Au Sénégal, après les gays, les lesbiennes ciblées par une vague d’arrestations

Depuis l’adoption, mi-mars, d’une loi réprimant plus durement l’homosexualité, plus d’une centaine d’hommes ont été arrêtés. Mercredi 29 juillet, huit femmes ont à leur tour été interpellées. La répression s’élargit.

Le Monde – Leur répit n’aura duré que quelques mois. Jusqu’ici relativement épargnées par la répression qui frappe les gays, les lesbiennes sont désormais dans le collimateur des autorités sénégalaises. Mercredi 29 juillet, huit femmes ont été arrêtées puis présentées au procureur de Pikine-Guédiawaye, en banlieue de Dakar. « Nous pensons qu’il s’agit d’un réseau de lesbiennes opérant depuis plusieurs années entre Dakar et Thiès, affirme une source judiciaire. D’autres arrestations pourraient survenir dans les prochains jours. »

Après une première journée d’interrogatoire, les prévenues ont été présentées jeudi au juge d’instruction et placées sous mandat de dépôt. « L’enquête a révélé des faits de proxénétisme, de détournement de mineures, d’offre de drogue, de menaces de mort et d’actes contre-nature », poursuit la même source. Les interpellations ont été lancées à la suite d’une affaire de différend sentimental entre deux femmes. D’après les premiers éléments de l’enquête, l’une d’elles aurait mené une « expédition punitive » contre son ex-amante. Les deux femmes, dont la relation intime a été établie, ont été interpellées par la brigade de recherche de Keur Massar, en première ligne, ces derniers mois, dans le démantèlement de réseaux d’homosexuels présumés. La fouille de leurs téléphones portables a ensuite mené les gendarmes vers six autres femmes accusées, elles aussi, d’« actes contre-nature ».

Depuis l’adoption, mi-mars, d’une loi réprimant plus sévèrement l’homosexualité, c’est la première fois qu’un coup de filet aussi important est mené contre des lesbiennes présumées. Jusque-là, la répression a surtout visé les gays. Selon un décompte des médias sénégalais, en cinq mois, plus d’une centaine d’hommes ont été arrêtés, dont un ressortissant français, à Dakar et dans les autres grandes villes du pays. Jusqu’à présent, un seul procès s’est tenu, en avril. Un jeune ouvrier dakarois de 22 ans a été condamné à six ans de prison ferme en vertu de la nouvelle législation.

« Temps deux »

Cependant, la majeure partie des personnes poursuivies le sont dans le cadre de deux dossiers impliquant des personnalités publiques. La première met en cause Pape Cheikh Diallo, un célèbre animateur de télévision arrêté début février pour, entre autres chefs d’inculpation, « actes contre-nature » et « transmission volontaire du VIH ». La seconde concerne un homme politique, Matar Ndiaga Seck, présenté comme un proche de l’ancien premier ministre Ousmane Sonko. Son arrestation survenue le 15 mai a entraîné dans son sillage le placement en détention d’une trentaine d’hommes. Tous devraient être jugés dans les prochaines semaines, selon plusieurs sources.

Même si elle était jusque-là épargnée par les arrestations, la communauté lesbienne se sentait en danger ces dernières semaines. « Depuis quelque temps, nous entendons parler de listes avec des noms de lesbiennes dessus. Donc chacune fait gaffe, confie une habitante de la banlieue dakaroise. J’ai très peur car je sais que les policiers peuvent remonter très loin en fouillant les téléphones des femmes arrêtées. Même si je ne les connais pas, j’ai effacé tous mes messages. Je ne fréquente plus personne. »

Les menaces sont aussi arrivées de l’ONG Jamra, figure de proue de ce combat homophobe. Son porte-parole et cofondateur, le très médiatique et ultraconservateur Mame Makhtar Guèye, avait prédit un « temps deux » à venir dans la répression. « Les lesbiennes sont les prochaines sur la liste », avertissait-il lors d’un échange avec Le Monde, en juin. Il affirmait avoir remis, début mars, aux autorités policières sénégalaises, des « informations sensibles » mettant en cause des « lesbiennes agressives, toxicomanes, trafiquantes de drogue » ainsi que des ambassades occidentales.

Prises d’assaut ces derniers mois par des Sénégalais qui se disent victimes de la campagne homophobe et demandent des visas humanitaires, les chancelleries se seraient rendues coupables de soutien à des associations de défense des personnes homosexuelles. Or, depuis le dernier tour de vis de législatif, la défense de la cause LGBT + peut être passible du délit d’« apologie ».

Mame Makhtar Guèye aurait pu adoucir son discours lorsque sa fille a été elle-même arrêtée dans un appartement, le 20 juillet, avec trois autres hommes pour « détention et usage de cocaïne » et « actes contre-nature ». Après plusieurs heures d’audition, les accusations d’homosexualité ont finalement été abandonnées, mais la jeune femme reste poursuivie pour usage de stupéfiants. Son père est resté inflexible : il avait appelé la justice à être « exemplaire » dans le traitement de l’affaire.

Source : Le Monde

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