De Sidiki Diabaté à Sona Jobarteh, un nouveau souffle pour la kora

L’instrument à cordes ouest-africain voit son public rajeunir et son répertoire évoluer, comme l’illustre le concert parisien du musicien malien, qui se produit ce vendredi 18 septembre à l’Accor Arena.

Le Monde  – Bling-bling, ego trip et syncrétisme stylistique. Ce sont quelques-uns des éléments qui charpentent la carrière du chanteur et joueur de kora Sidiki Diabaté. Sans parler de sa prestigieuse lignée : le natif de Bamako n’est autre que le fils aîné de l’un des grands noms de la kora et de la musique mandingue, le défunt Toumani Diabaté (1965-2024). A 34 ans, il est l’un des artisans d’un certain renouveau autour de la kora, instrument à cordes ouest-africain associé aux griots. Avec un public rajeuni, un langage qui s’enrichit et s’accorde avec les tendances actuelles et une féminisation de la pratique qui va crescendo.

Ce vendredi 18 septembre, Sidiki Diabaté se produit à l’Accor Arena, salle parisienne de 20 000 places qu’il a déjà occupée en 2023. Le musicien virtuose promet, lors d’un échange avec Le Monde, un spectacle grandiose et la présence de moult invités. Celui qui, en 2020, avait été incarcéré trois mois à Bamako à la suite de faits présumés de violences sur son ex-compagne clame que les ennuis sont derrière lui et revendique le titre de « prince de la kora ».

Son dernier album en date, Kora Lover (Play Two, 2024), fait la part belle à la musique mandingue, à la rumba congolaise, à l’amapiano et surtout aux musiques dites « urbaines », entre rap et afropop. « J’estime que la tradition à laquelle j’appartiens n’a pas de frontières, donc les expérimentations sont nécessaires à ma musique », affirme-t-il. Nommé aux Grammy Awards, en 2015, pour un album en duo avec son père, Sidiki Diabaté s’inscrit, au-delà de son ascendance, au cœur d’un terreau cultivé par des musiciens qui ont popularisé la kora à l’échelle globale dans divers genres musicaux, de la pop à l’électro en passant par le rock.

Bousculer la tradition

On pense au « griot électrique » guinéen Mory Kanté (1950-2020) et ses tubes des années 1980 ou au Gambien Foday Musa Suso (1950-2025), qui a notamment collaboré avec le compositeur américain Philip Glass. Dans leur sillage, toujours au gré de diverses esthétiques musicales, on retrouve le père de Sidiki Diabaté, son compatriote Ballaké Sissoko ou les Sénégalais Soriba Kouyaté (1963-2010) et Ablaye Cissoko.

Le joueur de kora Ballaké Sissoko et le violoncelliste et bassiste français Vincent Segal en concert à la Cité de la musique, à Paris, le 9 septembre 2015.

Des noms qui font soupirer d’extase Momi Maiga. Ce musicien et chanteur sénégalais de 29 ans, originaire de Ziguinchor, dans le sud du pays, et installé à Séville (Espagne), fait notamment dialoguer, sur son deuxième album, Nio (Segell Microscopi, 2022), musique mandingue et flamenco. De quoi rappeler l’un des projets du guinéen Djeli Moussa Diawara, membre éminent, de 2002 à 2010, du fameux Kora Jazz Trio, qui associait la tradition musicale mandingue à la liberté du jazz. « Je m’inspire de la fusion musicale avec laquelle j’ai grandi en Casamance et des sonorités que j’ai découvertes en Espagne. Il y a certes le flamenco, mais aussi le jazz et les musiques méditerranéennes », précise Momi Moiga, qui a accompagné Youssou N’Dour sur scène, lors des Francofolies, à La Rochelle, en juillet.

Une démarche syncrétique qui semble toute naturelle à Ablaye Cissoko, figure emblématique du festival de jazz de Saint-Louis (Sénégal) et fondateur du festival Au tour des cordes dans la même ville. « Notre ambition à tous est d’installer la kora dans la modernité tout en respectant le patrimoine musical dont nous sommes les héritiers », nous résume le griot de 56 ans.

Le malien Ballaké Sissoko, 58 ans, dont la palette sonore s’étend au jazz, mais encore à la variété française, abonde. « D’aucuns se plaignent que l’on bouscule la tradition attachée à la kora, mais on ne peut pas passer outre l’évolution du monde dans lequel on vit. Aujourd’hui, au-delà de la nouvelle génération, on a aussi des musiciens non-africains qui jouent de la kora sans connaître le langage mandingue, et, pour moi, ce n’est pas un problème », déclare au Monde celui qui a notamment collaboré avec Jean-Louis Aubert et Thee Stranded Horse. Et de revenir sur l’évolution de l’instrument : « Aujourd’hui, pour les cordes, au lieu de boyaux d’animaux, nous utilisons du nylon. L’accordage de l’instrument a également été facilité grâce aux clés mécaniques. On peut aussi, avec la kora chromatique, jouer des demi-tons. La guitare ou le violoncelle ont connu des transformations. Pourquoi pas la kora ? »

De plus en plus de femmes

Momi Maiga est allé encore plus loin : au lieu d’une coque séchée de calebasse, cœur de l’instrument qui fait office de caisse de résonance, il a opté pour la fibre de carbone, plus solide. « Avant ce changement, j’ai vu trois de mes koras se casser au cours de mes déplacements en avion », regrette-t-il. Il estime que l’évolution de l’instrument va de pair avec une polyvalence de plus en plus manifeste.

Et sans doute les femmes seront-elles aussi plus nombreuses à s’emparer, au grand jour, de l’instrument traditionnellement réservé aux hommes. « Quand, à 22 ans, j’ai voulu me mettre à la kora, cela n’a pas été évident, et j’ai dû me cacher », raconte Senny Camara, joueuse de kora et chanteuse native de Dakar. Désormais établie en France, celle qui a grandi à Tataguine (Sénégal), a publié un premier album autoproduit, Yené (2024), entre folk et blues. Elle ne dévoile pas son âge, mais considère appartenir à une génération de musiciens pour laquelle la musique d’un Sidiki Diabaté relève de l’évidence. « Je crains juste que l’on perde, un jour, l’aspect organique de cet instrument, qu’il soit remplacé par des machines », nuance-t-elle.

Parmi ses influences, elle cite des joueuses de kora qui n’ont pas pu jouir de la reconnaissance qu’elles méritaient, comme la Malienne Madina N’Diaye, née en 1964 à Tombouctou. « Madina N’Diaye, qui est aveugle, a été initiée par mon père. Donc, pour moi, il est normal de voir des femmes jouer de la kora », rebondit Sidiki Diabaté. Ablaye Cissoko, fondateur d’une école consacrée à l’apprentissage de la kora à Saint-Louis, enseigne à des jeunes filles âgées de 10 à 16 ans. Il a aussi permis à la chanteuse belgo-camerounaise Lubiana, 32 ans, de parfaire son apprentissage de l’instrument. « La kora épouse les évolutions des sociétés actuelles, et je trouve bienvenu que de plus en plus de femmes s’en saisissent », estime-t-il.

La chanteuse et joueuse de kora gambienne Sona Jobarteh en concert à la Philharmonie de Paris, lors du festival Jazz à La Villette, à Paris, le 31 août 2025.

 

Momi Maiga comme Senny Camara considèrent qu’une musicienne a particulièrement contribué à abattre les cloisons : Sona Jobarteh, Britannico-Gambienne de 42 ans, qui cumule près de vingt ans d’une carrière aujourd’hui internationale et a réalisé trois albums sous son nom. Elle est régulièrement présentée comme « la première femme à avoir joué de la kora en public », ce qui a le don de l’agacer. « Mon rêve n’a jamais été d’être une femme joueuse de kora. Je voulais surtout arriver à faire partie du vivier des musiciens prodiges de cet instrument, nous explique-t-elle, de la Gambie où elle réside. On vit dans un monde où plutôt que de chercher à écouter de la bonne musique, on préfère s’attacher au storytelling. » Elle a néanmoins fini par considérer que cette étiquette a de quoi inciter d’autres femmes à embrasser l’instrument à cordes traditionnel.

« Je mesure la chance d’avoir un père qui, non seulement, a largement contribué à mon apprentissage, mais m’a toujours dit que le fait d’être une femme ne comptait absolument pas », ajoute celle qui cultive tant la tradition mandingue que les textures contemporaines. « De temps à autre, la kora doit échapper à ses dimensions traditionnelle et familiale pour pouvoir continuer à groover », juge Ballaké Sissoko. Sidiki Diabaté appelle, lui, à poursuivre la transmission tout en inscrivant cette harpe-luth dans d’autres creusets. Et de suggérer le punk ou le heavy metal…

Sidiki Diabaté en concert vendredi 18 septembre à l’Accor Arena, 8, boulevard de Bercy, Paris 12e.

 

 

 

 

Source : Le Monde

 

 

 

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