«Nouakchott n’a reçu en héritage ni réseau d’assainissement structuré, ni infrastructure urbaine dimensionnée pour une capitale »

Contrairement à plusieurs capitales africaines héritées de la période coloniale, Nouakchott n’a reçu en héritage ni réseau d’assainissement structuré, ni infrastructure urbaine dimensionnée pour une capitale. Tout, restait à construire au moment de l’indépendance.

 

La ville elle-même était encore en gestation quelques années auparavant. En 1957, le gouverneur Albert Mouragues produit une première esquisse de la future capitale. Hirsch, alors directeur des Travaux publics, élabore ensuite un plan plus développé. En mai 1957, Cerutti, architecte du Gouvernement général de l’AOF à Dakar, propose un nouveau projet. Lainville, de la Direction de l’urbanisme et des travaux publics de Dakar, établit ensuite le plan finalisé le 25 février 1958 et adopté le 11 juin 1958. Enfin, André Leconte, avec Cerutti, réalise les plans d’exécution.

Lorsque la Mauritanie accède à l’indépendance en 1960, Nouakchott est donc une capitale à construire à partir de zéro . Moktar Ould Daddah et la première génération de cadres mauritaniens doivent simultanément construire l’État et sa capitale, avec l’ambition de faire de Nouakchott une ville moderne.

Or, l’assainissement de Nouakchott constitue dès l’origine un défi technique exceptionnel. Plusieurs secteurs se trouvent à très faible altitude, parfois sous le niveau de la mer , sur des sols sableux à forte influence saline . La nappe phréatique est proche de la surface, les formations de sable limoneux ou vaseux sont instables , la corrosion saline est sévère et , surtout, la ville ne dispose pratiquement d’aucune pente naturelle permettant un écoulement gravitaire efficace . À Nouakchott , l’assainissement ne consiste donc pas simplement à poser des canalisations : il faut pomper, relever les effluents, stabiliser les fouilles, maîtriser la nappe et protéger les ouvrages contre un milieu particulièrement agressif.

Entre 1960 et 1965, parallèlement aux premiers lotissements, la jeune République réalise son premier réseau collectif d’eaux usées : environ 30 km de canalisations, structurés autour de trois bassins gravitaires couvrant chacun approximativement 100 à 150 hectares.

La pente disponible n’étant que de l’ordre de 3 mm par mètre, trois postes de relèvement — PR1, PR2 et PR3 — deviennent indispensables. Le PR1 est notamment équipé de deux pompes MENGIN de 12 l/s, tandis que les deux autres postes disposent initialement d’équipements de capacité comparable.

En 1965, le système est complété par une véritable station d’épuration de 900 m³/jour. Pour l’époque, la filière est techniquement élaborée : décantation primaire et secondaire, digestion des boues, traitement biologique sur lit bactérien garni de basalte , recirculation et désinfection.

Surtout, l’eau traitée n’est pas simplement rejetée. Elle alimente un périmètre maraîcher et fruitier initialement d’environ 6 hectares, qui atteindra ultérieurement 27 hectares. Dès le milieu des années 1960, Nouakchott expérimente ainsi une forme particulièrement moderne pour l’époque : la réutilisation productive des eaux usées épurées.

La croissance de la capitale dépasse cependant rapidement les hypothèses initiales. En 1971, le BCEOM – Bureau central d’études pour les équipements d’outre-mer réalise une étude d’extension . Sur cette base, un nouveau programme est engagé en 1976 avec le concours du Fonds africain de développement.

Il concerne quatre nouveaux quartiers : l’un doit être raccordé au réseau existant et les trois autres dotés de nouveaux postes de relèvement reliés à la station d’épuration.

Des infrastructures importantes sont réalisées : 22 km de collecteurs gravitaires en amiante-ciment de diamètre 200 mm , 8 km de conduites de refoulement de 150 à 300 mm et trois postes de relèvement entièrement équipés , susceptibles d’apporter environ 500 m³/jour supplémentaires à la STEP . Le coût est estimé à 80 millions d’UM.

En 1979 , la station atteint pratiquement sa saturation. Ensablement des regards, faibles pentes, proximité de la nappe phréatique et insuffisance des moyens de curage accélèrent sa dégradation.

Cette période de défis majeurs est aussi celle d’une génération de cadres mauritaniens et de coopérants de haut niveau qui, avec des moyens souvent limités, s’emploient à faire fonctionner la station contre vents et marées. Parmi eux figurent Cheibani Ould Mohamed Lemine, chef du Service Production Eau et Assainissement, Ba Farba, directeur technique Eau-Assainissement, ainsi que les responsables directement chargés de l’assainissement et des ingénieurs de la coopération, dont Jean-Michel Joannan, chef du Service de l’Hydraulique urbaine à la Direction de l’Hydraulique.

La station historique à lit bactérien cède progressivement la place, au début des années 1990, à une filière modernisée à boues activées.

Le marché international est remporté en septembre 1990 par une entreprise chinoise China Road and Bridge Corporation (CRBC), face notamment à des entreprises françaises et italiennes. Le First Harbour Engineering Bureau du ministère chinois des Communications pour la construction et le Tianjin Municipal Engineering Survey & Design Institute pour les études et la conception.

Le projet comprend notamment environ 2 400 mètres de réseau d’eaux usées, deux stations de pompage et une station d’épuration d’une capacité de 3 700 m³/jour.

Le cahier des charges impose alors l’étude de deux solutions concurrentes : une filière classique à Carrousel et une filière SBR – Sequencing Batch Reactor. Après comparaison, le procédé retenu repose sur un fossé d’oxydation Carrousel, précédé du dessablage et suivi de la décantation secondaire, de la désinfection et du stockage des eaux traitées. Les boues font l’objet d’une recirculation, d’un épaississement, d’un pompage puis d’un séchage sur lits.

Le bassin d’oxydation atteint environ 2 250 m³ et reçoit notamment un aérateur mécanique horizontal britannique SIMON-HARTLEY N-H600-112, avec des pales de 2 845 mm de diamètre, une profondeur d’eau d’environ 3,50 m et une capacité d’oxygénation annoncée de 1 300 à 2 000 kg/jour.

Le saut technologique est considérable. Mais il ne supprime pas la faiblesse structurelle du système : Nouakchott s’étend toujours beaucoup plus vite que son réseau collectif d’assainissement. Le problème de l’assainissement ressurgit avec acuité à chaque épisode de pluies diluviennes : Nouakchott se retrouve sous les eaux, paralysant des quartiers entiers et faisant subir à la population les conséquences d’un système de drainage longtemps insuffisant face à l’expansion rapide de la capitale.

Une nouvelle étape commence le 23 novembre 2015 avec le lancement d’un important dispositif d’évacuation des eaux, reposant sur un principe adapté à la topographie particulière de Nouakchott : lorsque la pente naturelle ne suffit pas, il faut pomper.

Le dispositif repose sur trois stations de collecte et une importante station de pompage permettant l’évacuation vers l’océan, reliées par plus de 40 km de conduites enterrées. La station principale possède une capacité annoncée d’environ 11 400 m³/h. Les ouvrages comprennent notamment canaux enterrés, traversées de chaussées, drains perforés, dessableurs et conduites d’évacuation vers l’Atlantique.

Mais les travaux révèlent une nouvelle fois la difficulté géotechnique exceptionnelle du sous-sol nouakchottois …

En juillet 2016, lors des travaux exécutés par China Railway No. 4 Engineering Group, l’ouverture d’une tranchée pilote rencontre une formation de sable limoneux saturée d’eau. Les méthodes conventionnelles de soutènement ne permettent pas d’empêcher efficacement l’effondrement des parois.

Les ingénieurs doivent alors modifier la méthode d’exécution et recourir à des palplanches métalliques, des grues sur chenilles et du matériel lourd de battage. À cela s’ajoutent les réseaux existants, l’exiguïté de certaines emprises et l’obligation de contrôler en permanence les altitudes.

Cette expérience résume toute la difficulté de Nouakchott : enterrer profondément un collecteur n’y relève plus seulement de l’assainissement ; c’est une opération de géotechnique, de soutènement et de maîtrise de la nappe phréatique.

La réponse technique chinoise consiste donc à ne pas dépendre exclusivement de la gravité : collecte, pompage, transfert et rejet contrôlé deviennent des éléments structurants du système. Le dispositif réalisé par China Tiesiju est achevé le 30 novembre 2018 . Mais cette solution , malgré son importance n’a pas réglé le problème.

Une autre tentative ambitieuse apparaît avec le contrat EPC associé au China Gezhouba Group Corporation, portant sur une première phase d’un nouveau système d’assainissement et annoncé pour environ 1,36 milliard de yuans, soit près de 199 millions de dollars. Le programme envisage réseaux d’eaux usées et d’eaux pluviales, stations de pompage, bassins d’infiltration, station d’épuration et équipements associés. Cependant, faute de mobilisation des financements nécessaires , ce projet n’a finalement jamais vu le jour.

En octobre 2024, la China Machinery Engineering Corporation (CMEC) signe avec le ministère mauritanien chargé de l’Hydraulique le projet d’assainissement de Nouakchott – Zone A, financé par l’Etat à hauteur de 177, 6 millions USD. Cette fois, l’objectif central n’est plus seulement d’évacuer les eaux de pluie : il s’agit de construire un véritable système métropolitain de collecte et de traitement des eaux usées.

Le projet comprend deux volets principaux : le premier consiste en la mise en place d’un réseau d’assainissement domestique comprenant plus de 104 000 mètres de canalisations, ainsi qu’un réseau secondaire de 12 300 mètres, sans oublier l’installation de 66 000 mètres de tuyaux en PVC et la construction de 29 stations de pompage et de relevage.

Le deuxième volet concerne, quant à lui, le système de drainage des eaux pluviales et comprend la construction de canaux en béton d’une longueur de 15 747 mètres, l’installation de canalisations supplémentaires d’une longueur de 1,654 mètres, ainsi que la construction de cinq stations de pompage.

Il doit principalement desservir les secteurs centraux et nord-ouest de la capitale ( TVZ, Ksar , Sebkha , certains zones d’El Mina et de Teyarett ) avec un double objectif : réduire les inondations et protéger les eaux souterraines contre la pollution.

En 2026, le projet entre dans une phase plus opérationnelle, avec notamment des travaux du réseau de la Zone A associés à CCCC Third Highway Engineering Co.

Le nouveau programme de la Zone A marque, , une évolution fondamentale : après plusieurs décennies durant lesquelles Nouakchott a surtout répondu aux urgences successives, l’enjeu est désormais de passer d’une juxtaposition d’ouvrages d’assainissement à un véritable système métropolitain intégré, dimensionné à l’échelle de la capitale qu’est devenue Nouakchott.

 

 

Mohamed Ould Echriv Echriv

 

 

 

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