« C’était la chance de notre vie » : après un exil de seulement quelques heures à Ceuta, des dizaines de milliers de jeunes regagnent le Maroc

Le Monde ReportageEncouragées par des messages sur les réseaux sociaux, quelque 50 000 personnes ont rejoint illégalement l’enclave espagnole depuis jeudi 30 juillet, un afflux sans précédent. Mais la plupart d’entre elles ont déjà été contraintes de faire le chemin retour.

Un jeune retourne au Maroc en passant par une clôture, sous le regard de militaires espagnols qui montent la garde, à Ceuta (Espagne), le 31 juillet 2026.

Leur exil a duré un ou deux jours. Trois pour les plus chanceux. A peine le temps de croire à leur rêve fou : une nouvelle vie en Europe. « Chez nous au Maroc, les rêves nous tuent », lance Hamza El Yemen, 25 ans.

Il est temps, pour ces innombrables gamins, de rentrer à la maison, c’est-à-dire de reprendre la route vers un pays qu’ils auraient voulu ne pas revoir de sitôt. Et de lancer des « bye-bye » à Ceuta, enclave espagnole, au nord du royaume chérifien, l’une des deux seules frontières terrestres de l’Union européenne avec le continent africain.

Vendredi 31 juillet, des dizaines de milliers de Marocains, pour la plupart des jeunes hommes ou des adolescents – certains semblent être des enfants d’à peine 10 ans –, et quelques femmes, ont retraversé la frontière dans l’autre sens après l’avoir franchie la veille, ou l’avant-veille, le plus souvent à la nage. La grille haute de plusieurs mètres leur est, cette fois-ci, grande ouverte, gardée par l’armée espagnole.

Plus de 48 000 personnes sont déjà retournées au Maroc, a annoncé le gouvernement espagnol vendredi soir. Juan Vivas, président (PP) de la ville autonome de Ceuta, a assuré qu’« environ 60 000 personnes sont entrées dans notre ville », soit « 70 % de la population ». Le ministère de l’intérieur avance, lui, le chiffre de 50 000 migrants.

Cet après-midi-là, sous un soleil sans clémence, ce retour de l’exil s’étire en un long cortège de plusieurs kilomètres, presque silencieux. Durant des heures, sans interruption, cette jeunesse aux pieds nus ou en chaussettes noircies par le bitume, en short de bain, une serviette parfois jetée sur les épaules, avance sans courir, sans protester, parfois avec le sourire.

« Je me voyais travailler ici »

Aux militaires qu’ils croisent, ils lancent des « Viva España ! » et des « Lamine Yamal », joyau de l’équipe nationale de la Roja, en partie d’origine marocaine. Un jeune s’approche d’un soldat : « Il va m’arriver quelque chose là-bas ? », lui demande-t-il en arabe. « Je ne le crois pas », lui répond le soldat dans la même langue.

Ces éphémères exilés disent repartir de leur propre volonté, car ils n’ont presque rien mangé depuis leur arrivée sur le sol espagnol. Ils ont à peine dormi. Ils assurent que les boutiques de Ceuta ont fermé ou n’ont pas souhaité les servir. « On nous faisait payer la cigarette 1 ou 2 euros », décrit Djamel (il n’a pas souhaité donner son nom de famille, comme tous les témoins cités par leur seul prénom), qui se fait sermonner par un militaire lui demandant d’avancer plus vite.

Ces jeunes pensaient également être pris en charge par des associations, mais celles-ci ont été débordées. Certains blessés ont, tout de même, été soignés par la Croix-Rouge espagnole, ou dirigés vers l’hôpital.

Des migrants originaires du Maroc entrent à Ceuta, en Espagne, par la mer, le 31 juillet 2026.
A Ceuta (Espagne), le 31 juillet 2026.

Il leur a également été impossible de rejoindre l’autre rive de la Méditerranée. Dans la ville, autour de la gare maritime d’où partent les ferries pour se rendre sur la péninsule, la police a repoussé les migrants, leur intimant l’ordre de se diriger vers la frontière terrestre. La plupart se sont exécutés, glissant au passage quelques « désolé ». Quelques-uns ont été arrêtés, l’un d’eux a été violemment matraqué vendredi après-midi, non loin de touristes fraîchement arrivées par bateau qui attendaient, valises à la main, leur taxi.

« C’est donc ça, l’Europe ? On accueille les étrangers chez nous mais ici, on ne veut pas de nous, se désole Mohamed, avant de franchir la frontière vers le Maroc. Je me voyais travailler ici. » Il reste à ces jeunes une seule chose à sauver : le souvenir d’une traversée éclair inédite entre les deux pays, et d’avoir vu un bout d’Europe. « Je voulais venir à Sebta [Ceuta, en arabe] pour gagner de l’argent et aider mes parents à se faire soigner », argue Ziad Bousad, 23 ans.

« Une opportunité »

Ce maître-nageur est venu jeudi 30 juillet de Derb Sultan, quartier populaire de Casablanca. « Le matin, j’ai vu sur Instagram et TikTok des vidéos de gens qui traversaient la frontière et disaient : “Ils ont ouvert la porte” », raconte-t-il. Avec plusieurs amis, ils ont décidé de se rendre à Fnideq, la ville frontalière de Ceuta : ils se sont partagé un inDrive (un VTC) et les 1 450 dirhams (135 euros) de la course. « On a fait attention pour éviter la police », souligne-t-il.

Une colline aux abords de Fnideq (Maroc), le 31 juillet 2026. Lire la suite

 (Ceuta [Espagne] et Fnideq [Maroc], envoyé spécial)

Source : Le Monde

 

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