
– Entretien – Après l’attentat de Trappes, le chercheur, auteur de « Sociologie des racismes », premier manuel en français à synthétiser la recherche en sciences sociales sur les racismes et les antiracismes, explique, dans un entretien au « Monde », l’évolution des discours racistes.
Du « complot juif » au « grand remplacement », les anathèmes racistes ciblent des populations différentes et ont des généalogies spécifiques, tout en s’inscrivant dans des dynamiques communes. C’est ce que le professeur de sociologie Abdellali Hajjat, membre du Groupe de recherche sur les relations éthiques, les migrations et l’égalité (Germe) et cofondateur de la revue Marronnages, propose d’analyser dans son ouvrage Sociologie des racismes (Armand Colin, 304 pages, 27 euros). Résultat de six années d’enseignement à l’Université libre de Bruxelles, ce manuel est le premier à synthétiser en français la recherche en sciences sociales sur les racismes et les antiracismes.
Un attentat terroriste raciste a eu lieu à Trappes et à La Verrière, dans les Yvelines, faisant un mort et cinq blessés, vendredi 23 octobre. Quel regard portez-vous sur ce qu’il s’est passé ?
C’est une pratique malheureusement récurrente dans l’histoire du racisme en France. Ce n’est pas la première fois qu’un individu ouvre le feu sur des habitants racisés de quartiers populaires. Dans mon livre, je rapporte le nombre de crimes racistes dans les années 1970 et 1980 : on en compte près de 200, dont beaucoup n’ont toujours pas été élucidés. Quand Emmanuel Macron déclare que c’est la « première fois qu’il y a un acte terroriste planifié pour tuer nos compatriotes, nos enfants en raison de leur couleur de peau ou de la religion qu’on leur donne », sa méconnaissance de l’histoire du racisme est affligeante.
L’intention du tueur présumé de venger les commerçants pillés le 17 octobre en s’en prenant aux « Noirs » et aux « Arabes » est un processus de racialisation de la contestation relativement fréquent, qui montre la distorsion de la réalité produite par les discours politiques et médiatiques. Cet homme s’est positionné comme porte-parole de la blanchité pour punir collectivement les « Arabes » et les « Noirs » d’une contestation du pouvoir.
Nous vivons une période très sombre de l’histoire de France… Rappelons que, il y a quelques années, Jordan Bardella [aujourd’hui président du Rassemblement national] avait qualifié la ville de Trappes de « république islamique en miniature ». C’est ce genre de discours qu’un meurtrier intériorise : dès lors qu’il considère qu’il y a un « problème noir », un « problème arabe » et un « problème musulman », que l’Etat n’agit pas suffisamment, il passe à l’acte. On ne peut pas affirmer non plus que le gouvernement français a cherché l’apaisement et le consentement de la population, au contraire, il l’a brutalisée en menant une politique répressive et en interprétant la mobilisation actuelle comme étant raciale.
Lors de cette attaque terroriste, le fait qu’une fille de 12 ans [qui portait un foulard, selon sa mère] soit touchée par huit balles traduit un niveau sans précédent de déshumanisation des femmes musulmanes qui portent le hijab. C’est le résultat ultime de l’islamophobie genrée qui existe depuis une quarantaine d’années en France et qui a exclu les femmes musulmanes portant le hijab de plusieurs espaces sociaux, en particulier l’école publique.
Comment ces discours racistes irriguent-ils nos sociétés ?
On constate aujourd’hui un décalage important entre les discours politico-médiatiques, qui entretiennent la normalisation du racisme dans l’espace public, et la réalité des opinions de la population française. Les récents travaux du sociologue Vincent Tiberj et les enquêtes d’opinion de la Commission nationale consultative des droits de l’homme menées par Nonna Mayer mettent en lumière le « paradoxe de la tolérance » puisqu’on a deux tendances opposées. D’un côté, une sorte d’autonomisation du champ politique ou médiatique, de l’autre une tendance plus générale à la tolérance dans la société française. Mais certains sociologues ont questionné l’idée d’une tolérance accrue en soulignant la politisation du racisme et l’augmentation du nombre de suffrages en faveur des partis d’extrême droite.
Dans les pays du Nord, la logique de normalisation du racisme ressort beaucoup dans les médias : ce qui était indicible devient dicible. Ce qui s’explique, entre autres, par la concentration des médias entre les mains de propriétaires marqués très à droite, comme Rupert Murdoch ou Vincent Bolloré. Dès les années 1920, en France, des magnats d’extrême droite ont financé la presse dans un but politique. Par exemple, le patron du Figaro, François Coty [1874-1934], qui a joué un rôle important dans la popularisation de l’antisémitisme et la dénonciation de la « finance internationale » et du « judéo-bolchévisme ». On le constate encore : alors que les lycéens se mobilisent partout en France, des journalistes de la chaîne CNews prétendent que les Frères musulmans seraient à la manœuvre. Aujourd’hui, les médias ont vraiment une lourde responsabilité dans la légitimation de cette logique de l’ennemi, dans la production d’un régime de vérité racial.
Dans votre livre, vous parlez de sociologie des racismes, au pluriel. Pourquoi ?
Les sciences sociales traitent le plus souvent la question du racisme au singulier, alors qu’il existe différents types de racisme : l’antisémitisme, l’islamophobie, le racisme anti-Noirs, anti-Arabes, anti-Asiatiques, anti-Tziganes, etc.
Mon pari était d’avoir une approche plus globale et de faire dialoguer ces littératures, trop souvent cloisonnées dans la recherche. Chaque racisme a une histoire propre qu’il s’agit d’élucider. Il faut être le plus spécifique possible dès lors que l’on s’intéresse, par exemple, à l’histoire de l’antisémitisme ou de l’islamophobie, en mettant en lumière les variations historiques et géographiques de ses formes. Cet emploi au pluriel est donc une manière de ne pas avoir une vision homogène du racisme tout en admettant des dynamiques communes.
Il existe une pluralité des formes de racisme et vous faites état, dans une perspective intersectionnelle et globale, de généalogies plurielles. Quelles sont les origines historiques du racisme ?
Le XIXe siècle a longtemps été perçu comme le moment fondateur du racisme avec le passage de l’antijudaïsme chrétien à l’antisémitisme racial, biologique, moderne. Mais, depuis le début des années 2000, un renouveau historiographique tend à remettre en cause cette périodisation et à situer les premières formes de racialisation au XVe siècle.
Par exemple, dans la péninsule Ibérique, émergent à cette période l’antisémitisme et l’islamophobie, notamment à travers le sort réservé aux juifs et aux musulmans convertis au christianisme, les marranes et les morisques. Pourquoi était-il question de racisme ? Parce que leur conversion ne suffisait pas à changer de statut, à sortir de la condition juive ou musulmane. Il fallait prouver avec la théorie de la pureté de sang (limpieza de sangre en espagnol) que l’on n’était pas juif ou musulman sur deux générations, pour accéder à certaines positions de pouvoir dans les municipalités, les églises, les universités, etc.
S’ensuivent l’histoire de l’esclavage transatlantique, la colonisation des mondes africains et asiatiques, qui ont produit de nouvelles formes de racisme. Plusieurs « couches » de racialisation ont ainsi construit la modernité européenne.
Dans cette longue histoire, qu’apporte le concept de racialisation ?
On le doit à Frantz Fanon [1925-1961] qui, dans son ouvrage Peau noire, masques blancs [1952], invente le verbe « racialiser » pour analyser le discours anti-Noirs d’un passager raciste rencontré dans un train. La racialisation est un phénomène idéologique d’origine européenne qui consiste à imposer des catégories de pensée raciales, pour interpréter le monde et orienter l’action à la fois des groupes blancs et des groupes non blancs.
Le concept de racialisation permet d’éviter de considérer la race comme réalité biologique existante. Autrement dit, c’est le racisme qui produit la race par le processus de racialisation.
Comment analysez-vous l’évolution des discours racistes ?
Les discours racistes n’ont pas fait, à ma grande surprise, l’objet de synthèses scientifiques dans la recherche académique. Il y a beaucoup de travaux sur les discours antisémites d’un côté, les discours coloniaux ou les discours contre les Africains-Américains de l’autre, sans élargir la perspective à toutes les formes de discours racistes.
C’est ce que je propose d’appeler l’« archive raciale », qui correspond à l’ensemble de ce qui peut être dit et non dit sur la question raciale, à un moment historique spécifique. Pour cela, j’ai élaboré une typologie de thèmes récurrents.
Parmi eux, on retrouve la religion ennemie, l’altérité nationale, la différence naturelle biologique et culturelle, les « parasites » économiques et sociaux, la criminalité, le genre et la sexualité, le « bon racisé » et repenti, le déni du racisme, le négationnisme historique, etc. On observe par exemple la racialisation des minorités ethnoraciales (juives, tsiganes, noires, etc.) comme des délinquants ou des parasites accaparant des profits financiers ou des aides sociales. L’antisémitisme et l’islamophobie représentent respectivement les personnes juives et musulmanes comme des pervers sexuels. Le racisme anti-Asiatiques a construit la représentation de l’homme asiatique dépourvu des attributs de la masculinité tandis que la femme asiatique est exotique, lascive et facile.
L’orientalisme colonial a fabriqué l’image de l’homme arabe ou musulman patriarcal et polygame. La figure hypersexualisée de la « beurette » descendante de l’immigration maghrébine en France est devenue un fantasme pornographique blanc, tandis que le racisme anti-Noirs construit des figures animalisées et sexualisées des hommes et des femmes noires.
On retrouve le thème de la conspiration dans l’idéologie antisémitique classique : en témoignent les propos de Jordan Bardella récemment révélés par Mediapart, qui consistent à associer les juifs à la finance et à l’idée qu’ils seraient des parasites contrôlant le monde. La conspiration est aussi un élément central de l’islamophobie puisque l’idée d’un complot musulman existe depuis longtemps, du temps de la période coloniale à nos jours avec les fameux mythes du « grand remplacement », de « l’islamisation des sociétés occidentales », du « frérisme », de l’« islamogauchisme », ou l’« Eurabie » inventée par l’historienne Gisèle Littman-Orebi, alias Bat Ye’Or.
Ce qui est assez frappant, c’est la transversalité de ces thèmes : les uns et les autres se retrouvent assez souvent dans les discours racistes, quelle que soit la minorité ethno-raciale ciblée.
Quels nouveaux chantiers de recherche identifiez-vous ?
Un des chantiers les plus importants porte sur le « racisme algorithmique ». Au cœur des systèmes informatiques, des langages de programmation, des moteurs de recherche, des réseaux sociaux, de certaines applications et de l’intelligence artificielle, les catégories ethnoraciales héritées du passé se reproduisent.
Dans son ouvrage Race After Technology [Polity, 2019], la sociologue états-unienne Ruha Benjamin a enquêté sur les stéréotypes racistes de l’application BeautyAI qui évalue la beauté des utilisateurs selon des critères raciaux de la « beauté blanche », forgés à la Renaissance. En témoigne l’algorithme Compas, utilisé dans le système judiciaire des Etats-Unis, censé faciliter aux magistrats de prendre des décisions de justice mais qui, en pratique, catégorise de manière disproportionnée les minorités ethnoraciales comme des personnes « à risque ».
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