– En déclarant, début janvier, à une journaliste du quotidien français Libération que « [s]on ambition est de mourir avant Le Lynx », l’hebdomadaire satyrique qu’il avait fondé, Souleymane Diallo imaginait-il qu’il atteindrait cet objectif fatal aussi rapidement ? A l’époque, le journaliste guinéen, hissé sur le dernier rempart d’une liberté de la presse piétinée par le pouvoir, se remettait d’un accident vasculaire cérébral au Canada. Il y est mort lundi 1er juin. La question se pose dorénavant de savoir si Le Lynx lui survivra longtemps.
Nous l’avions joint au téléphone début mai. Il évoquait non sans appréhension la perspective de son retour en Guinée. « Le Lynx est toujours debout, là où beaucoup d’autres ont été contraints de fermer leurs portes, mais on étouffe », nous expliquait-il. « Tous les moyens sont utilisés pour faire taire les voix dissonantes, même les kidnappings », ajoutait-il.
Ce fut le sort réservé à Habib Marouane Camara, littéralement arraché de son véhicule le 3 décembre 2024 au soir par des hommes armés en uniforme à Conakry. « Depuis (…), l’air est irrespirable pour la presse en Guinée », notait Reporters sans frontières (RSF), un an après la disparition du journaliste dont on demeure sans nouvelles.
La Guinée, classée 111e sur 180, est le pays qui a enregistré le plus fort recul dans le classement mondial 2025 de la liberté de la presse publié par RSF. La situation se dégrade depuis le coup d’Etat militaire de 2021, conduit par l’ancien légionnaire français Mamadi Doumbouya. Son élection à la présidence le 28 décembre 2025 à l’issue d’un scrutin purgé de toute opposition crédible n’est pas le signe d’une mue démocratique.
Au contraire, Souleymane Diallo s’inquiétait dernièrement « du retour des années Sékou Touré », en référence au dictateur qui a dirigé la Guinée de 1958 à sa mort en 1984. Or, l’actuel pouvoir a posé plusieurs actes marquant sa volonté de réhabiliter « le père de l’indépendance guinéenne » qui fut aussi le bourreau de ses opposants, morts par milliers au camp militaire Boiro de Conakry transformé en prison politique.
Le journaliste guinéen, né en 1945, en a été partiellement le témoin. Souleymane Diallo commence en effet sa carrière de journaliste au début des années 1970 au quotidien Horoya, le journal du parti unique. A cette époque, Sékou Touré déclenche la plus grande vague de répression que la Guinée a jamais connue. Le dictateur prend pour prétexte l’échec d’une tentative de coup de force montée contre lui le 22 novembre 1970. Dès l’année suivante, on ne compte plus les arrestations arbitraires, ni les exécutions sommaires de complotistes présumés.
« Une icône et un bouclier »
Souleymane Diallo prend alors le chemin de l’exil vers la Côte d’Ivoire voisine. Là, il travaille pour le quotidien d’Etat Fraternité Matin jusqu’à son retour dans son pays natal en 1990. Le mur de Berlin est tombé. La guerre froide, close. La Guinée, comme de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest, se démocratise timidement sous la conduite du président Lansana Conté (1984-2008).
Ainsi, le 7 février 1992, paraît le premier numéro du Lynx, titre choisi en référence au regard perçant du félin. « L’animal » affiche d’entrée son ADN : un hybride du Canard enchaîné et de Charlie Hebdo, si l’on tente une comparaison française. Soit un mélange d’investigation et de provocation potache, un goût pour le calembour, mais surtout une irrévérence bienvenue et courageuse face aux autocrates qui n’ont eu de cesse de confisquer le pouvoir guinéen jusqu’à aujourd’hui.
Il entrera pour cela, et à plusieurs reprises, dans le collimateur de la justice. Ainsi, Lansana Conté a beau jurer : « Je n’ai pas peur des critiques », citation que le journal s’empresse d’imprimer à jamais en « une », les juges aux ordres du régime envoient par deux fois le directeur du journal en prison pour quelques mois, en 1995 et 1996. De sa cellule, il continue néanmoins d’écrire des articles. En 2019, sous Alpha Condé (2010-2021), il est placé sous contrôle judiciaire. Tout récemment, fin 2025, les locaux abritant l’imprimerie du journal ont été cambriolés, les équipements sabotés.
Mais Souleymane Diallo a poursuivi sa mission jusqu’au bout. « Même à distance depuis sept mois, par téléphone, il continuait de surveiller l’édition et de diriger le journal », témoigne Mamadou Diawo Barry, directeur de publication du Lynx. Souleymane Diallo était le dernier survivant parmi ceux qui ont lancé l’aventure.
L’avenir est maintenant incertain. Economiquement, rien ne dit que les trois filles et héritières du fondateur continueront de soutenir financièrement cette très fragile entreprise familiale. L’environnement politique est aussi porteur de tourments. « Par son âge et son expérience, il était à la fois une icône et un bouclier », confie Mamadou Diawo Barry, qui se demande si sa disparition ne les rend pas « plus vulnérables ».
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