– On peut avoir été un secrétaire général de l’Elysée omniprésent, un ministre de l’économie tout-puissant, un premier ministre convaincant, même un sérieux candidat à la présidence de la République, et porter sur la politique un jugement d’une cinglante sévérité. On peut avoir savouré l’art de gouverner et se montrer d’une cruelle lucidité sur les ressorts de l’ambition et du pouvoir. Ce fut, sa vie durant, le paradoxe d’Edouard Balladur qui vient de mourir, lundi 31 août, à l’âge de 97 ans.
Il l’avait écrit sans mettre de gants : « Tout l’art de la politique consiste à plaire afin d’être choisi, puis maintenu en place. » C’est « le monde de la médisance et de l’envie ». Un monde où « tout s’oublie, les mauvaises actions, les malhonnêtetés, les reniements », car chez le « véritable politique, le succès justifie tout ». Dressé en 2010, quinze ans après son échec à l’élection présidentielle, ce portrait à la pointe sèche était autant un autoportrait : « Je ne voulais pas être de ceux-là. » Clairvoyant, il poursuivait : « Je croyais pouvoir réussir sans compromis avec moi-même. Convaincu de la justesse de mes idées, je me croyais apte à gouverner, mais je négligeais trop la force des intérêts, la violence des passions. »
Nulle amertume dans ces propos. Edouard Balladur n’était pas du genre à s’apitoyer sur lui-même. Au ressassement des échecs, il préférait l’intelligence des situations. A l’engagement, il ajoutait la distance, à la détermination la prudence, à l’autorité le goût de déléguer, à l’irréprochable politesse un humour aussi british que ses costumes. C’était affaire d’éducation, de parcours, d’expérience.
Deux épisodes intimes, lointains, avaient façonné le bois singulier dont il était fait. L’exil, d’abord, lorsque le garçon débarque à 6 ans avec ses parents sur les quais du port de Marseille, en provenance de Smyrne (l’actuelle Izmir, sur la côte turque) où il était né, le 2 mai 1929. Les ancêtres Balladur y étaient établis depuis deux siècles, après avoir fui les persécutions de l’empire perse contre les chrétiens du Nakhitchevan, au cœur du Caucase, d’où ils étaient originaires.
Bénéficiant, dès 1795, du statut protecteur de « sujet franc » accordé par l’empire ottoman, parlant français et très intégrés à la communauté catholique de Smyrne, ils y étaient devenus d’opulents négociants ou financiers, comme le père du futur premier ministre, directeur, à Constantinople, de la Banque ottomane. Au lendemain de la première guerre mondiale, l’ostracisme de la Turquie d’Ataturk à l’encontre des communautés étrangères avait fini par convaincre la famille Balladur qu’il était temps de demander la nationalité française (en 1926) et de rejoindre des cieux plus cléments. C’est donc à Marseille que le jeune Edouard découvre la France et qu’il fera toute sa scolarité.
Appétit de lectures
Scolarité solide, brillante même, mais entravée par la maladie. C’est le second épisode marquant. Baccalauréat en poche, il est contraint d’aller passer huit mois en sanatorium pour soigner une primo-infection tuberculeuse, avant de commencer des études de droit à la faculté d’Aix-en-Provence. Admis, un an plus tard, à l’Institut d’études politiques de Paris, il s’installe dans la capitale chez les frères maristes du 104, rue de Vaugirard, où François Mitterrand, notamment, l’avait précédé. Sans paraître s’épuiser à la tâche, il enchaîne : diplôme de Sciences Po, licence de droit, césure du service militaire à Alger en 1953, admission à l’Ecole nationale d’administration (ENA) en 1955. Mais à nouveau, la tuberculose lui impose un long séjour dans un sanatorium de Briançon. Il gardera de cette parenthèse forcée le goût des courses en montagne, ainsi qu’un inépuisable et éclectique appétit de lectures.

Arrachement précoce aux rivages de l’enfance, ménagements imposés par les soucis de santé : peut-être faut-il voir là l’origine de cette sorte de réserve qu’Edouard Balladur ne cessa de cultiver, jusqu’à faire du détachement face aux aléas de l’existence une discipline propre à forger caractère et indépendance d’esprit. D’ailleurs, à la sortie de l’ENA, en 1957, il préfère la liberté du Conseil d’Etat aux astreintes de l’Inspection des finances, à laquelle il pouvait prétendre. Marié, la même année, à Marie-Josèphe Delacour, il consacrera à l’harmonie de sa vie de famille et à l’éducation de leurs quatre fils le même soin qu’il mettra, bientôt, à la rédaction de ses notes au premier ministre.
Car il ne s’éternise pas au Conseil d’Etat. Après deux années à l’Office de radiodiffusion-télévision française, où il dirige le cabinet du directeur général Robert Bordaz, le voilà, en janvier 1964, appelé à Matignon comme conseiller social de Georges Pompidou. Rencontre décisive : très vite, le premier ministre accorde une confiance grandissante à ce collaborateur qui, sous ses allures d’abbé de cour, n’a rien d’un courtisan et se montre discret, précis et efficace – aux antipodes d’un autre jeune premier du cabinet, l’envahissant, le trépidant, le boulimique Jacques Chirac. Très vite, également, Edouard Balladur éprouve, au-delà du respect, une profonde admiration et un dévouement à toute épreuve pour ce premier ministre solide et pragmatique, rétif aux emballements idéologiques et, pour ne rien gâter, fort cultivé.
Dix ans durant, le destin de Balladur va se trouver lié à celui de Pompidou. A Matignon d’abord, pour huiler avec doigté les relations entre le pouvoir gaulliste, le patronat sûr de lui des « trente glorieuses » et les syndicats, au premier rang desquels la puissante CGT, adossée au Parti communiste. Ainsi, en 1967, il coordonne la rédaction de l’ordonnance instaurant la participation des salariés aux bénéfices de l’entreprise, puis pilote la longue négociation collective qui conduit, en février 1968, à l’accord novateur sur l’indemnisation du chômage partiel.
Trois mois plus tard, le voilà plongé dans la tornade de Mai 68, au cœur d’un pouvoir déboussolé par la révolte étudiante, débordé par la grève générale, vacillant sur ses bases. Lorsque Pompidou décide, le 25 mai, d’ouvrir une négociation de grande envergure avec les syndicats, Balladur est à ses côtés, pendant quarante-huit heures, jusqu’à la signature des accords de Grenelle. Et lorsque Pompidou est finalement remercié par le général de Gaulle, après l’écrasante victoire de la droite aux législatives qui soldent la crise, Balladur est de ceux qui lui restent fidèles, plus que jamais convaincu que les qualités démontrées dans la tempête en font désormais « un recours en cas de besoin ».
Cela ne tarde pas : en juin 1969, Pompidou est élu président de la République et l’ancien conseiller social de Matignon devient secrétaire général adjoint de l’Elysée, homme de l’ombre aux côtés de Michel Jobert – et à distance prudente des deux conseillers politiques du président, Pierre Juillet et Marie-France Garaud. Ceux-ci attisent la vendetta contre le premier ministre, Jacques Chaban-Delmas ; Balladur, au contraire, tente de l’apaiser, ce qui lui vaudra, de la part de Mme Garaud, le surnom, tenace, de « Ballamou ». Main de fer dans un gant de pécari, diront pourtant tous ceux qui l’ont vu agir après qu’il eut succédé à Michel Jobert, en 1973, à la tête du secrétariat général. Un an durant, tandis que le président, malade, s’appuie toujours davantage sur lui, il s’impose en véritable régent du palais et du pays. Il en tirera la conviction, confiée beaucoup plus tard, qu’il pouvait « faire un peu moins mal que les autres ». Tout l’orgueil faussement modeste d’Edouard Balladur tient dans cette formule.
Carrière dans le privé
Avec la mort de Georges Pompidou s’achève sa première vie de grand serviteur de l’Etat. Le nouveau président, Valéry Giscard d’Estaing, et son premier ministre (un certain Jacques Chirac) l’ignorent ? Plutôt que de quémander, il ira chercher fortune dans le privé. Il en a eu un petit avant-goût, depuis 1968, avec la présidence confortable de la Société du tunnel du Mont-Blanc qu’il occupera jusqu’en 1981.
Mais c’est le tout-puissant Ambroise Roux qui lui ouvre les portes de l’entreprise, en l’occurrence deux filiales de la Compagnie générale d’électricité (CGE) : en 1976 d’abord, à la présidence de la Générale de service informatique, puis en 1979, et parallèlement, à la tête de la Compagnie européenne d’accumulateurs. Dans la première, effervescente et décontractée, il s’initie aux technologies nouvelles et au management à la californienne qu’il adopte sans pour autant se départir de son autorité courtoise. Dans la seconde, ses dix usines et ses 6 000 salariés, il plonge dans un secteur en récession, affronte des grèves à répétition, réduit le personnel de moitié et tire la société de l’ornière. En dépit de la nationalisation de la CGE par le gouvernement socialiste, en 1981, il restera à la tête de ces deux sociétés jusqu’en 1986 et y retrouvera un rôle de conseiller après 1988.
Adepte du travail bien fait, Edouard Balladur s’est imposé dans son rôle de patron et y a gagné une solide aisance en même temps qu’une utile expérience. Mais le démon du pouvoir, bientôt, le rattrape. Sa troisième vie, au premier plan de la scène politique, l’occupera à nouveau une décennie, de 1986 à 1995.
En réalité, il s’y est engagé à pas mesurés depuis 1979, lorsqu’il renoue avec Jacques Chirac. Après sa démission de Matignon, la création du RPR et la conquête éclatante de la mairie de Paris, le grand Jacques se sent isolé. Il a répudié ses chaperons de toujours – le couple infernal Juillet-Garaud. Il dispose d’un homme de main, Charles Pasqua. Il lui manque un homme de tête. Balladur va être celui-là, gagnant sa reconnaissance et renforçant peu à peu son emprise : discret confident, puis rassurant conseiller de l’ombre, enfin stratège assumé. Ainsi le 16 septembre 1983, dans les colonnes du Monde, c’est lui qui propose la conduite à tenir à l’approche des élections législatives de 1986. Si la droite les gagne, comme tout le laisse penser, quelle attitude devra-t-elle adopter à l’égard du président Mitterrand ? Balladur tranche : plutôt que « l’affrontement », il préconise de « tenter la cohabitation ».
Le mot est lancé, la réalité s’imposera en mars 1986 : la droite remporte la majorité à l’Assemblée nationale, Mitterrand nomme à Matignon son chef indiscutable, Chirac. Et l’éminence grise sort de la coulisse, en majesté. Edouard Balladur a concédé d’adhérer au RPR et de se présenter aux législatives à Paris, où il est élu aisément dans le 15e arrondissement, mais il a exigé d’être le seul ministre d’Etat du gouvernement, chargé de l’économie, des finances et de la privatisation.
Déterminé et impavide
En peu de temps, les Français découvrent un homme déterminé et impavide, raisonnable et rassurant, mais disant son mot sur tous les sujets, avec l’assentiment de Chirac, et arbitrant les querelles budgétaires sans passer par Matignon. Bref, un véritable vice-premier ministre, sûr de son fait et prenant au pouvoir un plaisir si manifeste que Plantu, à la « une » du Monde, le brocarde allègrement en monarque perruqué promené par deux laquais dans une chaise à porteurs.
La droite est revenue au pouvoir avec la promesse de rompre clairement avec cinq ans de pouvoir socialiste. « Nous devons rendre aux entreprises le goût du risque et la volonté d’entreprendre », déclare le ministre d’Etat, le 16 avril 1986 devant l’Assemblée. Deux ans durant, il va s’y employer. L’impôt sur la fortune et l’autorisation administrative de licenciement sont rapidement supprimés. Puis les réformes s’enchaînent : libération progressive du régime des changes, libération complète des prix, modernisation du marché des capitaux, enfin et surtout, privatisation de bon nombre d’entreprises nationalisées par la gauche en 1981.

Ce sera le grand œuvre d’Edouard Balladur. En 1986-87, Saint-Gobain, Paribas, la Société générale, le CCF, le Crédit agricole, les AGF, Havas, Matra – au total, une trentaine de sociétés parmi lesquelles TF1, la plus importante chaîne de télévision – vont passer entre les mains d’actionnaires privés, soigneusement choisis et constitués en « noyaux durs ». L’objectif affiché est de stabiliser le capital des « privatisées ». Mais cette opération de grande envergure permet aussi de s’attirer les bonnes grâces du CAC 40, en même temps que celles des Français : invités à entrer au capital de ces entreprises, quelque 5 millions de petits actionnaires vont y prendre goût et poser les bases du capitalisme populaire que le ministre de l’économie appelle de ses vœux.
Indéniable mais trop tardif, le redressement de l’économie ne suffit pas, cependant, pour éviter à Jacques Chirac une défaite cinglante à la présidentielle de 1988, face à un François Mitterrand requinqué par deux ans de cohabitation. Voilà la droite renvoyée dans l’opposition et, pour Edouard Balladur, le temps de l’émancipation. Certes, réélu député de Paris, il soutient sans hésitation Chirac face à la fronde menée, notamment, par Pasqua et Seguin en janvier 1990.
Mais pour le reste, il mène sa barque avec beaucoup d’habileté, s’installe à son compte dans des bureaux du boulevard Saint-Germain, solde la défaite dans un livre (Passion et longueur de temps, Fayard, 1989), intervient avec autorité à l’Assemblée, plaide avec constance pour le renforcement de l’union des droites, cultive soigneusement la presse, qui le lui rend bien : peu à peu, sans avoir l’air d’y toucher, il s’impose comme l’incontournable premier ministre d’une probable seconde cohabitation. Le tout avec le soutien de Chirac, qui ne voit qu’avantage à cette répartition des rôles : pendant que son « ami de trente ans » s’occupera de l’intendance à Matignon, lui aura tout loisir de se préparer pour 1995.

Pour que les choses soient claires, Balladur les écrit, le 13 juin 1990, à nouveau dans les colonnes du Monde : « Le choix du premier ministre ne soulèverait pas de grande difficulté dès lors qu’il serait décidé, dès le départ, qu’il ne serait pas candidat à l’élection présidentielle deux ans plus tard ». Cela a toutes les allures d’un pacte solide et, de fait, lorsque la droite remporte une victoire écrasante aux législatives de mars 1993, c’est Edouard Balladur que, sans finasser, François Mitterrand nomme premier ministre.
Etat de grâce
Or rien ne se passe comme prévu. A Matignon, il ne se contente pas de s’installer, il s’impose, compose son gouvernement en un tournemain sans en référer à Chirac, et engage avec l’Elysée une cohabitation qui semble de velours. D’emblée, cet homme de 63 ans, qui paraît à la fois neuf et chevronné, bénéficie d’une confiance très flatteuse dans l’opinion. Et, contre toute attente, rien n’entame cet état de grâce, ni la crise économique sévère, ni la crue du chômage (le cap des 3 millions de demandeurs d’emploi est franchi en 1994), ni la réforme subreptice des retraites, ni une nouvelle querelle scolaire à propos de la loi Falloux, ni la brusque jacquerie de la jeunesse contre le projet de contrat d’insertion professionnelle, ni les poursuites judiciaires qui obligent trois de ses ministres à démissionner.
Sans qu’il ait eu besoin d’en dire un mot, d’implicite sa candidature présidentielle devient bientôt évidente et il aborde 1995 avec des intentions de vote au premier tour qui flirtent avec les 30 %, quand Jacques Chirac, replié dans son Hôtel de ville et lâché de tous côtés (par Pasqua, Sarkozy et tant d’autres), plonge à 12 %. Incrédule, le maire de Paris a mis de longs mois à admettre que celui qu’il croyait son obligé ait pu, aussi imperturbablement, le marginaliser.
Dès lors, ce sera un combat à mort, désespéré aux yeux de beaucoup mais finalement victorieux. Car Edouard Balladur est devenu trop sûr de lui, convaincu qu’il ne lui reste plus qu’à faire campagne en gants blancs pour glisser en douceur de Matignon vers l’Elysée. C’est compter sans la pugnacité de Chirac et sans la violence d’une campagne présidentielle où tous les coups sont permis. D’abord, une sombre affaire judiciaire dans les Hauts-de-Seine met en cause un proche de Charles Pasqua, président de ce département et ministre de l’intérieur. Le grognard gaulliste devait être un atout maître dans le jeu de Balladur, il devient un boulet. Et l’image du premier ministre est d’autant plus atteinte quand Le Canard enchaîné le soupçonne, à tort, de n’avoir pas déclaré tous ses revenus. Enfin, les marionnettes des « Guignols de l’info » sur Canal+ achèvent, tous les soirs, de transformer Chirac en un brave type sympathique et Balladur en un potentat ampoulé. Redoutable !
L’espoir change de camp : il sera distancé de peu, le 23 avril, avec 18,6 % des voix contre 20,8 % au maire de Paris (et 23,3 % au candidat socialiste, l’inattendu Lionel Jospin). Son ralliement immédiat, le soir du premier tour, a beau assurer à Chirac sa victoire deux semaines plus tard, il ne lui épargnera pas un ostracisme en réalité définitif.
Il pourra bien retrouver son siège de député à l’automne 1995 et être réélu en 1997 et 2002, toutes ses tentatives pour revenir au premier plan échoueront. Et si Nicolas Sarkozy, devenu président en 2007, lui confia la présidence d’une commission chargée de préparer une importante révision de la Constitution, ce ne fut qu’un ultime succès d’estime, bientôt occulté par ce qu’on allait appeler l’affaire de Karachi.
En résumé, la vente de sous-marins au Pakistan et à l’Arabie saoudite, livrés en 1994, avait donné lieu au versement de substantielles commissions à des intermédiaires. Or, au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle de 1995, des proches d’Edouard Balladur avaient opportunément renfloué son compte de campagne – déficitaire – en y versant en liquide une dizaine de millions de francs. Cette somme avait-elle été reversée en toute illégalité au candidat par les intermédiaires de ventes d’armes ? C’est le soupçon qui valut à Edouard Balladur d’être mis en examen par la Cour de justice de la République en 2017. Aucune preuve formelle n’ayant été retenue contre lui, il fut finalement relaxé en mars 2021, contrairement à plusieurs de ses proches impliqués dans cette affaire.
« J’ai aimé gouverner », avait-il admis sans détour. Mais, il est certain que cet épilogue judiciaire et les « calomnies intéressées et organisées » dont il s’estimait victime l’auront définitivement prévenu contre la violence des passions politiques.
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com



