Uranium à Tiris : la Mauritanie face au vieux mirage des richesses promises

Le Quotidien de NouakchottL’annonce a été accueillie avec enthousiasme dans les milieux financiers australiens : la société australienne Aura Energy affirme vouloir prendre avant fin 2026 la décision finale d’investissement pour le projet d’uranium de Tiris, présenté comme la première nouvelle mine en Mauritanie depuis vingt ans.

Dans son communiqué adressé aux investisseurs, l’entreprise évoque une “étape décisive”, des “perspectives économiques positives”, des négociations avancées avec de grands partenaires internationaux du nucléaire et même l’intérêt d’un important fonds d’investissement américain.

Sur le papier, tout semble parfait : financements en discussion, technologie “éprouvée”, potentiel solaire exceptionnel pour réduire les coûts énergétiques et promesse d’une montée en puissance de la production. La Mauritanie serait ainsi appelée à rejoindre le cercle fermé des producteurs d’uranium.

Mais derrière l’euphorie des communiqués boursiers se pose une question beaucoup plus terre à terre : qu’est-ce que la Mauritanie gagnera réellement dans cette aventure ?

Car l’histoire minière africaine regorge de projets présentés comme des tournants historiques avant de laisser derrière eux des territoires marginalisés, quelques routes poussiéreuses, une élite satisfaite et des populations locales toujours aussi pauvres.

Le document d’Aura Energy parle abondamment des investisseurs, des partenaires financiers américains, des technologies de filtration et des projections de rentabilité. En revanche, les retombées concrètes pour les populations mauritaniennes demeurent floues. Combien d’emplois durables ? Quelle transformation locale ? Quel transfert technologique ? Quelle fiscalité réelle ? Quelle part des revenus restera effectivement dans le pays ? Sur ces sujets essentiels, le silence reste frappant.

Plus inquiétant encore : l’uranium n’est pas un minerai ordinaire. Son exploitation soulève partout dans le monde des questions sanitaires, environnementales et géopolitiques sensibles. Or, dans le cas de Tiris, le débat public mauritanien demeure quasiment inexistant.

Aucune grande discussion nationale n’a véritablement eu lieu sur les conséquences environnementales potentielles de l’exploitation de l’uranium dans une région désertique fragile. Pourtant, même les documents de la société reconnaissent que plusieurs paramètres techniques et économiques restent encore incertains et dépendront des études finales prévues pour septembre 2026.

Le communiqué lui-même multiplie d’ailleurs les clauses de prudence : analyses “indicatives”, financement non garanti, projections non définitives, rentabilité encore sujette à validation, dépendance aux conditions du marché et aux autorisations réglementaires.

Autrement dit, derrière la communication triomphante adressée aux marchés financiers, beaucoup d’inconnues persistent.

La Mauritanie semble ainsi reproduire un schéma désormais classique : vendre l’idée de richesse future avant même d’avoir réglé les questions fondamentales de souveraineté économique et de gouvernance des ressources.

Le paradoxe est d’autant plus cruel que le pays continue de faire face à des difficultés énergétiques, à une hausse du coût de la vie et à un chômage massif des jeunes, pendant que ses ressources naturelles alimentent surtout les projections de croissance des multinationales et les spéculations des places boursières étrangères.

Le communiqué insiste sur le fait que Tiris pourrait devenir “la première nouvelle mine en Mauritanie en vingt ans”. Mais l’expérience des deux dernières décennies devrait justement pousser à la prudence plutôt qu’à l’enthousiasme automatique.

Le fer, l’or, bientôt le gaz, maintenant l’uranium : les ressources s’accumulent dans les discours officiels, tandis que les indicateurs sociaux rappellent obstinément que la richesse du sous-sol ne garantit jamais celle de la population.

Dans cette affaire, le véritable enjeu n’est donc pas seulement de savoir si Aura Energy obtiendra ses financements ou lancera sa mine. Le vrai sujet est ailleurs : la Mauritanie saura-t-elle enfin imposer un modèle où ses ressources servent réellement son développement, ou restera-t-elle un simple territoire d’extraction dans la grande géographie mondiale des matières premières ?

Source : Le Quotidien de Nouakchott

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