Crédit international – L’Afrique entre financements indispensables et dépendance à risques : quelques trajectoires subsahariennes

Le 360.ma – Fin 2025, 24 pays africains reçoivent plus de la moitié de leurs prêts transfrontaliers de banques d’un seul pays. Derrière ce chiffre de la Banque des règlements internationaux, une réalité brutale : la contraction d’un seul créancier peut assécher le financement de nombreux emprunteurs. Les obligations internationales ont élargi la base d’investisseurs mais qui peuvent fuir dès que les conditions mondiales se retournent.

 

La Banque des règlements internationaux (BIS), surnommée la «banque des banques centrales», a publié lundi 14 septembre 2026 un document intitulé «International credit to Africa». Ce n’est pas un rapport de plus sur la dette africaine. C’est une radiographie d’un demi-siècle de financement extérieur, avec une conclusion qui dérange: l’Afrique subsaharienne, représentée ici par 45 pays*, est devenue un terrain de jeu stratégique pour les banques chinoises, les marchés obligataires et les investisseurs en quête de rendement, mais elle reste exposée à une double vulnérabilité, la concentration des prêteurs et la domination du dollar.

Le document rappelle d’abord une évidence démographique qui change tout: «la population en âge de travailler en Afrique a déjà dépassé celle de l’Amérique du Nord et de l’Europe occidentale», et elle doit dépasser celle de la Chine dans la prochaine décennie, puis celle de l’Inde dans 30 ans. Une projection qui, couplée à un crédit intérieur encore immature, fait du crédit international un levier central pour financer l’investissement.

Les pays qui s’imposent, les dépendances qui s’installent

Pays / groupe Ce que dit la Banque des règlements internationaux (BIS) Instrument principal Monnaie / devise Enjeu ou risque
Angola A reçu le plus d’engagements BRI: 19 milliards de dollars, «liées en grande partie aux infrastructures pétrolières». Énergie et transport ont été les principaux domaines financés par la BRI jusqu’en 2019. Prêts BRI, prêts bancaires transfrontaliers Dollar (80–90 % des prêts BRI) Ralentissement BRI après 2020 ; inquiétudes sur la soutenabilité de la dette et les faibles rendements.
Nigeria A rejoint l’Afrique du Sud et le Liberia parmi les principaux emprunteurs transfrontaliers. A émis des eurobonds dès 2011 après un accord du Club de Paris. Engagements BRI plus modestes, mais d’autres banques ont continué à prêter. Prêts transfrontaliers, eurobonds Dollar Diversification des créanciers ; dépendance aux marchés obligataires.
Maurice A rejoint le Nigeria, l’Angola, l’Afrique du Sud et le Liberia parmi les principaux emprunteurs dans les prêts bancaires transfrontaliers. Prêts bancaires transfrontaliers Non précisé Émergence comme emprunteur significatif.
Afrique du Sud Principal emprunteur historique. «L’exemple le plus marquant de la capacité à surmonter le péché originel». Les obligations en rand ne représentent que 4% de ses émissions internationales, mais les investisseurs étrangers achètent massivement des obligations domestiques: environ la moitié des obligations détenues par des non-résidents, jusqu’à 80% pour les obligations publiques. Obligations domestiques et internationales, prêts transfrontaliers Rand Le risque de change se déplace de l’emprunteur vers l’investisseur ; volatilité possible des investisseurs étrangers.
Liberia Cité comme l’un des principaux emprunteurs dans les prêts bancaires transfrontaliers, aux côtés de l’Afrique du Sud. Prêts bancaires transfrontaliers Non précisé Concentration possible des créanciers.
Éthiopie Engagements BRI relativement importants. Figure parmi les pays où l’on observe potentiellement un désinvestissement des banques non chinoises: «quelques pays se situent en dessous de la ligne des 45 degrés». Les clauses restrictives des prêts BRI pourraient décourager d’autres prêteurs. Prêts BRI, prêts bancaires transfrontaliers Dollar Réduction de la diversification des créanciers ; clauses restrictives.
Kenya Cas notable d’usage du renminbi: des prêts initialement en dollars ont été convertis en renminbi pour réduire le coût du service de la dette. Les investisseurs internationaux ont aussi progressé sur son marché domestique. Prêts transfrontaliers, obligations domestiques Renminbi, dollar Exception dans un paysage dominé par le dollar ; risque de change.
Ghana A rejoint l’Afrique du Sud en émettant des obligations à grande échelle. Les investisseurs internationaux ont fait des incursions sur son marché domestique. Obligations internationales et domestiques Dollar Base d’investisseurs élargie, mais sensible aux conditions financières mondiales.
Côte d’Ivoire A rejoint l’Afrique du Sud en émettant des obligations à grande échelle. A achevé son programme d’allégement en 2012, créant un espace fiscal pour des financements non concessionnels. Émet une partie de ses obligations internationales en euros. Obligations internationales, prêts transfrontaliers Euro, dollar Liens historiques et économiques avec l’Europe ; dépendance aux investisseurs étrangers.
Sénégal, Bénin, Togo Membres de la zone franc d’Afrique de l’Ouest. Utilisent l’euro pour une partie de leurs emprunts bancaires transfrontaliers et de leurs obligations internationales, en raison de leur ancrage à l’euro et de leurs liens avec la France et les banques françaises. Prêts transfrontaliers, obligations internationales Euro Dépendance à l’euro ; concentration sur quelques prêteurs européens.
Zambie Les investisseurs internationaux ont progressé sur son marché domestique de titres. Obligations domestiques Non précisé Exposition aux mouvements des investisseurs étrangers.

Source: Banque des règlements internationaux (BIS).

 

La BIS note que le crédit intérieur reste la principale source de financement, mais que son ratio au PIB recule, tandis que le crédit international, lui, monte en part du PIB. Un basculement qui n’est pas sans risque: risque de change, surendettement, ou encore alimentation de booms de crédit domestiques.

Les pays qui sortent du lot

La BIS identifie des trajectoires nationales distinctes. Dans les prêts bancaires transfrontaliers, «le Nigeria, l’Angola et l’île Maurice ont rejoint l’Afrique du Sud et le Liberia parmi les principaux emprunteurs».

Autrement dit, l’Afrique du Sud n’est plus la seule porte d’entrée du crédit bancaire international. Dans les obligations internationales, «le Nigeria, l’Angola, le Ghana, la Côte d’Ivoire et d’autres pays ont emboîté le pas à l’Afrique du Sud en émettant des obligations à grande échelle». Ces pays ne sont pas seulement des emprunteurs: ils deviennent des émetteurs, donc des acteurs visibles sur les marchés.

L’Angola mérite une mention particulière. Le document indique qu’il a reçu le plus d’engagements dans le cadre de l’initiative Belt and Road Initiative (BRI) ou initiative «La Ceinture et la Route», à hauteur de 19 milliards de dollars, «liées en grande partie aux infrastructures pétrolières».

C’est le symbole d’une logique sectorielle: énergie et transport ont été les principaux domaines financés par la Belt and Road Initiative (BRI) jusqu’en 2019. Mais la BIS précise que le rythme des nouveaux investissements BRI a fortement ralenti après 2020, en raison des inquiétudes sur la soutenabilité de la dette et des faibles rendements, auxquelles s’ajoutent les difficultés des banques chinoises liées à l’immobilier domestique.

L’Éthiopie illustre un autre cas de figure. Elle figure parmi les pays où les engagements BRI ont été relativement importants, et où l’on observe potentiellement un désinvestissement des banques non chinoises: «quelques pays se situent en dessous de la ligne des 45 degrés, ce qui reflète un désengagement potentiel des banques non chinoises».

En clair, l’arrivée massive de prêts chinois peut décourager d’autres prêteurs, notamment à cause de clauses restrictives, telles que l’interdiction de participer à d’autres accords de restructuration collective, des contrôles sur les garanties ou des dettes exigibles. Le risque n’est pas théorique: il peut réduire la diversification des créanciers.

À l’inverse, le Nigeria et l’Afrique du Sud apparaissent comme des cas où les engagements BRI sont plus modestes, mais où d’autres banques ont continué à prêter. La BIS observe que, pour la plupart des pays, la croissance totale des prêts transfrontaliers dépasse celle des engagements BRI, ce qui signifie que des banques non chinoises ont également augmenté leurs prêts. C’est une nuance importante: la Chine n’a pas remplacé tout le monde, elle a modifié la hiérarchie.

La Chine, premier prêteur, mais pas en renminbi

Le document est catégorique: «les banques chinoises se sont imposées comme des bailleurs de fonds majeurs dans le cadre de l’initiative «La Ceinture et la Route»». Entre 2015, date à laquelle la Chine commence à déclarer aux statistiques bancaires de la BIS, et 2020, les encours de prêts des banques chinoises atteignent un tiers du total des prêts transfrontaliers à l’Afrique.

La Chine devient ainsi le plus grand système bancaire prêteur. Fin 2025, les banques chinoises prêtent à plus de 40 pays africains, sont le prêteur principal de 24 d’entre eux et représentent plus de 50% du total pour 15 pays. À titre de comparaison, les banques françaises, deuxième système prêteur, ne sont le prêteur principal que de neuf pays.

Mais la BIS souligne une limite stratégique majeure: «l’utilisation du renminbi (nom officiel de la monnaie de la République populaire de Chine) est restée limitée, la plupart des crédits internationaux étant toujours libellés en dollars.» Dans le détail, 80 à 90% des prêts BRI sont libellés en dollars. Seuls environ 6% des prêts transfrontaliers sont en renminbi, avec une concentration notable au Kenya, où des prêts initialement en dollars ont été convertis en renminbi pour réduire le coût du service de la dette. La puissance prêteuse chinoise ne s’est donc pas traduite par une internationalisation monétaire à la hauteur de son poids financier.

Le deuxième basculement est obligataire. Les encours de prêts transfrontaliers ont plus que doublé, passant d’environ 100 milliards de dollars fin 2009 à environ 264 milliards fin 2025. Les obligations internationales ont été multipliées par plus de sept, de 27 milliards à 192 milliards sur la même période.

En part du PIB africain, les obligations internationales passent de 2% en 2013 à 9% en 2024. Et «en 2023, les crédits internationaux ont dépassé les investissements directs étrangers en Afrique». C’est un seuil symbolique: le crédit international pèse désormais plus que l’investissement direct étranger.

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Source : Le 360.ma (Maroc)

 

 

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