Mauritanie – Défricheuses des voies : ces femmes qui ont semé les graines de la libération

Le 31 octobre 2026, nous nous sommes rendus à la salle de spectacle de l’Institut français de Mauritanie pour découvrir Défricheuses des voies, un film documentaire réalisé par la jeune cinéaste mauritanienne Salimata Bâ. La salle était comble. Avec une capacité d’accueil limitée à deux cent cinquante personnes, elle n’a pu accueillir toute la foule venue assister à la projection : tous n’ont malheureusement pas eu la chance de s’y asseoir, et près d’une cinquantaine de personnes sont restées debout.

Le film restitue, par touches impressionnistes, les trajectoires de quatre femmes : Aissata Kane, Aminetou Mint Moctar, Maître Fatimata Mbaye et Zeinabou Taleb Moussa. Chacune porte une histoire assez dense pour nourrir, à elle seule, un long métrage, comme l’a si bien rappelé Djeynaba Ndiom, femme politique, militante féministe et présidente de l’Initiative pour la santé de la reproduction (ISR). Mon esprit, avide d’en apprendre davantage, est resté sur sa faim, comme si cette économie narrative avait laissé dans l’ombre des pans entiers de ces existences extraordinaires. Salimata Bâ me rétorquerait peut-être que tel est précisément le parti pris du documentaire : ouvrir une voie jusqu’aux champs de ces femmes, dont les parcours, dignes d’un immense respect et d’une profonde admiration, portent en eux les mouvements et les métamorphoses d’une histoire collective, et que la mission du cinéma, si mission il y a, est de traduire l’essentiel.

Pourtant, à travers les égratignures du temps sur les visages de ces femmes, leurs sourires, leurs silences et toutes ces choses intraduisibles que le film donne à entrevoir, on devine une matière inépuisable à explorer, à défricher, pour reprendre la métaphore agricole du titre. C’est là que réside la réussite du film. La réalisatrice a choisi la concision sans rien sacrifier. Avec un regard sensible et une insolente intelligence du récit, elle livre une œuvre magnétique, qui interroge autant qu’elle séduit et qui suscite l’admiration tout en éveillant le désir d’en savoir davantage. Loin d’épuiser son sujet, elle en révèle la profondeur et laisse entrevoir l’étendue de ces combats.

Le film déploie ainsi les parcours singuliers de ces quatre femmes, grandes défenseures des droits humains et inlassables sentinelles de la dignité humaine. Leurs chemins, quoique tracés dans des sillons différents, se rejoignent sous le même ciel, dans la ferveur d’un même combat et l’espérance d’une même émancipation, ou plutôt d’une même libération, pour reprendre la nuance chère à l’anthropologue sénégalaise Awa Thiam, autrice de La Parole aux négresses. Celle-ci interrogeait la portée du terme « émancipation », susceptible de revêtir une connotation infantilisante, comme si les femmes devaient être affranchies par une volonté extérieure plutôt que reconnues comme les premières actrices de leur propre libération.

Le documentaire s’ouvre sur un signe de reconnaissance et de transmission : un discours d’hommage, prononcé par la militante féministe Oumou Sy en l’honneur des pionnières du combat pour la libération des femmes mauritaniennes. Loin du simple cérémonial, cette ouverture inscrit d’emblée l’œuvre dans une entreprise de réhabilitation mémorielle. La parole devient ici un lieu de résurgence. La réalisatrice s’élève ainsi implicitement contre « la privation », pour reprendre les mots de l’écrivaine et réalisatrice canadienne, Natasha Kanapé Fontaine, selon qui « la mémoire se transmet par le sang : mémoire écorchée, démembrée, violée, effacée de la conscience du peuple. Un grand vide se creuse d’une génération à l’autre ; lorsque le récit n’est pas raconté, il y a privation ».

À celles que le roman national a ensevelies sous les silences de l’histoire, Salimata Bâ offre une lumière salvatrice et fait surgir de l’ombre des mémoires trop longtemps occultées. Elle exhume l’engagement de ces femmes qui ont contribué à fissurer les structures patriarcales. En donnant à entendre ces voix et à voir ces parcours, le film oppose à l’effacement la force du témoignage et à l’oubli l’exigence de la reconnaissance.

Dans le prolongement de cette démarche mémorielle, Salimata Bâ, en collaboration avec l’ISR, nous convie à remonter le fil de ces existences et à recueillir les fragments de vies qui les composent.

Le premier portrait est celui d’Aminata Kane, présentée comme la première femme à accéder à une fonction ministérielle en Mauritanie. Le film en retrace les étapes marquantes. À travers cette figure pionnière, il ne s’agit pas seulement de restituer une biographie, mais de donner à voir ce que signifie, pour une femme, franchir les seuils d’un espace politique historiquement façonné par et pour les hommes.

Son accession aux responsabilités ministérielles se lit comme une brèche ouverte dans l’ordre établi, et comme un devoir envers celles qui viendraient après elle. Frances Perkins, première femme à occuper un poste ministériel aux États-Unis, disait ressentir un devoir comparable : « m’asseoir sur la chaise qui m’était offerte afin d’établir le droit d’autres femmes, dans un avenir lointain et une géographie éloignée, à siéger sur les plus hauts sièges ».

Toutes quatre avaient, chacune à son échelle, l’ambition de défricher les sentiers de l’impossible et de préparer un terrain où d’autres pourraient marcher à leur tour sans affronter les mêmes obstacles. C’est ici que le titre du film prend toute sa profondeur.

Défricheuses des voies. L’expression puise dans le champ lexical de l’agriculture et du travail de la terre. Selon la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, défricher consiste à « rendre propre à la culture une friche ». Au sens propre, le verbe renvoie donc au travail de la terre : débarrasser un terrain de ce qui entrave sa mise en culture. Au figuré, il évoque l’ouverture de voies nouvelles, le dépassement des obstacles et la préparation d’un terrain où d’autres pourront, à leur tour, prendre racine.

Ces femmes sont des défricheuses dans les deux sens du terme : elles ont noué leurs pagnes, affronté les ronces de l’adversité et bravé les résistances pour ouvrir des sentiers dans une société qui laissait peu de place aux aspirations féminines. Au prix du courage et de la persévérance, elles ont semé les graines d’une lutte salutaire, dont les germes ont peu à peu pris racine et dont les fruits continuent d’alimenter les combats d’aujourd’hui. Parmi ces fruits figure l’engagement d’organisations comme l’ISR, dont le travail contribue notamment à la lutte contre les violences faites aux femmes.

Ces dernières années ont vu émerger des collectifs et des individus, portés par la flamme d’une sainte révolte, qui militent pour la naissance d’un monde plus juste. J’emploie le qualificatif « sainte » à dessein. Non pas dans son acception religieuse, mais dans son sens symbolique, pour désigner une exigence morale profonde, un idéal de justice et une fidélité inébranlable à la dignité humaine. Car que pourrait-il y avoir de plus noble que de consacrer son existence à la construction d’un monde plus équitable, où nul ne serait condamné à subir l’injustice en raison de son sexe, de sa condition ou de sa naissance ? Portées par ce même feu, ces militantes d’aujourd’hui s’emploient, à leur mesure, à faire bouger les lignes.

Aissata Kane, Aminetou Mint Moctar, Maître Fatimata Mbaye et Zeinabou Taleb Moussa ont défriché des chemins sans toujours savoir qui viendrait y poser ses pas après elles. Et pourtant, dans les sillons de l’histoire, quelque chose a fini par prendre racine, laissant germer les espérances de celles qui leur succéderont. C’est sans doute là l’une des plus belles leçons de Défricheuses des voies : certaines luttes transcendent le temps d’une existence, certains engagements survivent à celles qui les ont portés, et certaines graines, même enfouies sous les silences de l’histoire, finissent par trouver le chemin de l’aube.

Le film fait naître, chez la spectatrice comme chez le spectateur, une forme d’envie : non pas celle qui convoite, mais celle qui aspire, qui rêve et qui pousse à se dépasser. Une envie teintée d’admiration, et surtout nourrie par l’irrésistible élan de poursuivre le combat engagé par ces femmes qui, bien avant nous, ont semé les graines de la libération des femmes mauritaniennes.

Mes chaleureuses félicitations à la réalisatrice Salimata Bâ et à l’ISR. Vive la lutte pour un monde plus juste.

 

 

Salihina Konaté

 

 

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Salihina Konaté

 

 

 

 

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