Immigrés : malgré l’inflation, les transferts d’argent continuent pour soutenir les familles restées au pays

Info Migrants  – En dépit de l’inflation, de l’instabilité politique et économique ou de la hausse des inégalités, l’argent envoyé par les migrants dans leur pays d’origine demeure un flux stable. En France, les immigrés – soumis à des pressions familiales souvent – rognent sur d’autres postes de dépense pour maintenir les envois d’argent à leurs proches.

« Qui est arrivé en dernier ? », demande le nouveau venu qui se glisse derrière la dizaine de clients déjà entassés dans les quelques mètres carrés du Ria, opérateur de transfert de fonds et de change, à Marseille (sud de la France). Son tour venu, le quarantenaire, vêtu d’un maillot de l’équipe de foot Raja de Casablanca (au Maroc), s’approche du guichet, visiblement nerveux. « Pour envoyer 150 euros, s’il vous plaît ». Sa carte bleue est refusée une première fois, puis une seconde fois. Finalement, il sort trois billets de 50 euros.

À la sortie, Abdel* s’allume une cigarette : « C’est le début du mois et je suis déjà à sec », reconnaît le salarié en contrat à durée déterminée (CDD), chauffeur dans une entreprise de déménagement. « Mon frère m’a appelé, ma mère est malade, ils ont besoin d’argent, c’est comme ça », résume-t-il, laconique.

Plus loin, une autre cliente du Ria avance le même argument. « Bien sûr que l’inflation nous touche. Mais est-ce qu’on a vraiment le choix, quand nos parents sont malades ? », lâche-t-elle, avant de s’élancer sur La Canebière, artère commerciale du centre-ville de Marseille.

Des envois « non-négociables »

Malgré le « contexte d’incertitude économique, de conflits et de montée des inégalités », les remises d’argent – ou transferts d’argent que les émigrés envoient à leurs proches restés dans leur pays d’origine – sont un flux financier « remarquablement stable », selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). En 2024, 19,7 milliards de dollars (environ 17 milliards d’euros) ont été envoyés depuis la France vers l’étranger. Et ce, malgré un contexte économique compliqué par l’inflation.

« Pour les migrants, il y a un versement qui n’est jamais remis en question, quelles que soit les difficultés économiques rencontrées : ce sont les versements aux ascendants [parents et grands-parents, ndlr] », affirme Caroline Henchoz, professeure à la Haute école de travail social et de santé de Lausanne (Suisse), spécialiste en sociologie économique, du genre et de la famille.

Les opérateurs de transferts de fonds Ria et Western Union, sur La Canebière, au centre-ville de Marseille, le 3 juin 2026. Crédit : Adèle Surprenant pour InfoMigrants
Les opérateurs de transferts de fonds Ria et Western Union, sur La Canebière, au centre-ville de Marseille, le 3 juin 2026. Crédit : Adèle Surprenant pour InfoMigrants

Les migrants vont préférer se serrer la ceinture sur d’autres postes de dépense, comme l’alimentaire, le vestimentaire et les loisirs, plutôt que de diminuer ou arrêter les envois d’argent réguliers. D’autres types d’envois de fonds, comme ceux destinés à « investir » dans l’éducation de proches ou dans le secteur commercial, sont « plus vulnérables », explique encore la professeure.

Les envois de fonds des exilés « dépassent désormais la valeur combinée de l’aide publique au développement [ensemble de flux financiers ayant pour but de favoriser le développement économique des pays en développement, ndlr] et de l’investissement direct étranger [IDE, investissement international, ndlr] », d’après l’OIM. « Ces fonds dépendent d’un travail invisible des migrants, de leurs privations, ce qui est souvent très peu mis en avant », dit Caroline Henchoz, soulignant le décalage avec les discours « négatifs » sur l’immigration.

Pressions financières et familiales

Le travail financier, fait de sacrifices et d’heures supplémentaires, est décuplé par un « travail émotionnel », selon elle, qui doit composer avec des « pressions familiales importantes ». En face, les migrants vont eux-mêmes développer des attentes vis-à-vis des proches avec qui ils entretiennent ces liens financiers. « On se prive du superflu du luxe, mais l’argent versé doit être utilisé pour le nécessaire. »

Étudiant en deuxième année de Licence à Aix Marseille Université, Jessie Mahongeu, 28 ans, a l’habitude de venir au Western Union du boulevard d’Athènes, à l’ombre de la gare Saint-Charles, pour recevoir des « mandats » de ses parents, commerçants en République démocratique du Congo (RDC).

Jessie Mahongeu, 28 ans, à proximité du Western Union du boulevard d'Athènes, à Marseille, où il vient d'envoyer de l'argent à un proche en République démocratique du Congo (RDC). Crédit : Adèle Surprenant pour InfoMigrants
Jessie Mahongeu, 28 ans, à proximité du Western Union du boulevard d’Athènes, à Marseille, où il vient d’envoyer de l’argent à un proche en République démocratique du Congo (RDC). Crédit : Adèle Surprenant pour InfoMigrants

Ce jour-là, c’est à son tour d’envoyer de l’argent à un proche, resté au pays : sept euros qui pèsent déjà lourd sur son budget serré, complété par 15 heures de travail hebdomadaire dans un fast-food marseillais. L’augmentation du coût de la vie impacte son quotidien, comme ses projets d’avenir, devenir enseignant-chercheur en chimie.

« Effet contracyclique »

S’il n’envoie des fonds que ponctuellement, l’étudiant sait que viendra son tour de « prendre la relève » de façon permanente. Les pressions familiales ? Il les subit, sans les condamner : « Nos parents ne savent pas la réalité ici, ils pensent que quand tu viens à l’étranger, tu as déjà réussi ».

La « réalité » – entre inflation, crise du logement et hausse du taux de chômage – pourrait encore être compliquée par les effets économiques de la guerre en Iran et de la fermeture du détroit d’Ormuz.

Pourtant lorsque la conjoncture économique est mauvaise, les transferts d’argent augmentent : c’est l’ »effet contracyclique », explique Hillel Rapoport, professeur à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne et titulaire de la chaire Économie des migrations internationales à PSE-École d’économie de Paris. Elle consiste à stimuler l’économie lorsque celle-ci tend à ralentir, et à la freiner lorsqu’elle s’emballe.

Outre les envois de fonds, le rôle de la migration est principalement de « créer des ponts » économiques, commerciaux ou éducatifs entre les pays de départ et les pays d’immigration, soutient Hillel Rapoport. « La migration contribue surtout à l’insertion des pays d’origine dans l’économie mondiale ».

*N’a pas souhaité donner son nom de famille.

Adèle Surprenant

Source : Info Migrants (France)

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