– La vie de Mishack Banda, un Malawite de 29 ans, venu en Afrique du Sud dans l’espoir d’échapper à la misère, s’est achevée le 19 juin, sur le bord d’une rivière, près de la ville de Pietermaritzburg, dans la province du Kwazulu-Natal (sud-est). L’homme avait fui une descente de militants antimigrants, armés de bâtons, dans le campement de fortune où il résidait, baptisé Jika Joe. Mais contrairement aux autres Malawites du lieu, qui ont détalé comme lui, Mishack Banda n’a pas réussi à semer les lyncheurs. Son corps a été retrouvé inanimé, au milieu des roseaux, le visage et le crâne tailladés. « C’est comme s’ils avaient voulu le découper en tranche, a confié Nonkanyiso Dlamini, sa compagne sud-africaine, à News24, un média local en ligne. Je n’arrive pas chasser cette image de mon esprit. »
Quelques heures avant le drame, une manifestation avait été organisée devant la mairie de Pietermaritzburg, à l’initiative de March and March. Ce mouvement xénophobe, en pleine ascension, qui accuse les migrants clandestins de tous les maux du pays (le chômage à 32 %, l’insécurité galopante, le trafic de drogue, etc.), leur a donné jusqu’au 30 juin pour quitter l’Afrique du Sud. Cet ultimatum, lancé en dehors de tout cadre légal, accapare le débat politique.
Après un discours sur le parvis de la municipalité, Jacinta Ngobese-Zuma, la figure la plus médiatique de la campagne March and March, qui récuse officiellement toute violence, a confié le micro à une autre femme. Et celle-ci, sans plus de détails, a affirmé à la foule que son frère, quelques jours plus tôt, avait été tué par un Malawite du campement Jika Joe. Il n’en a pas fallu plus pour déclencher la chasse à l’homme.
« Ils sont arrivés et ils se sont mis à frapper tous ceux identifiés comme des étrangers », raconte Nonhle Mngandi, une résidente sud-africaine du bidonville, âgée de 42 ans, assise sur une chaise à l’entrée d’une cahute en tôle. Son compagnon, lui aussi malawite, a fui avec des dizaines d’autres vers l’autoroute. « Parce que j’étais présente et que je suis zouloue [l’ethnie dominante au Kwazulu-Natal], ils n’ont pas touché à nos affaires, poursuit Nonhle. Mais ailleurs ils ont tout pillé. C’est dans ce chaos général que Mishak a été tué. »
A l’échelle nationale, cette poussée de fièvre xénophobe a fait au moins quatre morts. C’est nettement moins qu’en 2008 (62 morts et des dizaines de milliers de déplacés, principalement dans la région de Durban, la capitale économique du Kwazulu-Natal) ou qu’en 2019 (12 morts à Durban et Johannesburg).
Mais sur le terrain, le large écho donné par les médias audiovisuels aux harangues de March and March, les mesures d’intimidations que multiplient ses militants, à l’approche de la date butoir du 30 juin, et la faiblesse de la réaction du gouvernement n’ont pas échappé aux travailleurs étrangers. Partout dans le pays, une chape de peur s’est abattue sur les migrants et les réfugiés, estimés à 3 millions de personnes, soit un peu plus de 5 % de la population.
Le climat est d’autant plus lourd que les liens du groupe March and March avec l’entourage de l’ancien président Jacob Zuma, destitué en 2017 pour corruption, ont été établis par le média d’investigation AmaBhungane. Or, en juillet 2021, en réaction à son arrestation, les partisans du chef d’Etat déchu avaient semé le chaos dans le Kwazulu-Natal et le Gauteng, la région de Johannesburg, causant plus de 350 morts et des dégâts à l’économie évalués à 50 milliards de rands (2,6 millions d’euros). Le spectre d’une réédition de ces émeutes accroît l’anxiété des étrangers, bien conscients d’être les boucs émissaires du marasme économique sud-africain.
Un mur « invisible »
Depuis une semaine, des milliers d’entre eux, malawites et en situation irrégulière pour l’immense majorité, convergent vers l’ancien Drive-In de Durban. Cet immense parking désaffecté, qui hébergeait, il y a quelques décennies, le cinéma en plein air de la ville, sert de plateforme de rapatriement des sans-papiers. Chaque soir, des dizaines de bus, remplis à craquer, quittent l’enceinte pour un long voyage vers le nord, en direction de Johannesburg, puis de Lilongwe, la capitale du Malawi.
« J’ai entassé toute ma vie dans ces trois valises, grimace Mohamed Hawa, un quadragénaire qui attend de pénétrer sur le Drive-In, avec des centaines d’autres personnes. Tout le reste, je l’abandonne ici. » Arrivé à Durban en 2009, il profitait de son salaire d’instituteur, dans une école de la communauté malawite, pour financer les vieux jours de ses parents et offrir des études à ses enfants, tous restés au pays. Mais il y a quelques jours, un homme est venu à son domicile, dans un township de Durban. L’inconnu, probablement informé de sa nationalité par le voisinage, lui a intimé l’ordre de quitter l’Afrique du Sud. « Je n’arrive pas à comprendre cette haine, ils traquent les étrangers partout dans le pays, poursuit Mohamed Hawa. J’ai résisté aux pressions xénophobes par le passé. Mais là, nous n’avons plus d’option. Il nous faut partir. »
D’après les autorités du Kwazulu-Natal, à la date du 28 juin, 12 000 Malawites avaient déjà été expulsés depuis le Drive-In. Un phénomène qui se répète : au Cap, des centaines de Zimbabwéens campent par exemple devant leur consulat, dans l’attente d’une place dans un bus de rapatriement. « Vous connaissez le mur que Trump a construit avec le Mexique ? Ici aussi nous avons un mur, mais il est invisible, dit Yasmin Rajah, employée de l’ONG Refugee Social Services à Durban. Notre législation est en théorie progressiste, nous avons signé la Convention des Nations unies sur les réfugiés sans la moindre réserve. Mais en réalité, notre système est cassé, rongé par la corruption et par la xénophobie. »
Les immigrés illégaux ne sont pas les seuls concernés. Cent cinquante étrangers, dont des femmes et des enfants en bas âge, campent depuis un mois et demi sur un trottoir du centre de Durban, en face de l’annexe locale du ministère de l’intérieur. Issus de différents pays d’Afrique, ils exigent d’être placés sous la protection de la police après avoir été chassés de leur travail et de leur domicile par des membres de March and March ou des émules de cette organisation. Leur premier rassemblement, devant le commissariat central, avait été dispersé par la force, le 19 mai. Le maire de Durban, venu dans leur nouveau campement, avenue Che-Guevara, a vérifié en personne leur statut. Selon les organisateurs du sit-in, seules deux personnes n’étaient pas en règle.
« Ma présence dans ce pays est parfaitement légale, je veux juste retrouver ma vie normale », explique Ibrahim Mateso, un Burundais de 41 ans, en jean slim, un calot blanc sur la tête. Ce membre de l’ethnie hutu, dont presque toute la famille a péri dans la guerre civile ayant déchiré ce pays à partir de 1993, est arrivé en 2005 en Afrique du Sud, après des escales au Congo et en Tanzanie. Vendeur de rue après avoir été gardien de parking, il affirme s’être fait confisquer sa licence – dont il montre une photo sur son smartphone – ainsi que toutes ses marchandises par un policier. « Huit sacs remplis de tee-shirts, de paquets de chips, de cigarettes et de rouleaux de papier toilettes, maugrée-t-il. Il y en avait pour plus de 3 000 rands [160 euros]. Je n’ai plus un sou pour me loger. Mais hors de question de rentrer dans mon pays. Je ne veux pas me retrouver en face des tueurs de mes parents. »
Aucune réaction
Interrogé sur ces actes de harcèlement, un responsable de la communication de la province du Kwazulu-Natal a estimé que les sans-abri de l’avenue Che-Guevara devaient « aller se plaindre à la police », faisant mine d’ignorer que leurs doléances, déjà exprimées, n’ont suscité, à ce stade, aucune réaction des forces de l’ordre.
Dans le bidonville de Jika Joe, cerné sur un côté par un marécage de détritus pestilentiels, les déboires des étrangers n’émeuvent guère. Mpendulo Necwane, la tenancière d’une baraque à frites, se félicite qu’après l’attaque du 19 juin tous les Malawites aient décampé. « Il y en avait vraiment trop, on respire enfin », dit-elle. Son voisin, Musa Sithole, qui tient une minuscule épicerie, se réjouit lui aussi de leur départ, arguant que les produits contrefaits vendus par certains d’entre eux nuisaient à ses affaires. « Si je ne devais pas travailler, j’irais à la manifestation de March and March, ce 30 juin », assure-t-il.
Dans son bureau de Durban, S’bu Zikode, le président d’Abahlali baseMjondolo, le mouvement de défense des sans-terres et des sans-abri sud-africains, pousse un long soupir. « Tuer des pauvres est devenu parfaitement normal dans notre pays. » Cette figure de la société civile sud-africaine, engagée depuis vingt ans dans l’aide aux indigents des bidonvilles, s’indigne des manœuvres de March and March et des nombreux partis politiques qui le soutiennent en sous-main ou plus explicitement. Selon lui, plutôt que de se focaliser sur les méfaits supposés des clandestins, le débat aurait dû porter sur la faillite du gouvernement, aussi incapable de résorber le chômage que de contrôler les frontières. « La colère des pauvres est dirigée contre les mauvaises personnes, dit-il. Si le pouvoir faisait son travail, les clandestins ne seraient pas là. »
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