
Elaborée en 1569 par un géographe flamand, Gerardus Mercator, à l’usage des marins, la projection agrandit les régions situées à proximité des pôles et sous-estime la superficie de celles qui en sont éloignées, comme l’Afrique et l’Amérique du Sud. Ainsi, dans la réalité, l’Afrique est quatorze fois plus grande que le Groenland, et l’Inde a une superficie neuf fois plus importante que celle de la France.
Une déformation que l’Union africaine (UA) estime préjudiciable au continent. L’organisation a mandaté le Togo, le 7 avril, pour déposer une résolution à la prochaine Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU), en septembre, afin d’obtenir l’abandon de la projection décriée. « Cette démarche s’inscrit dans une logique de justice cognitive et de rigueur scientifique, et non dans une volonté de définir une hiérarchie entre les régions du monde », justifie Robert Dussey, ministre des affaires étrangères du Togo. En septembre 2025, le diplomate, habitué des diatribes anti-occidentales, s’était indigné devant ses pairs onusiens : « Il faut décoloniser la géographie », avait-il lancé à la tribune, en brandissant une carte de l’Afrique représentée dans ses proportions réelles grâce à la projection Equal Earth (« terre équitable »), créée en 2018.
Adoptée par les Etats membres de l’UA lors de la session ordinaire du 7 avril, cette projection fait figure d’alternative à celle de Mercator. La résolution onusienne à venir doit permettre de porter sur la scène diplomatique un sujet jusque-là cantonné aux milieux académiques et militants. « Les agences de l’ONU chargées de l’éducation, du développement et de l’humanitaire produisent et diffusent des cartes. Une résolution à ce niveau peut influencer directement les normes utilisées à grande échelle, dans les manuels scolaires, les rapports internationaux et les outils numériques », défend M. Dussey.
« Toutes les projections sont fausses »
Lancée dans le sillage des revendications pour les réparations liées aux injustices coloniales portées par l’UA, l’initiative s’appuie sur la campagne « Corriger la carte » mise sur pied en janvier 2024 par les ONG Speak Up Africa et Africa No Filter. « Les cartes ne sont pas neutres, explique Fara Ndiaye, directrice exécutive adjointe de Speak Up Africa. Ce sont des symboles puissants qui façonnent notre vision du monde. Quand l’Afrique est systématiquement représentée comme plus petite qu’elle ne l’est, cela envoie le message implicite que c’est une région périphérique. Or c’est le deuxième continent le plus vaste au monde en superficie et en population. »
Une carte peut-elle en remplacer une autre à l’échelle mondiale ? Pour le géo-historien Christian Grataloup, spécialiste des représentations géographiques et de leur influence, les projections cartographiques demeurent par nature imparfaites. « Toutes les projections sont fausses. Simplement, elles ne présentent pas les mêmes défauts », explique-t-il. « Mercator tient compte des angles et pas des surfaces. Equal Earth place l’Afrique en plein milieu, à la bonne échelle. Mais la Sibérie ou le Japon, par exemple, bien qu’à la taille exacte, sont moins bien traités puisqu’ils apparaissent en biais. Il n’y a pas, à plat, une bonne représentation d’une surface sphérique. C’est le problème du planisphère, un terme contradictoire. »
Alors que les défenseurs de la projection Equal Earth plaident pour son emploi dans les manuels scolaires africains, l’abandon de la projection de Mercator s’avère laborieuse. A ce jour, aucun Etat africain n’a officiellement adopté la carte alternative, du fait des obstacles financiers et techniques. Par ailleurs, difficile d’opérer ce basculement sans adhésion des autres continents. « Passer seuls à la projection Equal Earth créerait des problèmes d’interopérabilité avec les outils et les partenaires internationaux, car Mercator reste privilégié pour la navigation, craint M. Dussey. De plus, la projection de Mercator est intégrée dans les GPS et dans certaines bases de données. Changer ces données implique de mettre à jour tous ces logiciels. »
Des obstacles qui pourraient engendrer des réticences dans les pays du Nord, bien pourvus par la projection de Mercator. Sans oublier la nécessité de soumettre le sujet aux géants du numérique, vecteurs de notre représentation cartographique du monde à portée de téléphone.
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