

Le Monde  – Pendant la totalité de son mandat, Joe Biden a pâti du chaotique retrait militaire d’Afghanistan, en août 2021, projetant une faiblesse américaine. Dans ce domaine, Donald Trump vient de le supplanter. Le protocole d’accord conclu avec l’Iran, signé par les présidents des deux pays, mercredi 17 juin, n’a certes pas de valeur juridique en soi. Il peut encore être balayé dans un avenir proche, en raison d’interprétations divergentes de certaines clauses, parfois imprécises, ou d’un acteur tiers. Mais il offre une photographie du moment, aux tons bien grisâtres pour les Etats-Unis. Il témoigne d’une fébrilité américaine remarquable, en vue de terminer la guerre commencée le 28 février et de rouvrir le détroit d’Ormuz.

Malgré une économie en lambeaux et des capacités militaires largement atteintes, l’Iran triomphe et ne renonce à rien. Malgré la supériorité écrasante de son armée, Washington n’a d’autre choix que d’acter son errance stratégique. « Il n’y aura pas d’accord avec l’Iran autre qu’une capitulation sans conditions ! », écrivait Donald Trump, le 6 mars. Il ne précisait pas de quel pays il parlait.

Mercredi 17 juin, au terme du sommet des pays du G7, à Evian-les-Bains (Haute-Savoie), le président des Etats-Unis a longuement défendu la philosophie du protocole, le contenu et même les cases vides de celui-ci. Il a évoqué un repoussoir, le souvenir de son lointain prédécesseur Herbert Hoover, lors du crash de 1929. Focalisé sur les marchés, souhaitant éviter une « catastrophe économique », en cas de nouvelle phase de bombardements et de fermeture prolongée du détroit d’Ormuz, Donald Trump a reconnu en creux l’incohérence de la ligne suivie.

Aucun problème de fond résolu

Le 12 mai, le milliardaire donnait ses priorités : « Je ne pense pas à la situation financière des Américains. Je ne pense à personne. Je pense à une chose seulement, nous ne pouvons laisser l’Iran avoir l’arme nucléaire. » Pourtant, la question ne fait l’objet que d’un paragraphe sur 14 dans le document paraphé, mercredi soir, par Donald Trump, au château de Versailles, aux côtés d’Emmanuel Macron. Le président, Massoud Pezeshkian, fit de même, au nom de l’Iran, une photo en faisant foi. Téhéran s’engage notamment à ne pas développer ni à acquérir la bombe, ce qu’il avait déjà fait dans le Joint Comprehensive Plan of Action (JCPoA), l’accord conclu en 2015 sous la présidence Obama. Mais pas un mot sur les paramètres-clés (les centrifugeuses, les centres de recherche) et les vérifications futures des activités iraniennes, qui seront abordés dans le prochain cycle de négociations.

Emmanuel Macron et le président américain Donald Trump en entretien au château de Versailles, le 17 juin 2026.
Une capture d’écran d’une vidéo diffusée le 18 juin 2026 sur le compte X du chef de cabinet adjoint de la Maison Blanche, Dan Scavino, montre le président américain Donald Trump (au centre) aux côtés d’Emmanuel Macron, lors de la signature d’un accord avec l’Iran visant à mettre fin à la guerre au Moyen-Orient, au château de Versailles, le 17 juin 2026.

« Il n’y a rien dans ce texte sur la question nucléaire, si ce n’est une reformulation de l’engagement de longue date de l’Iran à ne pas obtenir la bombe, ainsi qu’une promesse de négocier, relève James Acton, codirecteur du programme sur la politique nucléaire au cercle de réflexion Carnegie Endowment for International Peace. Il me paraît extrêmement improbable qu’un accord final soit jamais conclu, et encore moins dans un délai de soixante jours. La guerre a été une catastrophe pour les efforts visant à empêcher l’Iran d’obtenir l’arme nucléaire. Ce protocole reflète l’impasse dans laquelle se trouvent désormais les Etats-Unis. »

Ce pessimisme sur le délai, une fois le protocole signé, est généralisé chez les experts, qui se souviennent de deux ans d’efforts avant la signature du JCPoA. Donald Trump a dit aux journalistes américains qu’il ne s’agissait pas d’un calendrier ferme. Les négociations pourraient s’étirer bien au-delà. « Tant qu’ils se tiennent tranquilles, a-t-il dit au sujet de l’Iran, ça m’est assez égal. » Aucun problème de fond résolu, mais un retour à une relative stabilité : l’horizon à moyen terme pourrait se dessiner ainsi. L’absence de toute référence, dans le texte, au programme balistique et aux sous-traitants régionaux de l’Iran, comme le Hezbollah libanais ou les houthistes yéménites, restreint dramatiquement le périmètre des discussions futures. Il rend aussi plus probable, à terme, un nouveau recours à la force de la part des Etats-Unis et surtout d’Israël, qui subit cet accord contraire à ses intérêts de sécurité.

Mercredi, le mémorandum a fait l’objet de communications parallèles par l’Iran et par la Maison Blanche, qui ont éclairé plusieurs médias américains sur son contenu. Il annonce la fin des hostilités sur tous les fronts, y compris au Liban, dont l’intégrité territoriale est mentionnée, alors qu’Israël en occupe le flanc sud. L’Iran doit rouvrir entièrement le détroit d’Ormuz à la circulation, tandis que les Etats-Unis lèveront leur blocus naval contre les navires iraniens dans les trente jours. Selon nos informations, le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghtchi, a rencontré, mardi, un groupe de diplomates étrangers en poste à Téhéran. Il a salué le document, malgré la défiance à l’égard de Washington, mais a rejeté l’offre de service européenne pour participer au déminage du détroit. L’Iran se sent fort.

Une période de négociations de soixante jours doit s’ouvrir pour aborder les questions techniques très sensibles du programme nucléaire iranien. Pendant cette période, une levée temporaire des sanctions américaines permettra à Téhéran de vendre son pétrole et de récolter ainsi des bénéfices financiers instantanés. « Ils ont eu bien plus de 1 000 milliards de dollars de dégâts (…), alors ils doivent bien se conduire. S’ils ne se conduisent pas bien, ils seront encore frappés », a dit Donald Trump, évoquant plusieurs fois la possibilité de reprendre les bombardements, dont lui-même reconnaît la limite et le coût. La puissance militaire américaine est-elle encore dissuasive, dès lors qu’elle a consolidé le régime ?

Le président iranien, Massoud Pezeshkian, tenant le mémorandum signé avec Donald Trump. Capture d’écran d’une vidéo diffusée par la chaîne  iranienne Irinn, mise à disposition par l’Agence France-Presse, le 18 juin 2026.

Les bénéfices offerts à Téhéran sont alléchants, et ses obligations assez faibles. Certes, le régime doit rouvrir le détroit d’Ormuz sans droit de passage pendant soixante jours. Mais, ensuite, il pourra définir, avec le sultanat d’Oman, la future gestion de celui-ci. A Téhéran, devant les diplomates étrangers, Abbas Araghtchi a évoqué de nouveau des « frais de service » acquittés à l’avenir par les navires, formule alternative au droit de passage, rejeté par les Etats-Unis. Pourquoi l’Iran ne réclamerait-il pas cette ponction ? « Le bon sens », a répondu Donald Trump. Washington renvoie la responsabilité de cette question aux pays du Golfe.

Retournement américain sur les missiles

En outre, les Etats-Unis s’engagent à dégeler les fonds iraniens immobilisés dans des banques étrangères. Les modalités restent encore à préciser. Ils organiseront aussi la levée de toutes les sanctions contre l’Iran de façon progressive, qu’elles soient américaines ou prises sous l’égide du Conseil de sécurité des Nations unies, ce qui ne relève pas des prérogatives de la Maison Blanche. Enfin, un plan nébuleux de reconstruction de l’Iran, doté de plus de 300 milliards de dollars (260 milliards d’euros), dont l’origine n’est pas précisée, est mis en avant comme une incitation à la bonne conduite. Le parallèle s’impose avec le mirage de la reconstruction de la bande de Gaza en « riviera », promue par Jared Kushner, gendre du président.

Le plus frappant, à lire l’accord communiqué par la Maison Blanche et à écouter Donald Trump à Evian, est la multiplication des reculades américaines. Dix fois, ce dernier avait assuré que son pays mettrait la main, de gré ou de force, sur les stocks d’uranium hautement enrichis, notamment les quelque 400 kilos à 60 %. « On pourrait se demander : à quoi bon ? Ça n’a pas vraiment beaucoup de valeur », prétendait soudain Donald Trump, mardi.

Le texte n’évoque plus qu’une dilution de ces stocks sur place, sous la supervision de l’Agence internationale pour l’énergie atomique. Ce processus, s’il avait lieu, ne serait pas scientifiquement irréversible. Mais le président américain relativise aussi cette perspective, en se disant peu pressé. Selon lui, les satellites américains surveillent les sites concernés au centimètre près. « Si quelqu’un entrait en portant un badge avec son nom, du genre “Mohammed quelque chose”, ils peuvent donner son nom », s’est-il réjoui.

En début d’année, la position des Etats-Unis lors de négociations bilatérales avec Téhéran sur le programme nucléaire était maximaliste : zéro enrichissement d’uranium autorisé. La guerre est un tel triomphe que le protocole n’évoque pas cette question, reportée à la seconde phase des négociations, plus technique. Au cours de la conférence de presse, Donald Trump a semblé ouvrir la porte à un enrichissement à des fins civiles. « C’est toujours un peu compliqué quand on dit que quelqu’un en veut, que d’autres l’ont déjà, que les Etats voisins l’ont aussi, et qu’on leur interdit d’en avoir pour produire de l’électricité et ce genre de chose. C’est toujours un peu délicat. Il faut user d’un peu de bon sens. »

Dernier retournement américain, celui sur les missiles. Quatre jours avant le début de la guerre, Donald Trump s’exprimait devant le Congrès. Il parlait des missiles iraniens qui peuvent « menacer l’Europe et [les] bases à l’étranger », ainsi que des projets balistiques pour atteindre les Etats-Unis. Le 2 mars, le secrétaire d’Etat, Marco Rubio, parlait de « 100 missiles produits par mois », pour construire un « bouclier » d’armes conventionnelles derrière lequel le régime pourrait se cacher pour terroriser la région. Tout cela a disparu dans le protocole d’accord. Donald Trump, lui, a simplement évoqué un dialogue à venir avec les pays du Golfe à ce sujet, en précisant que l’Iran « doit en avoir [des missiles], car d’autres personnes en ont », citant l’Arabie saoudite. De toute façon, a osé le président américain, les Etats-Unis ont sauvé le monde d’un « holocauste nucléaire », et c’est bien l’essentiel. « Les missiles ne sont pas le problème. Les missiles, ça atteint de petits emplacements, mais ils ne font pas sauter la planète. »

Sur un plan politique, la tempête débute aux Etats-Unis. Le Congrès voudra avoir son mot à dire sur certaines clauses. Le protocole d’accord fait l’objet de vives critiques chez les conservateurs américains classiques. La plupart n’attaquent pas directement Donald Trump. Mais ils voient dans le document un renforcement du régime iranien. Un « apaisement », selon le mot de l’ancien vice-président Mike Pence.

« L’histoire nous apprend que donner des milliards de dollars à des dingues théocrates qui veulent nous assassiner n’est pas une bonne idée. Je pense que le président reçoit de très mauvais conseils sur cet accord », a confié le sénateur Ted Cruz (Texas) au site The Hill. Son collègue Bill Cassidy, sur X, parlait même de « pire échec en politique étrangère depuis des décennies ». « [Ronald] Reagan se retourne dans sa tombe. Les ambitions nucléaires de l’Iran n’ont pas été freinées. Il a appris qu’agiter la menace d’un blocage du détroit d’Ormuz fonctionne – et exploitera sans aucun doute ce levier à l’avenir. Désormais, l’Iran obtient, grâce à cet accord, la possibilité de construire des infrastructures entièrement nouvelles. »

L’ancien secrétaire d’Etat de Joe Biden, Antony Blinken, qui s’est fait rare dans la vie publique, a publié un long texte sur X en guise d’inculpation de l’administration américaine. Sa conclusion : « Nous devrions tous être heureux que la guerre soit finie – pour l’instant. Il ne fait guère de doute que le président Trump s’attribuera le mérite d’y avoir mis fin. Mais c’est comme un pyromane qui se vanterait d’avoir éteint un incendie qu’il a lui-même déclenché, après que la moitié de la maison a déjà brûlé. »

 (Washington, correspondant)

Source : Le Monde

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