Seneplus – Il a peut-être autant de force d’attaque, mais pas encore les pouvoirs de nous imposer un Empire, à l’instar de celui qui, porté au pouvoir, par orgueil, refusa de s’y soumettre au terme de son mandat, pour imposer le second Empire
Heureusement pour tout le monde …
« Les nations n’ont de grands hommes que malgré elles, – comme les familles. Elles font tous leurs efforts pour n’en pas avoir. Et ainsi, le grand homme a besoin, pour exister, de posséder une force d’attaque plus grande que la force de résistance développée par des millions d’individus.»
Ces paroles sont d’un homme qui naquit en 1821, pour mourir 42 ans plus tard, en 1863. Journaliste, même si très occasionnellement, lors surtout de la Révolution de 1848 ; républicain, mais observateur critique de ses semblables républicains, c’est un philosophe et un poète. Pourtant Napoléon III l’a poussé à monter aux barricades en 1851. Il s’agit de Charles Baudelaire. Ses 42 ans de vie ont commencé en 1921 peu après la Restauration de la monarchie (1815) – mettant fin au règne de Louis Napoléon Bonaparte (Napoléon 1er) et bannissant sa famille pour s’achever, onze ans après le coup d’Etat de Napoléon III, neveu de l’Empereur, en 1851-52.
Il a vécu la Monarchie de juillet (1830) puis la Révolution de 1848 accoucheuse de la Déclaration universelle des droits de l’homme, point de départ de la démocratie représentative qui s’est imposée comme système de gouvernement le plus répandu, avec des fortunes diverses selon les cultures des peuples l’ayant adoptée. -Baudelaire avait alors 27 ans. Napoléon III, héritier de son Oncle, Bonaparte, gagna les premières élections présidentielles (certes censitaires) pour un mandat de trois ans au terme duquel, il perpétra le premier coup d’Etat institutionnel, en 1851, puis après une sanglante répression, organisa un référendum qui l’autorisait à rester dix ans au pouvoir. Au cours de ce long règne, il en organisa un autre pour se proclamer empereur. Âgé de 30 ans, Baudelaire en avait vécu 21 habités par un Napoléon III agitateur, fomentateurs d’intrigues de palais sous diverses monarchies durant ces périodes, les plus agitées de l’histoire politique de la France, jusqu’à en devenir le président, puis putschiste institutionnel afin de rétablir l’Empire perdu de son oncle.
On peut donc présumer que cette saillie sur le grand homme qui s’impose à des millions de gens devait avoir quelque chose à voir avec le petit-fils du conquérant autoritaire qui mourut, misérable prisonnier, sur l’île de Sainte-Hélène, entouré de rats. Introduction quelque peu digressive, mais arrêtons-nous sur le sens de la citation qu’elle cautionne et de son rapport au titre de notre article.
Monsieur Ousmane Sonko est aujourd’hui l’un des hommes politiques sénégalais dont le parcours, les méthodes d’opposant comme de gouvernant, et ce qu’il a nommé au cours de son ascension « la résistance » – face aux instituions, notamment et principalement judiciaires -, justifient un tel rapprochement. Ajoutons que Baudelaire a sûrement raison, si l’on considère qu’Ousmane Sonko est un contumax qui, par sa seule volonté – force d’attaque – (imposée à tout le monde), n’a jamais répondu de cette condamnation suspendue à nul ne sait quoi.
Lesté de celle-ci, comme d’une pancarte à son cou, et d’une autre condamnation, définitive cette fois, le disqualifiant électoralement, M. Ousmane Sonko a pu quand même participer, en tant que tête de liste, à une élection législative. Contumax dans une affaire de mœurs, condamné pour diffamation dans l’affaire Prodac l’opposant à l’ancien ministre Mame Mbaye Niang, affaire totalement vidée par la justice, il a trouvé le moyen, par sa seule volonté – force d’attaque donc – imposée à tout le monde, de ne pas déférer à la condamnation fiduciaire, jusqu’à son arrivée au pouvoir pour, par sa volonté là encore, cette fois renforcée, croyait-il, par son statut de Premier ministre, attaquer ce jugement par une demande de rabat d’arrêt auprès de la Cour suprême du pays dont il dirigeait le gouvernement. La Cour suprême de l’État – heureusement encore – organisé du Sénégal avait refusé de se laisser forcer la main. Le mis en cause en a conçu un courroux encore plus déplacé que quand, opposant, il défiait la justice. Et puisque sa force d’attaque de grand homme, qu’il veut plus forte que celle de tout le monde, semble également plus forte que même sa responsabilité d’homme d’État, il a traité les magistrats de suppôt du système vieux de 60 ans qu’il prétend terrasser. Suppôt ? Ce ne sont pas vraiment ses mots, je l’admets ! Sauf que les siens sont plus violents : il les a traités de corrompus, de vendus et d’autres noms d’oiseaux. Et il a donc, toujours Premier ministre, entrepris de faire réviser le procès, la Justice, jusqu’ici, résiste.
Ça ne dément pas encore Baudelaire, bien sûr.
Le poète et philosophe parle de volonté imposée à des foules, et non à des institutions adossées à un État organisé.
Mais apparemment, la volonté de fer de Monsieur Sonko est plus forte que son bon sens humain également, sinon, il aurait tiré une leçon utile de cet épisode.
C’est pour ne l’avoir pas fait qu’il a encore, depuis, tout essayé pour imposer sa force d’attaque aux bras armées (du droit et de la « légitime » violence) de ce même État : la Justice et la Sécurité intérieure. En confiant les départements de son gouvernement qui en ont la tutelle à deux de ses fidèles parmi les plus dévoués, notre sœur Mme Sy, née Yacine Fall et notre très jeune frère ou neveu, Me Bamba Cissé – dans l’objectif évident de se tirer des bourbiers judiciaires dans lesquels il pataugeait et patauge encore. Par sa seule volonté, là aussi imposée à tout le monde, y compris au président de la République lui-même – auquel de grands esprits avaient fait croire qu’il avait une « dette politique » envers M. Sonko. Grand Dieu …. Bref !
Mais il en est de la volonté de puissance comme des narcotiques, pour leur adepte : il lui en faut chaque jour une dose plus importante.
Après la prise de contrôle de la Justice et du ministère de l’Intérieur, la prise du Palais, cœur de l’Etat ! Même, et s’il le fallait, par procuration. En phagocytant – mais c’est ratée cette fois – le pouvoir de Son Excellence B. DD Faye, dont la résistance, façon moine bouddhiste, aux assauts du Guide de la Révolution (rien que ça !) lui devenait insupportable, M. Sonko a sorti ce qui devait être son arme ultime : cet accord bizarre, ou « Protocole du Cap-Manuel », selon la presse, dont l’ex-président de l’Assemblée nationale, M. El Malick Ndiaye, serait le témoin. Voici donc qu’aux deux jeunes premiers de la politique au Sénégal, respectivement chef de l’État et chef du gouvernement, de vieux grands esprits ont fait croire qu’il y avait entre eux une « dette politique », autant dire un mirage, quelque chose qui, tout simplement, n’existe pas. Si la dette politique existait, Abdoulaye Wade n’aurait jamais emprisonné Idrissa Seck, « le jardinier de ses rêves » dont celui de devenir président, en allant le chercher en France au bord du découragement et sans le sou, pour lui inventer la « Marche bleue », une forme de campagne électorale financièrement ascétique finalement victorieuse- ; Sarkozy, politiquement fabriqué – quasiment in vitro – par le second, n’aurait jamais choisi Balladur contre Chirac en 1995 ; Alassane Ouattara n’aurait jamais brisé Guillaume Soro, qui a formé une armée, risqué sa vie et risqué de séparer le nord de son pays du reste du territoire ivoirien pour l’installer au pouvoir… On continue ?
Le malentendu était dès lors devenu inévitable entre son Premier ministre et le président Faye, avant même la volonté de puissance affichée par M. Sonko. C’est pourquoi deux ans de cacophonie au cœur de sa gouvernance ont mené le pays aux portes de l’enfer de la banqueroute économique et au seuil du purgatoire de la marginalisation diplomatique. Lors d’un forum économique à Diamniadio, notre glorieux Premier ministre, ses yeux dans leurs yeux, a dit à notre président et à un de ses hôtes chef d’Etat qu’ils manquaient « de courage politique » devant des investisseurs venus du monde entier. Est-ce que je parle du baril de poudre social qui, après la mise à l’arrêt du BTP (qui, quand il va, tout va) et la pression fiscale qui n’épargne même plus les tangana, n’attend plus qu’une étincelle pour allumer sa mèche ?
Cette étincelle, j’en prends à regret le pari, jaillira de la politique et pourrait ravager tout sur son passage, y compris ces rendez-vous prestigieux que le pays prépare fiévreusement : les JOJ et la Biennale des Arts contemporains, en octobre et novembre prochains. Et ça peut venir de partout, imprévisible, mais suivez mon regard vers cette Assemblée nationale de type nouveau. On peut sans trop de risques de se tromper, penser que sa source la plus prévisible est cette propension de M. Ousmane Sonko – aujourd’hui président au forceps de la dite Assemblée – à jongler avec les lois et les coutumes politiques, non pas seulement sénégalaises, mais universelles …
Les esquives et autres feintes aux attaques diverses de son Premier ministre ayant épuisé sa créativité politique et ses ressources nerveuses de moine boudhiste, son Excellence Bassirou D.D. Faye a mis fin aux fonctions de Premier ministre de M. Ousmane Sonko, le vendredi 22 mai dernier. Mais dans la foulée et par sa seule force d’attaque, l’ex-PM est devenu président de l’Assemblée nationale, mardi 26, entraînant les 130 députés de Pastef, leur président El Malick Ndiaye en tête, dans une aventure politico-judiciaire menée tambour battant qui sent le soufre pour tout le monde.
Pour M. Ousmane Sonko plus que pour personne ! Parce que, d’abord – comme on avait commencé à le penser en même temps que ce texte – si le Conseil constitutionnel, saisi de cette affaire par 17 députés de l’opposition, avait donné raison à ces derniers, c’eût été une énorme humiliation pour lui. Or, on a une expérience de son type de réaction devant pareille situation : c’est faire feu de tout bois devant ce qui ne pourrait être rien d’autre qu’un complot du vieux système contre lequel il n’a rien pu faire en tant que chef de gouvernement deux ans durant. Or, cette fois-ci, il a su faire quelque-chose qui, à défaut de faire rompre la justice, l’a au moins (c’est une image) fait plier : le Conseil constitutionnel se déclarant incompétent pour juger de la requête des 17 députés. Qu’est-ce que cette décision (en fait une non-décision) peut avoir avec la rencontre secrète entre M. Sonko et un des juges constitutionnels, quelques jours avant cette dérobade de notre plus haute juridiction ? Tant que le juge en question et M. Sonko ne démentiront pas cette rencontre, information révélée par Madiambal Diagne, journaliste, président du groupe Avenir communication, et reprise par plusieurs journaux et autres médias, il sera politiquement légitime, intellectuellement nécessaire, voire vital, de se poser cette question.
Par sa force d’attaque donc, sa seule volonté, la justice se refusant à dire si oui ou non il a le droit de redevenir ce député qu’il n’a jamais été, alors qu’un non ou un oui était possible, qui nous aurait tous mis à l’aise – la justice suprême dit « oui », c’est donc juste, elle dit « non », ce n’est donc pas juste. Et tout le monde se serait plié à cette règle universelle : dura lex sed lex !
Mais non, rien … Circulez ! Aujourd’hui, juriste ou pas juriste, ceux qui pensaient que M Sonko avaient le droit, comme ceux qui croyaient que non sont tous mal à l’aise. Il existe – on s’en rend compte avec inquiétude -, dans notre arsenal juridico-réglementaire, un angle mort, une zone grise, noire plutôt, un territoire politique où la justice n’existe pas. Disons n’est pas compétente. – Ce qui revient au même ! – Et où la force d’attaque d’un individu peut triompher de celle de millions d’individus : ceux qui pensent et qui continueront à le penser que M. Sonko n’avait pas le droit d’occuper un poste de député, à fortiori de président de l’institution parlementaire.
Aujourd’hui, lundi 8 juin, que je m’apprête à finir ce papier avec tristesse – moi qui croyais la démocratie sénégalaise définitivement stabilisée -, je vois que non, et que son maillon faible peut être sa justice, qui peut donc céder devant la volonté d’un individu, en ne rompant certes pas, mais en pliant l’échine. Ce qui, conséquemment, va nous coûter aussi cher qu’un référendum.
Plus tristement encore parce que c’est l’œuvre d’un « Gardien » d’une « Révolution » dont on aimerait bien qu’on nous dise qu’elle est son but ultime. Parce qu’une révolution au Sénégal, rien que pour que Massamba ou Mademba soit candidat à une élection présidentielle après laquelle le pays restera une démocratie multipartite, avec liberté de la presse et indépendance de la Justice, c’est un peu cher payé, non ? Tout ça pour ça donc !
Ou bien y a-t-il un autre objectif : le Parti-Etat, par exemple ?
Un révolutionnaire (sanguinaire comme tous ses semblables à travers l’histoire) dont personne ne doute qu’il en est un véritable, et qui occupe une place de choix au panthéon des révolutionnaires, Robespierre qui, lui a mis fin à une monarchie séculaire, a dit ceci : « Ceux qui ne croient pas à l’immortalité de leur être se rendent justice ». C’est à méditer par tous ces hommes politiques qui s’oublient dès qu’ils atteignent les sommets, parfois même avant …
Ah, Napoléon III ?
Monsieur Sonko a autant peut-être de force d’attaque, mais il n’a pas encore les pouvoirs (heureusement !) de nous imposer un Empire (c’est-à-dire sa version moderne : un Parti-Etat, comme il en rêve) à l’instar de celui qui, porté au pouvoir par les suffrages, par orgueil, refusa de s’y soumettre au terme de son mandat, pour imposer le Second Empire.
Dieu nous garde de la volonté de puissance, de l’esprit de vengeance et de l’orgueil chez les hommes d’Etat ! Ces trois qualités les rendent fous.
Pape Samba Kane
Source : Seneplus (Sénégal)
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