L’Egypte hausse le ton face à l’Ethiopie sur le partage des eaux du Nil

Le Monde – Alors qu’Addis-Abeba s’enfonce à nouveau dans la guerre civile, Le Caire s’emploie à isoler diplomatiquement son voisin pour l’empêcher de contrôler unilatéralement les eaux du Nil, dont l’Egypte dépend presque uniquement pour son approvisionnement.

La guerre civile a repris en Ethiopie. Et celle des mots continue entre Addis-Abeba et Le Caire. Birhanu Jula, le chef de l’armée éthiopienne, a accusé, jeudi 24 septembre, l’Egypte, mais aussi le Soudan, l’Erythrée et « d’autres puissances extérieures », de soutenir les forces de la nouvelle coalition contre le gouvernement fédéral dirigé par le premier ministre Abiy Ahmed.

Derrière ces accusations se cache une rivalité ancienne entre Le Caire et Addis-Abeba, autour de la gestion des eaux du Nil. La relation entre les deux capitales s’est détériorée à partir de mars 2011 : alors que l’Egypte entrait dans sa période révolutionnaire, l’Ethiopie commençait la construction d’un barrage sur le Nil bleu, un affluent qui contribue à 86 % du débit total du fleuve. Inauguré en septembre 2025, le grand barrage de la Renaissance fournit à lui seul la moitié de l’énergie électrique du pays.

Pour l’Egypte, il s’agit d’un enjeu de sécurité nationale. Depuis un traité passé avec le Soudan en 1959, Le Caire et Khartoum imposent aux Etats en amont un partage des eaux qui leur est favorable : une allocation annuelle des eaux de 55,5 milliards de mètres cubes pour le premier, 18,5 pour le second.

Les Etats d’amont n’ont jamais reconnu ce traité et il n’a pas été possible de mettre en place une relation multilatérale fonctionnelle. L’Egypte, l’Ethiopie et le Soudan ont bien signé un accord de coopération en 2015, mais il est resté lettre morte, les deux pays ne parvenant pas à s’entendre sur la nomination de cabinets d’experts.

« La part du lion »

L’Ethiopie, dans ses attaques contre l’Egypte, martèle que cette dernière reçoit la « part du lion ». Un privilège démenti par Hani Sewilam, le ministre égyptien des ressources en eau, lors d’une conférence de presse, le 20 septembre, au Caire. Selon lui, si l’Egypte reçoit une part plus importante des eaux du Nil, c’est parce qu’elle dépend presque uniquement du fleuve pour son approvisionnement hydrique. Il n’y pleut pour ainsi dire pas et les aquifères du désert ne se rechargent pas. « La totalité du bassin du Nil reçoit 2 050 milliards de mètres cubes de précipitations par an. Sur cette quantité, l’Egypte n’en recueille que 2,7 %. Voilà pour la part du lion », a ironisé M. Sewilam.

Une mise au point qui intervient après qu’Addis-Abeba a annoncé, en mars, son intention de construire trois nouvelles retenues sur le Nil bleu et qu’un ancien ministre a évoqué, pour la première fois, le fait que son pays entendait réclamer des compensations financières à l’Egypte pour l’utilisation du Nil. « Cela illustre le fait que les dirigeants éthiopiens ont l’intention de se servir de l’eau comme d’un levier, ce qui est le cauchemar de l’Egypte », reprend Wahel Rashid, doctorant à l’Institut français de géopolitique et spécialiste des enjeux autour du bassin du Nil.

« Le but fondamental du Caire, c’est d’empêcher que le barrage de la Renaissance devienne un précédent pour un système de contrôle unilatéral permanent sur le Nil bleu », précise Abdelrahim Shalaby, diplomate égyptien et ancien ministre adjoint des affaires étrangères.

Hani Sewilam l’a rappelé dans sa conférence de presse : « L’Egypte n’est pas contre les barrages, elle est contre l’unilatéralisme. » Au mois de juillet, il a indiqué que l’apport hydrique du Nil a baissé sur le territoire égyptien, bien qu’il soit encore trop tôt pour se prononcer sur le volume de la crue en 2026. L’Egypte s’inquiète avant tout des lâchers et des coupures d’eau intempestifs liés au barrage de la Renaissance, qui perturbent la gestion du fleuve en aval.

Mais face à une Ethiopie qui s’impose peu à peu comme un poids lourd régional, Le Caire dispose de peu d’options. Une campagne militaire est exclue. Le barrage se trouve à quelque 1 300 kilomètres de la frontière sud de l’Egypte et des frappes aériennes seraient peu efficaces contre ce type d’ouvrage.

Une attaque directe serait surtout dévastatrice en termes d’image. D’abord sur le plan international, car le président Abdel Fattah Al-Sissi, après le coup d’Etat de 2013, a construit sa légitimité en faisant de l’Egypte un pôle de stabilité dans une région en plein bouleversement, vantant le dialogue plutôt que la force – au moins à l’extérieur. Ensuite sur le plan régional, où les pays riverains verraient dans une agression égyptienne le retour d’un comportement colonial, alors que Le Caire tente depuis des décennies de se présenter comme un partenaire plutôt que comme une puissance dominatrice.

Accusations de déstabilisation

Enfin, l’Egypte ne cherche pas l’effondrement de l’Ethiopie : « Le Caire veut un voisin suffisamment fort pour contrôler ses propres frontières et négocier des ressources partagées, mais suffisamment contraint pour qu’il ne puisse pas dominer unilatéralement la région », explique un analyste politique égyptien qui souhaite rester anonyme. Elle soutient ses rivaux, comme l’Erythrée et la Somalie, espérant contrer les velléités éthiopiennes d’accès à la mer Rouge – et nourrissant ainsi les accusations de déstabilisation.

En parallèle, l’Egypte maintient une pression diplomatique maximale : « Elle s’assure le soutien de tous les principaux acteurs internationaux – de la Chine aux Etats-Unis, en passant par l’Europe et divers pays africains – dans l’espoir qu’en isolant l’Ethiopie, elle finira par convaincre Addis-Abeba de conclure un accord », explique Riccardo Fabiani, chercheur Afrique du Nord pour International Crisis Group.

Avec quelques avancées, comme lors de la visite du président chinois Xi Jinping au Caire, début septembre, au cours de laquelle la Chine s’est rapprochée des positions égyptiennes sur des points-clés : la gestion des eaux du Nil, la sécurité en mer Rouge et l’unité du Soudan.

Le Caire ne peut empêcher Addis-Abeba de construire des barrages, mais peut rendre l’opération plus coûteuse diplomatiquement ou financièrement, alors que la région doit affronter des défis immédiats, entre le « super El Niño » et une Ethiopie qui menace de s’enfoncer à nouveau dans la guerre civile.

Source : Le Monde

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