En Algérie, l’enseignement du français en primaire relégué au second plan au profit de l’anglais

La réforme portée par le ministre de l’éducation a suscité une levée de boucliers dans les milieux francophones. Mais elle est soutenue par les partisans d’une mise à jour du système éducatif algérien.

Le Monde – L’enseignement du français dans le système scolaire en Algérie fera bien l’objet d’un déclassement au profit de l’anglais. Malgré une levée de boucliers émanant en particulier des milieux francophones, s’alarmant du risque d’une dégradation de la qualité de l’éducation, le gouvernement algérien tient bon dans sa décision d’imposer l’anglais à l’école primaire comme première langue étrangère au détriment du français.

Une certaine confusion était apparue dans la foulée du conseil des ministres du 6 septembre, au cours duquel le président, Abdelmadjid Tebboune, avait appelé à préserver l’école des « courants idéologiques », désavouant son ministre de l’éducation nationale, Mohamed Seghir Saadaoui, et la réforme qu’il avait portée le 28 juillet. Cette dernière a été partiellement abrogée le 9 septembre, notamment sur ses propositions touchant aux volumes horaires, aux coefficients et à la suppression de la philosophie en terminale scientifique. Le ministre de l’éducation nationale devra revoir sa copie sur ces divers points.

Toutefois, une mesure phare de son dispositif est maintenue : la promotion de l’anglais comme langue enseignée dès la troisième année du primaire (correspondant au CE2), déplaçant mécaniquement l’apprentissage du français à partir de la quatrième année du primaire (CM1). Un communiqué du ministère de l’éducation l’a confirmé, mercredi 16 septembre, afin de lever toute ambiguïté.

Lourde de symbole dans une Algérie forte de plus de 15 millions de locuteurs francophones, la réforme marque une nette volonté politique de renverser la hiérarchie entre le français et l’anglais dans l’enseignement. Elle intervient notamment un an après la généralisation de l’anglais dans les universités de médecine et pharmacie, mise en place dès la rentrée 2025, dans un contexte de crise diplomatique opposant Alger et Paris.

Fractures identitaires

L’annonce de la réforme du 28 juillet avait ravivé les fractures identitaires et historiques du pays. La vieille et durable dichotomie entre intellectuels francisants et arabisants s’est ouvertement exprimée, notamment sur les réseaux sociaux.

Pour les premiers, qui convoquent la célèbre formule de l’écrivain algérien Kateb Yacine sur le français comme « butin de guerre » arraché à l’ancien colonisateur, la promotion à tous crins de l’anglais fait fi de la réalité du pays, où la langue française reste prégnante aussi bien dans l’enseignement que dans l’économie.

Pour les seconds, qui se recrutent en nombre chez les conservateurs, les francophones – souvent dénoncés comme « agents de la France » – ne font que retarder la mise à jour du système éducatif national. Ce courant, appuyé par la Fédération nationale des parents d’élèves, présidée par Djamila Khiar, présente l’anglais comme l’une des clés de la modernité. Pour ses partisans, il s’agit d’orienter le temps scolaire vers des disciplines d’avenir, à l’instar du projet de création d’une filière consacrée à l’intelligence artificielle (IA), quitte à se passer de la philosophie.

Le ministre de l’éducation a pu compter sur de solides appuis : syndicats conservateurs, partis islamistes et nationalistes, ainsi que les formations proches de la présidence de la République, le Front de libération nationale et le Rassemblement national démocratique, qui ont salué la transition vers l’anglais. Seul le Parti des travailleurs (trotskiste) de Louisa Hanoune s’est inquiété de la précipitation du ministre.

Au-delà de la scène partisane, le débat a traversé la communauté académique. Sur la plateforme La Radio des sans voix, le pédagogue Ahmed Tessa, ancien recteur de l’université Mouloud-Mammeri de Tizi Ouzou, a fustigé une décision « à coloration idéologique » et mis en garde contre le manque de préparation des enseignants d’anglais.

« Pas d’autre solution »

La controverse ne semble pas avoir fait fléchir les autorités d’Alger dans leur volonté de poursuivre la tendance, déjà bien entamée, visant à minimiser la place du français. « Il n’y a pas d’autre solution que le passage à l’anglais, si nous voulons être au diapason des nouvelles technologies », avait déclaré M. Tebboune lors de l’inauguration, en avril 2025, de la faculté de médecine Tahri-Mohamed de l’université de Béchar, dans le sud-ouest du pays.

En juillet 2022, le chef d’Etat avait lui-même donné le signal de l’introduction de l’anglais dans le primaire, une orientation que le ministre de l’éducation de l’époque, Abdelhakim Belabed, s’était empressé de mettre en œuvre dès la rentrée de la même année. M. Tebboune avait alors souligné que si le français était un « butin de guerre », l’anglais était, lui, une « langue internationale ».

 

 (Alger, Correspondance)

 

 

Source : Le Monde

 

 

 

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