– Parmi les 18 000 crânes et ossements humains entreposés dans les sous-sols du Musée de l’homme, à Paris, figurent ceux de combattants anticolonialistes guinéens. Le plus célèbre d’entre eux, Boubacar Biro, dit « Bokar Biro », dernier souverain indépendant du puissant Etat théocratique du Fouta-Djallon (centre de la Guinée actuelle), a été tué par les troupes coloniales françaises le 13 novembre 1896. Sa tête, tranchée sur le champ de bataille, a été expédiée dans la capitale française. Un sort qu’ont aussi subi son fils Mody Sory, son frère Tierno-Siré et l’un de ses lieutenants, Satigui Modou.
Près de cent trente ans plus tard, la Guinée a officiellement demandé à la France le rapatriement des quatre crânes. Une requête, formulée le 27 juillet par Moussa Moïse Sylla, le ministre de la culture guinéen, rendue possible par l’adoption par le Parlement français, en 2023, d’une loi sur les restitutions de restes humains. Fin juillet, Conakry a également réclamé le retour du coran et des effets personnels d’une autre figure de la lutte anticoloniale : l’almamy (« imam » en arabe) Samory Touré, chef religieux vaincu par la France à la fin du XIXe siècle, puis mort en exil au Gabon en 1900.
Originaire des hauts plateaux guinéens du Fouta-Djallon, Bokar Biro a longtemps tenu tête aux forces françaises. En tant qu’almamy, il détenait la plus haute autorité politique, militaire et religieuse de cet Etat théocratique musulman fondé en 1725 et qui a disparu à sa mort. « En le décapitant, il s’agissait de faire un exemple et de tuer toute velléité de succession, explique le ministre de la culture. Aujourd’hui, au nom de la souveraineté, le retour de son crâne est une nécessité. C’est un héros aux multiples facettes. Il a été chef guerrier, résistant et un érudit musulman majeur. Lui rendre hommage, c’est faire revivre son histoire. »
La procédure enclenchée s’inscrit dans une démarche gouvernementale commencée il y a quelques mois. Afin de célébrer le patrimoine culturel et historique du pays, deux commissions scientifiques autour de Bokar Biro et de Samory Touré ont été constituées en 2026. Composées de chercheurs, de représentants des autorités et de descendants des deux figures historiques, elles tentent d’identifier les biens spoliés et détenus par des pays tiers en Afrique et en Europe. Un Livre blanc, en cours de rédaction, a recensé plusieurs pièces en France, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et au Sénégal. D’autres demandes de restitution devraient donc suivre, selon Conakry.
Valeur fédératrice
Cette politique mémorielle n’est pas nouvelle dans le pays. En 1968, dix ans après l’indépendance, le premier président de la Guinée, Sekou Touré, avait fait rapatrier du Gabon les dépouilles de Samory Touré et de son conseiller personnel, Morifindjan Diabaté, mais également d’Alpha Yaya Diallo, roi de Labé et dirigeant d’une confédération islamique du Fouta-Djallon, mort en Mauritanie en 1912. A l’époque, Conakry avait aussi demandé la restitution du coran et des objets personnels de Samory Touré, mais la France n’avait pas donné suite.
Quant au crâne de Bokar Biro, ses descendants et l’Etat guinéen l’ont longtemps recherché, ignorant qu’il se trouvait en France. « Ce n’est qu’en 2021 que des chercheurs guinéens nous ont mis sur la piste, relate Moussa Moïse Sylla. J’ai par la suite adressé une demande de vérification auprès de l’ambassadeur de France en Guinée. Il m’a confirmé la présence de ces quatre crânes au Musée de l’homme. Nous nous sommes rendu compte que Biro avait été orthographié avec un “y”, “Byro”, ce qui explique pourquoi son crâne était introuvable durant des décennies. »
Fondé en 1937, l’établissement parisien abrite des milliers de restes humains, pour certains prélevés dans l’Hexagone et pour beaucoup dans l’ancien empire colonial français. A ce jour, en dépit des demandes des chercheurs, le nombre exact de trophées de guerre demeure inconnu. En 2020, 24 crânes de combattants et résistants algériens ont été restitués. En septembre 2025, Madagascar a récupéré trois crânes, dont celui présumé d’un roi.
« Toutes ces années, nous n’imaginions pas que la tête de Bokar Biro avait été transportée jusqu’en France pour être enfermée dans un musée. C’est un geste que nous, Guinéens, ne comprenons toujours pas », affirme Mohamed Amirou Conté, directeur du Musée national de Guinée, à Conakry, et membre de la commission scientifique guinéenne. Cet ancien ministre de la culture, également acteur de théâtre, a incarné l’épopée de Bokar Biro sur scène. Pour lui, ces rapatriements ont une valeur fédératrice dans un pays miné par ses divisions communautaires.
« Cela nous ramène à notre histoire partagée, poursuit-il. Samory Touré était influent en Haute Guinée. Bokar Biro tenait la région centrale, en Moyenne Guinée. Avant d’être vaincus par les Français, ces deux hommes se sont rapprochés en scellant un pacte. Rapatrier leurs restes et objets personnels renforcera, on l’espère, la cohésion nationale. » La Guinée n’envisage pas de conserver les crânes de Bokar Biro et de ses compagnons derrière une vitrine ou dans des réserves. « Nous ne les exposerons pas dans des musées car, au regard de notre culture, c’est un acte dégradant, estime Moussa Moïse Sylla. Nous les inhumerons au Fouta-Djallon, dans un lieu à définir, en respectant nos traditions religieuses et coutumières. »
Le ministre inscrit ce travail mémoriel dans le cadre d’une coopération avec l’ancien colonisateur. En France, deux commissions de chercheurs, parallèles à celles instaurées en Guinée, doivent être mises sur pied afin de permettre un partage d’informations autour des restitutions des crânes des combattants et des objets de Samory Touré. D’autres demandes pourraient être formulées à l’issue de l’inventaire sur le patrimoine guinéen pillé.
Quant au retour des crânes, il ne devrait pas advenir avant « une à deux années », explique le ministre, le temps que les commissions élaborent une feuille de route. « Ces rapatriements ne sont pas un geste de rancœur envers la France, mais un pont culturel entre nos pays, tient-il à préciser. C’est une nécessité pour cicatriser les blessures profondes et aller de l’avant. On espère que la France facilitera notre démarche. »
