Être mukallaf, c’est refuser catégoriquement une conformité normative. Être mukallaf, c’est plutôt adopter une conformité informative, même lorsque celui qui nous informe n’est jamais en phase avec nos propres idées. Autrement dit, être mukallaf, dans le sens intellectuel, ce n’est ni refuser la conformité ni rechercher systématiquement la conformité ; c’est être capable d’assumer personnellement ce que l’on croit après avoir entendu, compris, questionné et discerné. Donc, nous pensons que recevoir l’information n’implique pas de se soumettre à celui qui informe.
Être mukallaf, c’est refuser d’être une constante (C) pour rester une variable dynamique (Xn). L’être humain n’est pas une forme achevée. Il est un être en devenir, traversé par des états, des dévoilements, des voiles et des transformations successives. Dans nos sociétés, certains pensent que la constance converge forcément vers la vérité. Pourtant, la constance peut parfois n’être que la répétition d’une forme devenue vide. Être constant n’est donc pas toujours synonyme d’honnêteté, de vertu ou de sagesse. On peut être constamment attaché à une erreur, constamment prisonnier d’une représentation de soi, constamment fidèle à une image que les autres ont construite de nous. Le chemin intérieur commence précisément lorsque l’homme accepte de ne plus confondre ce qu’il est avec ce qu’il croit être.
En tant que disciple soufi, nous sommes de ceux qui pensent qu’il faut refuser de tomber dans le piège d’être défini comme une personne constante. Une chose est certaine, l’étiquette finit souvent par devenir un voile. À force d’entendre : « tu es ceci », « tu as toujours été comme cela », « tu dois rester fidèle à cette image », nous finissons par habiter une identité qui n’est plus vivante. Or, le spirituel est en mouvement. Le cœur (Qalb) porte précisément en lui cette capacité de transformation. Il change d’état, se resserre et s’ouvre, s’obscurcit et s’illumine. Celui qui chemine intérieurement découvre que son véritable travail n’est pas de préserver indéfiniment une image de lui-même, mais de demeurer disponible au dévoilement du Réel.
La véritable constance n’est donc peut-être pas celle de la forme, mais celle de l’orientation. Le voyageur peut changer de chemin sans perdre sa destination. Il peut modifier son langage sans trahir sa vérité. Il peut reconnaître une erreur sans devenir infidèle à lui-même. Il peut changer de position sans nécessairement changer de principe. Par conséquent, le plus important n’est pas d’être constant ou dynamique, mais d’être capable de s’adapter en fonction des circonstances, sans trahir ses principes moraux et éthiques. C’est ici que se trouve peut-être une distinction essentielle entre la forme et l’essence. Oui, la forme peut évoluer, tandis que l’essence demeure orientée. Être mukallaf, c’est aussi comprendre que, dans certaines circonstances, l’énergie de nos incohérences peut nourrir notre véritable cohérence. Il ne s’agit donc pas de rejeter toute constance, mais de refuser que la constance devienne une forme de rigidité qui nous empêche d’évoluer. Non pas parce que l’incohérence serait une vertu, mais parce que la prise de conscience de nos contradictions peut nous conduire à une connaissance plus profonde de nous-mêmes.
L’homme qui ne rencontre jamais ses propres contradictions risque de ne connaître que son personnage. Celui qui ose les regarder peut commencer à découvrir celui qui se trouve derrière le personnage. C’est peut-être là que commence le véritable voyage intérieur. C’est-à-dire lorsque l’on cesse de vouloir être constamment quelqu’un pour devenir progressivement ce que l’on est appelé à être. Dans le tabernacle des soufis, le disciple soufi ne cherche donc pas nécessairement à être identique à celui qu’il était hier. Il cherche à être plus vrai qu’hier dans la société. Et peut-être que la véritable cohérence n’est pas de ne jamais changer, mais de changer sans perdre l’orientation du cœur. Ainsi, derrière les variables (Xn, Xn+1), il existe peut-être un axe invisible qui demeure. La variable change ; l’orientation demeure. La forme se transforme ; la quête continue. L’homme évolue ; le Principe vers lequel il se tourne ne change pas. La sagesse n’est donc pas de devenir une constante, mais de découvrir ce qui, en nous, mérite réellement de le rester. Enfin, le mukallaf reçoit, mais ne se soumet pas intellectuellement au transmetteur. Il écoute sans ambigüité du discernement. Il croit, mais assume sa croyance. Il peut changer sans se trahir. Il peut reconnaître une erreur sans perdre son orientation. Il n’a donc pas besoin d’être une constante pour être cohérent.
@Yoo Alla Faabo !!!
Abdoul Bocar GUISSÉ (Informaticien)
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