
– Enquête – Ce réseau unique de 15 500 espaces culturels de proximité – libres d’accès, pour tout public –, connaît une hausse continue de sa fréquentation, provoquant certains problèmes.
Franchir le seuil d’une bibliothèque municipale, comme celle de Montesson (Yvelines), c’est quitter le tumulte de la rue pour un havre de calme et de silence. Ambiance feutrée, espaces de lecture aux fauteuils cosy, rayonnages multicolores garnis de livres de toutes tailles, pour tous les âges. L’accès à la bibliothèque Louis-Aragon est libre, comme pour les 15 500 autres réparties en France. Pas d’inscription obligatoire.
« Emprunter des livres, DVD ou CD pour chez soi nécessite une carte de lecteur délivrée sur présentation d’une pièce d’identité et d’un justificatif de domicile, moyennant 6,50 euros l’an pour un adulte. C’est gratuit pour les enfants, les moins de 26 ans, les demandeurs d’emploi, les bénéficiaires du RSA [revenu de solidarité active] », explique, un peu stressée, l’une des trois bibliothécaires présentes ce samedi de février où l’affluence – beaucoup d’adultes avec des enfants – ne leur laisse aucun répit. Les 35 000 agents ou contractuels qui travaillent dans les bibliothèques municipales françaises se démènent pour des usagers qui peuvent être exigeants, peut-on constater à Montesson. Des tensions liées à l’afflux d’emprunteurs sont perceptibles. Les incivilités ne sont pas loin.
Car, même à l’ère du streaming, ces lieux de lecture bien physiques voient leur public grandir, au point de dépasser, en 2025, les 100 millions d’entrées, auxquelles s’ajoutent les visiteurs libres. « La fréquentation n’a cessé d’augmenter ces dernières années : après 15 % d’entrées supplémentaires entre 2022 et 2023, cette tendance s’est confirmée en 2024, et plus encore en 2025 », constate le ministère de la culture.
Les prêts explosent, et la circulation des documents entre bibliothèques d’un même réseau métropolitain aussi : une carte de lecteur d’un résident de Montesson permet d’accéder à la bibliothèque Louis-Aragon, mais également aux six autres de la « Boucle des médiathèques », dans la communauté d’agglomération Saint-Germain Boucles de Seine, incluant également Carrières‑sur‑Seine, Croissy‑sur‑Seine, Houilles, Le Vésinet et Sartrouville, qui compte deux médiathèques. Ce réseau propose 300 000 documents culturels, sur près de 160 millions au total en France.
Et les ressources offertes ne cessent de se diversifier. Ces cavernes d’Ali Baba de la culture ont enrichi leurs collections au-delà des livres, CD, DVD et jeux de société : « Nous proposons le prêt d’autres objets depuis 2023 : machines à coudre, kits d’astronomie, boîtes à histoires…, témoigne Lola Mirabail, directrice de la bibliothèque municipale de Nantes, un réseau de huit médiathèques et bibliothèques. Les instruments de musique, déployés en 2024, connaissent un fort succès. Nous hybridons les ressources. Cela passe par le numérique en hausse, à l’image de la consultation de la presse en ligne, de l’utilisation de la plateforme d’autoformation et de l’emprunt de livres numériques. Pour autant, l’objet livre est encore plébiscité, notamment la littérature jeunesse, la bande dessinée, les mangas ou les livres de cuisine. » Même la vidéo à la demande est au programme, en lien avec la plateforme Médiathèque numérique (Le Meilleur du cinéma, UniversCiné, Arte), qu’utilisent aussi les établissements de Bordeaux, d’Auxerre, de Montpellier, de Lyon, de Toulouse, ou encore de Paris.
Chaque année, 1,6 milliard d’euros
Ces bibliothèques, devenues au fil des ans des médiathèques, se muent en centres culturels. A Montesson, la presse locale avait même qualifié le lieu de « petit temple de la culture », après le triplement de sa surface il y a vingt ans, à 685 mètres carrés sur trois niveaux, avec une salle de conférences de 50 places affichant souvent complet. Y sont organisés spectacles pour enfants, ateliers d’écriture ou de création, cafés littéraires, ateliers multimédias ou encore lectures en musique. Sans parler de quelques espaces de travail partagé.
Le gouvernement considère désormais les bibliothèques municipales – auxquelles s’ajoutent plusieurs centaines de « points lecture » – comme le « premier acteur culturel de proximité », dont le maillage historique dans les territoires est le garant d’une démocratisation culturelle. Les collectivités locales y investissent chaque année, non sans mal, 1,6 milliard d’euros – fonctionnement, rénovations et construction compris.
Dans son rapport intitulé « Le temps retrouvé », remis en décembre 2025 à Rachida Dati, alors ministre de la culture, et à Edouard Geffray, ministre de l’éducation nationale, Nicolas Georges, directeur du livre et de la lecture Rue de Valois, suggère à l’Etat de considérer « la lecture et l’inscription en bibliothèque » comme l’une des « alternatives au tout-écran ». Il propose en plus de « mettre les réseaux sociaux à contribution » pour financer aussi les médiathèques. Le président de la République, Emmanuel Macron, veut, lui, faire de la lecture un « antidote aux réseaux sociaux ». En mai 2025, Rachida Dati avait même lancé l’opération « Ma première carte de bibliothèque » pour « inviter tous les parents à [y] inscrire leur nouveau-né ».
Pour l’heure, la « bibli » attire 37 % des Français, selon un sondage ministériel mené en 2025 : elle s’est même hissée au 5e rang des sorties culturelles – après les monuments, les salles de cinéma, les spectacles, les musées et les expositions. Les structures les moins dotées ou rurales peuvent tout de même bénéficier de vastes collections, dès lors qu’elles appartiennent à un réseau. « Deux agents assurent avec deux véhicules chaque matin la circulation des documents entre les 11 bibliothèques de quartier », indique Malik Diallo, directeur des bibliothèques de Rennes. Le réseau de Montpellier Méditerranée Métropole s’étale, lui, sur neuf communes.
« Sous-effectifs »
Ce foisonnement culturel n’existerait pas sans les bibliothécaires et médiathécaires (agents et contractuels), dont l’amplitude des horaires a augmenté pour accueillir encore plus de public, notamment les mercredis, samedis et parfois même dimanches. Malgré des dizaines de milliers de bénévoles qui les épaulent, cette augmentation de l’offre engendre des tensions, et leurs conditions de travail se dégradent.
Paris, qui possède le réseau le plus dense avec 70 bibliothèques, accumule les problèmes, comme à la médiathèque de la Canopée, au Forum des Halles, qui a fermé en décembre 2025, les bibliothécaires ayant exercé leur droit de retrait pour cause de « sous-effectif », d’« infestation par des insectes » (des punaises) et de « publics agressifs, insultants, racistes ou sexistes » ; rouverte en février, elle reste en sous-effectif, avec une dizaine de bibliothécaires contre le double normalement. L’ensemble des bibliothèques parisiennes ont été touchées en novembre 2025 par un mouvement de grève, le personnel protestant contre le plan Lire à Paris 2 (PLAP2) pour 2025-2029 « mis en œuvre sans concertations syndicales ni voté par le Conseil de Paris, seulement présenté en juillet 2025 », selon les organisateurs du mouvement.
« Il y a une parodie de dialogue social, dénonce Guillaume Floris, délégué Supap, premier syndicat à la direction des affaires culturelles (DAC) de Paris. En particulier depuis l’arrivée d’Aurélie Filippetti en novembre 2022 [comme directrice de la DAC, après avoir été ministre de la culture de 2012 à 2014], il y a eu de très fortes mobilisations des bibliothécaires. Le PLAP2 augmente les horaires d’ouverture, alors que les effectifs stagnent ou baissent, les budgets aussi. »
Même si les élections municipales des 15 et 22 mars sont passées, la Ville – qui reste à gauche avec la victoire du socialiste Emmanuel Grégoire – continue de marcher sur des œufs. « Il n’y a aucun sous-effectif dans les 70 bibliothèques de Paris, dont deux nouvelles ouvertes en 2025 : James-Baldwin dans le 19e (35 emplois créés) et Virginia-Woolf dans le 13e [transferts de postes]. Il n’y a pas non plus de gel d’embauches, ni de suppressions d’emplois », assure au Monde Aurélie Filippetti.
« Publics en grande détresse »
Les 22 bibliothèques de Toulouse sont, elles aussi, dans la tourmente sociale depuis plus d’un an – le dernier mouvement de grève a eu lieu le 17 février. Il est reproché à l’exécutif de la Ville rose « son entreprise de démolition du service public des bibliothèques » par de l’« austérité budgétaire » et des « sous-effectifs importants », d’après le bibliothécaire Nicolas Rébier, syndiqué CGT.
Le manque de moyens s’ajoute aux tensions en hausse avec des usagers plus nombreux. « La bibliothèque, c’est aussi un lieu refuge pour des publics en grande détresse sociale et psychologique », explique Lola Mirabail, à Nantes. Les « biblis » sont le reflet de la société, avec, comme revers de la médaille, invectives, agressions, dégradations, voire narcotrafic… Raphaële Gilbert, cheffe du service études et recherche de la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou, à Paris, a collecté les témoignages des établissements sous tension et est en train d’analyser les données. Elle en a repéré certains pris pour cible : incendie criminel à Dijon, destruction à la voiture bélier à Grenoble, menaces liées au trafic de drogue à Nîmes et à Valence. Les émeutes urbaines de l’été 2023, à la suite de la mort de Nahel, 17 ans, tué par un policier à Nanterre, ont aussi fait quelques dégâts.
Fragilisées, les bibliothèques sont pourtant essentielles à l’accès au savoir. « A l’heure de la concentration des médias et de l’édition aux mains de quelques milliardaires, des plateformes de streaming, et, plus généralement, de la culture, la bibliothèque doit garantir la variété des supports et le pluralisme des collections », alerte Guillaume Floris, à Paris. Malik Diallo, lui, milite avec l’Association des directrices et directeurs des bibliothèques municipales et groupements intercommunaux des villes de France, qu’il préside, pour que celles-ci arborent un papillon bleu à leur devanture, comme à Rennes, à Courbevoie (Hauts-de-Seine) et à L’Ile-d’Yeu (Vendée). Les pharmacies ont bien leur croix verte, les débits de tabac, leur carotte. Les bibliothèques auraient ainsi leur signe de bienvenue.
Source : – (Le 24 avril 2026)
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