
Agence de Presse Sénégalaise – L’écrivain sénégalais Mohamed Mbougar Sarr s’est livré à un exercice original et quelque peu iconoclaste consistant à dérouler le projet de montrer ‘’comment tuer le père Boris’’, du nom de son compatriote et romancier dont l’œuvre est au cœur d’un colloque international et pluridisciplinaire de trois jours ouvert lundi à l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar.
Intervenant en visioconférence au deuxième jour de la rencontre, Sarr, après avoir remercié et salué Boubacar Boris Diop présent dans la salle, a admis que le titre de sa conférence, ‘’Comment tuer le père Boris’’, ‘’pourrait prêter soit à sourire, soit à la confusion’’. Il s’est attaché, dès le début de son propos, à ‘’clarifier’’ son projet, ‘’surtout pour les Hal Pulaar – ses cousins à plaisanterie – ‘’qui sont des lecteurs sérieux et littéraux, et seraient capables’’ de croire qu’il va ‘’faire du mal à Boris en traversant l’écran’’.
‘’Sous cet articulé, qui est un peu spectaculaire, un peu provocateur, diraient certains, je veux surtout exprimer une angoisse ancestrale, qui est celle de certains fils qui découvrent un jour (…) qu’ils devront peut-être, à un moment, qu’ils l’aiment ou qu’ils le haïssent, qu’ils l’admirent ou qu’ils le méprisent, qu’ils sachent son identité ou ignorent tout de son existence, éprouver le monde et ne plus simplement le considérer comme un héritage constitué et débit, qu’ils vont tuer leur père’’, a expliqué l’écrivain.
Pour un jeune écrivain sénégalais qui rêve (…) de bâtir une œuvre et qui est pris par la fièvre ardente et tyrannique de la littérature et des phrases dans lesquelles on cherche un sens ou une vérité, ‘’comment se confronter à l’ombre intimidante, polymorphe, étendue, plurilingue, lucide, hantée, obsessionnelle, critique, philosophique, politique, en somme tout à fait singulière, de Boubacar Boris Diop ?’’ s’est-il interrogé.
‘’Sur le plan littéraire, à son corps défendant sans doute, Boris est devenu un monument gigantesque qui est salué et célébré partout dans le monde, discuté, critiqué, centralisé. Et la question que sa présence dans nos lèvres pose à ceux qui rêvent de s’y élever est simple, partout passé, lorsqu’on est dans une impasse’’, estime le prix Goncourt 2021.
Admettant que la littérature ‘’n’est peut-être pas une compétition (…), on peut la métaphoriser sous la forme d’un vaste réseau de chemins à l’intérieur duquel chaque écrivain peut et doit trouver le sien selon ses moyens et ses obsessions vers une forme de vérité’’. ‘’Mais les ivresses de la métaphore elles-mêmes ne doivent pas voiler les yeux du jeune écrivain qui serait à l’orée de son chemin’’, dit-il, estimant qu’il doit ‘’regarder, bien regarder, savoir que ce chemin existe, parce que d’autres y sont passés, parce que d’autres (…) l’ont ouvert’’.
‘’Les pères qu’on veut tuer sont des pères importants, ce sont des pères capitaux’’
Ce jeune écrivain ‘’ne peut pas ignorer qu’il y a de fortes chances qu’il se confronte un jour, quel que soit le chemin qu’il prend, à l’œuvre de Boubacar Boris Diop, et des chances plus grandes encore de se demander s’il peut aller plus loin que lui’’. Pour Mbougar Sarr, ‘’on peut bien sûr considérer que cette configuration est fragile pour le jeune écrivain, qui n’aurait d’autre issue que la paralysie, la stérilité ou l’infécondité devant les grandes œuvres du passé, mais on peut aussi se dire qu’il n’y a pas de plus grande chance pour un écrivain que de se confronter à la lecture d’une œuvre qui, le rappelant à l’humilité et le stimulant dans le même geste, interroge sa capacité à être non point original, mais singulier, sa capacité donc à formuler autrement un vieux problème humain’’.
De ce point de vue, poursuit-il, ‘’le crime’’ dont il a essayé de décrire, ici, ‘’à la fois la nécessité et la méthode’’, précisant que le fait qu’il n’y a pas de point d’interrogation au titre, est ‘’une chance’’. ‘’Avoir une chance de tuer Boubacar Boris Diop, en public qui plus est, alors qu’on célèbre ses 80 ans, est une chance inespérée. Que Boris Diop soit vivant est donc une chance qu’il vive encore longtemps, qu’il continue à vivre, pour que beaucoup d’écrivains du futur tentent de le tuer à leur tour, est une prière que je formule de toute mon âme’’, a souligné Mohamed Mbougar Sarr.
Il ajoute : ‘’On ne cherche pas à sortir de l’ombre d’œuvres qu’on juge insignifiantes, pour la simple et tautologique raison qu’elles sont insignifiantes. On ne les considère pas, on ne les voit pas. Les ombres dont on cherche à sortir sont des ombres tutélaires’’.
‘’Les pères qu’on veut tuer sont des pères importants, ce sont des pères capitaux, comme on parle de contemporains capitaux. Pour moi donc, même le Hal Pulaar l’aura compris, ceci n’est pas un règlement de compte, ni une critique personnelle, ni un geste d’ingratitude ou d’insolence gratuite’’, assure-t-il, engageant, dans sa communication, autour de Boubacar Boris Diop, depuis son œuvre et depuis sa posture d’intellectuel, ‘’une réflexion sur ce que le critique américain Harold Bloom appelait l’angoisse de l’influence, les ambiguïtés de la filiation littéraire, la création comme exercice de liberté, y compris quand on l’exerce contre ses maîtres et ses aînés.
‘’L’inquiétude devant cette vertigineuse question est si on n’y arrive pas, que se passe-t-il pour celui qui n’arrive pas à tuer son père ?’’, s’est encore interrogé Mohamed Mbougar Sarr, qui a tenté de répondre aux deux questions en deux parties : la première est ‘’une enquête à l’intérieur du corpus de Boubacar Boris Diop, à partir de laquelle (il a) essayé de trouver les armes pour (son) crime ; la seconde déclinée en guise de conclusion dans laquelle il a raconté son ‘’histoire personnelle’’ avec Boubacar Boris Diop.
‘’Comment donc tuer Boris ?’’ reprend Mbougar Sarr, affirmant que son intuition est qu’il faut chercher des réponses dans son œuvre elle-même. ‘’Comme tous les grands écrivains, c’est là que Boris cache tout, y compris ce qui pourrait servir contre lui’’, a relevé Sarr, qui a divisé sa ‘’méthode criminelle, (sa) méthode d’assassinat, en quatre grandes actions’’.
‘’Trois Boubacar Boris Diop, donc trois corps à tuer’’
Mbougar Sarr a listé trois ‘’rencontres’’ avec l’œuvre de Boubacar Boris Diop. La première, raconte-t-il, est 2012, date à laquelle, ‘’pour la première fois’’, il a lu un livre de Boubacar Boris Diop, ‘’Murambi – Le livre des ossements’’. ‘’Je savais évidemment qu’il était Boris, de réputation, puisque dès 2003, j’étais au Prytanée militaire de Saint-Louis’’, dit-il, se rappelant que la sortie de ce livre avait été décrite comme ‘’une prouesse’’.
Il poursuit : ‘’J’avais 13 ans et j’avais assisté à la conférence littéraire (de présentation de ‘Doomi Golo’ où j’avais été très impressionné par Boubacar Boris Diop, par (l’écrivain) Louis Camara, par la conversation qu’ils avaient eue, et par toutes les questions qu’ils avaient soulevées autour de l’œuvre. Mais il avait fallu attendre près de dix ans, après, plus tard, pour que je lise ‘Murambi, un autre livre célèbre, à l’époque où j’envisageais de travailler sur l’indicible en littérature’’.
La deuxième date est 2020. ‘’C’est cette année-là que j’ai lu à la suite, pendant le confinement, alors que la pandémie (du Covid) était là, un certain nombre de livres de Boris, dont ‘Doomi Golo’, se souvient-il. Je crois que ce fut l’une des lectures les plus difficiles, troublantes, et les plus stimulantes pour moi, pour la simple raison qu’elle m’exposait à un univers linguistique à la fois connu et énigmatique, puisque je ne l’avais jamais appréhendé sous cette forme littéraire écrite.’’
Le jeune écrivain a ensuite donné 2017. ‘’C’est cette année-là que j’ai fait, grâce à Felwine Sarr, la connaissance de Philippe Rey, qui publie mes livres en France. Il se trouve que Philippe Rey m’a offert, quelques semaines après qu’on s’est rencontrés, ‘’Le cavalier et son ombre’’, qu’il avait lui-même publié en 1997 aux éditions Stock, et qu’il avait réédité en 2010, quelques années après avoir fondé la maison d’édition qui porte son nom, les éditions Philippe Rey’’. ‘’Je mentionne ces textes parce qu’ils me paraissent symboliser les corps glorieux de Boris, ou si on veut, ils représentent chacun un lieu sacré où, je crois, Boris a laissé un fragment de la part la plus profonde de son esprit, ou de son âme, ou simplement un de ses corps.
Première action : ‘’Il ne faut laisser de cachette à aucun des trois corps de Boubacar Boris Diop’’, estime Mohamed Mbougar Sarr, précisant que la première des tâches d’un ‘’futur ou hypothétique meurtrier’’ est de connaître les habitudes de sa victime. ‘’Pour le crime qui nous intéresse ici, il s’agit de connaître dans le détail son travail, ses livres donc, puisqu’ils constituent le cœur de notre angoisse et fournissent dans le même temps un modèle à notre funeste projet’’, explique-t-il. Pour lui, ‘’il est capital de lire les œuvres de Boris, pour ce qui relève de la production romanesque du moins, et cela pour mesurer son importance par son étendue et son ancienneté, sa cohérence thématique ou stylistique, ses tensions structurelles, ses évolutions et ses points de rupture’’.
Le premier corps est le ‘’Boris structural’’, celui de la première période, qui va de 1981, au temps de la publication de son premier roman, ‘’Le temps de Tamango’’, jusqu’à 2003, dit-il, relevant que ‘’le livre le plus emblématique de cette période, et celui qu’il préfère ‘’de toute sa production romanesque, car c’est d’évidence la plus métalittéraire, celui qui forme une œuvre poétique du premier Boris, c’est ‘Le Cavalier et son ombre’, publié en 1997’’. Ce Boris-là, ‘’celui qui a poussé très loin l’idée du roman comme architecture inventive, illusoire et complexe, comme forme narrative qui génère ou qui est générée par un labyrinthe de voies illusoirement fiables, d’enchâssements, de glissements temporels, de simulacres et de simulations au cœur de la parole et de la mémoire’’.
Le deuxième corps de Boris, note Sarr, est celui auquel donne naissance l’écriture de ‘’Murambi, le livre des ossements’’, c’est-à-dire la mission ‘’Rwanda, écrire par devoir et mémoire. Il indique que ce Boris-là, croit qu’écrire un roman comme si de rien n’était, après la catastrophe du Rwanda, est ‘’aussi barbare’’. D’où, selon lui, ‘’une réorientation marquée de son œuvre, de son esthétique et des moyens par lesquels il exprime ses obsessions’’. ‘’Il faut bien se rendre compte qu’entre le Boris de 1997 et celui de 1998, il n’y a qu’une seule année, mais il y a surtout tout un monde, une rupture existentielle, esthétique, éthique majeure, il y a le génocide du Rwanda’’. Mohamed Mbougar Sarr appelle ce Boris-là, ‘’marqué par la nécessité d’une conscience contemporaine de l’histoire, marqué par la souffrance et par la mort, le Boris testimonial’’, son deuxième corps, qu’il faut tuer.
Que Boubacar Boris Diop survive à ‘’cette modeste tentative d’assassinat et vieillisse magnifiquement’’
‘’Le troisième lieu où Boris s’est démultiplié est la langue littéraire wolof’’, reprend-t-il, affirmant à ce propos : ‘’En réalité, il me semble qu’il s’y est moins démultiplié qu’il ne s’y est retrouvé, ressaisissant d’un même geste un des fondements de son identité et le fil d’une vision de la politique, de l’histoire et de la dignité humaine qu’il ne lâchera plus’’.
Du reste, poursuit le romancier, ‘’je trouve que ce Boris-là, le troisième Boris, est le Boris le plus drôle et j’ai l’impression qu’on ne signale jamais assez combien Boris peut être drôle’’. ‘’Il est souvent ironique, il est souvent acerbe, mais on ne souligne pas qu’il peut être extraordinairement drôle et il faut n’avoir jamais lu ses romans en wolof pour croire à la gravité morale du Boris testimonial ou au jeu amusant et à l’humour trop discret du Boris structural’’. Et ce troisième Boris, Mbougar Sarr l’appelle, pour la rime, le Boris wolofal. Sur l’emplacement des trois corps de Boris, il fait remarquer que ‘’c’est pratique de savoir où trouver sa victime, même quand il sépare sa constitution en trois entités physiques’’. Le sachant, ‘’on peut continuer le manuel d’assassinat’’, assure l’écrivain.
Mohamed Mbougar Sarr est ensuite allé chercher dans un parallèle avec Valentin Y. Mudimbe, auteur de ‘’L’odeur du père’’, publié par Présence africaine en 1982. ‘’Dans ce texte théorique majeur sur les conditions de possibilité d’écriture des sciences sociales et humaines africaines, résume Mbougar Sarr, Mudimbe tente d’élaborer un ordre africain de discours scientifique qui échappe aux catégories épistémologiques et surtout aux disciplines occidentales qui ont ‘inventé’ l’Afrique’’. ‘’Mudimbe se demande comment se débarrasser de l’odeur du père quand cette odeur s’est instituée partout dans les manières de lire, de parler, de sentir, de penser et même de croire à ses dieux. C’est un livre qui réfléchit au parricide dans le domaine des savoirs, pas seulement à sa nécessité mais à sa méthode’’, rappelle Sarr.
Il relève que s’il parle de Mudimbe, c’est qu’il a l’impression, ‘’comme beaucoup’’ avant lui, qu’il y a ‘’au cœur du geste au cœur de Boris Diop un souci du contre-discours. Boris qui appartient plus ou moins à la même génération que Mudimbe – six ans les sépare, Mudimbe plus âgé que Boris – cherche aussi à éventer la persistante odeur du père ou d’un père’’. ‘’Boris aussi est un parricide ou voudrait être un parricide’’, dit-il. Mohamed Mbougar Sarr se demande comment Boris a-t-il tué ses pères, qui étaient ses pères, quels livres lisait-il, quels livres transportait, sous son nez, l’odeur de ces pères, s’il les a tués totalement.
Faisant remarquer que Boubacar Boris Diop ‘’n’aime pas les statues si elles empêchent le passé, le passé au lieu de l’ouvrir. Il n’aime pas les statues, et là c’est les statuts, si les statues deviennent des privilèges qui anesthésient la critique’’, Sarr souligne que, par conséquent, ‘’tuer Boris pourrait être une affaire très simple’’. ‘’Il suffirait de lui dire qu’il est le meilleur. Et si cette éloge réveille le polémiste en lui et qu’il vous attaque, il suffirait de lui dire « Boris, tu permets de nous tuer deux fois ».
‘’Il faudrait lui dire qu’il est non seulement un grand romancier, mais qu’il est aussi un polémiste. Dans les deux cas, s’il aura raison et sa modestie touchée, Boubacar Boris Diop ne s’en relèverait pas’’, dit encore Mohamed Mbougar Sarr, posant la question : ‘’Comment tuer un tel père ?’’ ‘’Un père qui vous apprend à la fois que vous êtes libre mais qu’en réalité vous ne l’êtes pas tant que cela’’, souligne-t-il, estimant que ‘’l’une des grandes contradictions de l’héritage de Boubacar Boris Diop était déjà contenue en creux chez le personnage dont il porte le nom’’.
‘’Boubacar Boris Diop vous apprend à être libre, critique, inventif, créatif devant les pesanteurs du passé et dans le même temps, la part la plus saluée de son œuvre mais aussi l’essentiel de ses prises de position publiques sont normatives. Elles exigent des couvents du continent qu’ils craignent d’une certaine façon car l’histoire a un poids. Leur histoire a un poids. Voilà le paradoxe de notre parricide. Et il est ironique’’, admet Sarr.
Il pense que ‘’le jeune écrivain, pour commencer à se libérer de l’ombre de Boris, devrait se libérer de cette contradiction, à défaut de demander à Boubacar Boris Diop lui-même de s’en libérer ou de l’en libérer’’. ‘’Ce qu’il ne pourrait certainement pas faire étant donné qu’il est autour de lui, de son impotence’’. Il voudrait, pour le jeune écrivain, que Boubacar Boris Diop survive à ‘’cette modeste tentative d’assassinat et vieillisse magnifiquement’’. ‘’J’imagine qu’il est toujours vivant. Cela veut dire que j’ai raté beaucoup mais ce n’est pas grave. L’avantage, quand on est un jeune écrivain et qu’on commence c’est qu’on a le temps de recommencer’’.
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Source : Agence de Presse Sénégalaise (APS)
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