– Le face-à-face entre l’Iran et les Etats-Unis autour du détroit d’Ormuz révèle une tendance plus globale : les mers cessent d’être des espaces ouverts pour devenir des territoires comme les autres. Les Etats reprennent le contrôle de ces espaces de liberté, par où transitent 90 % des échanges de marchandises, et qui ont permis à la mondialisation économique de se déployer au cours des trois dernières décennies. La convention des Nations unies sur le droit de la mer, signée en 1982 à Montego Bay (Jamaïque), garantit pourtant le libre passage en transit dans les détroits, et la liberté quasi totale de navigation en haute mer. Mais ce sont surtout les Etats-Unis qui, pour continuer à bénéficier de la mondialisation, ont défendu cette liberté de navigation avec leur puissante flotte navale.
Cette hégémonie américaine sur les mers s’est effritée, concurrencée par la Chine, d’autant plus que les Etats-Unis ne se considèrent plus comme les bénéficiaires de la mondialisation fondée sur le libre-échange. Pékin revendique la quasi-totalité de la mer de Chine méridionale et bétonne les îlots disputés pour y construire des infrastructures tout en renforçant la présence de ses gardes-côtes. Le détroit de Bab Al-Mandeb, à l’entrée de la mer Rouge, qui donne accès au canal de Suez, est déserté par les porte-conteneurs depuis les attaques des rebelles houthistes, en décembre 2023. Mais c’est sans doute le contrôle par l’Iran de la crise du détroit d’Ormuz qui symbolise le mieux le déclin de l’hégémonie américaine.
La mise en place d’un droit de passage par les gardiens de la révolution marque une rupture avec des siècles de droit maritime. L’un des rares pays à avoir imposé un péage est le Danemark, sur le détroit d’Oresund qui sépare la mer du Nord de la mer Baltique, entre 1429 et 1857, autrement dit à une ère féodale qui précède le mouvement de libéralisation et de mondialisation économique. Sur les détroits du Bosphore ou des Dardanelles, la liberté de circulation est garantie par la convention de Montreux (1936) et les frais de passage demandés par les autorités turques sont limités et servent à superviser la navigation. Quant aux canaux, ce sont des voies de passage qui traversent des Etats souverains et nécessitent des investissements importants.
Protection des forces navales
Contrairement au détroit de Bab Al-Mandeb, celui d’Ormuz, qui irrigue le reste du monde en hydrocarbures, peut difficilement être contourné. Il suffit donc de contrôler ce petit bout de mer d’une cinquantaine de kilomètres de large pour faire flamber les prix du pétrole sur toute la planète, y compris aux Etats-Unis où la hausse du prix du carburant, à quelques mois des élections de mi-mandat, qui se tiendront en novembre, est très impopulaire.
En contrôlant ce détroit, l’Iran peut donc facilement imposer ses conditions au reste du monde. Avec son blocus naval, Donald Trump veut lui retirer ce levier de contrôle disproportionné sur l’économie mondiale. D’autant plus que le paiement d’un péage, par les armateurs, aux gardiens de la révolution est une violation des sanctions occidentales.
Un porte-conteneurs du groupe français CMA CGM a obtenu l’autorisation de Téhéran pour traverser le détroit d’Ormuz début avril, sans donner de détails sur les conditions de son passage et sans que l’on sache s’il a payé le régime iranien. Les géants des mers vont devoir faire preuve, à l’avenir, d’une grande habileté diplomatique. Ils vont aussi avoir besoin de la protection des forces navales. Dans la mer Rouge, des frégates militaires ont été déployées par l’Europe et les Etats-Unis pour protéger le trafic marchand.
Donald Trump s’est-il engagé dans un bras de fer avec l’Iran pour défendre la liberté de navigation sur le détroit d’Ormuz ? Rien n’est moins sûr, comme en témoigne son initiative surprenante d’un « joint-venture » censé partager avec l’Iran un péage maritime, dévoilée le 8 avril. Le président américain n’y voyait pas d’inconvénient à condition qu’il en tire lui aussi les dividendes. Les mers ne sont plus des espaces de liberté, mais des territoires dont le contrôle se monnaye. Elles basculent dans une nouvelle ère : celle du capitalisme de rente.
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