– Dans une salle d’étude de la Faculté de médecine et de pharmacie d’Oujda, Nour (les prénoms ont été modifiés), 24 ans, prépare un examen décisif. Celui qui lui permettra de s’expatrier après l’obtention de son diplôme au Maroc. « Je voudrais poursuivre ma formation en Belgique », confie l’étudiante en septième année. Comme beaucoup de ses camarades, elle rêve d’ailleurs. « En première année, on était peut-être 30 % à envisager de partir. Aujourd’hui, je ne connais personne qui veut rester. »
Chaque année, environ 700 médecins marocains quittent le pays, soit un tiers des diplômés, selon les organisations représentatives du secteur. Un chiffre stable depuis plusieurs années et probablement sous-estimé, selon l’économiste Djamila Chekrouni, spécialiste des dynamiques migratoires et professeure à l’université Mohammed-V de Rabat. « Certains étudiants vont à l’étranger pour se spécialiser et ne reviennent pas, explique la chercheuse. D’autres organisent leur mobilité avant même d’entrer dans le système national. » Surtout, insiste-t-elle, il ne s’agit pas d’un phénomène ponctuel mais d’une « tendance longue », alimentée à la fois par la crise du système de santé marocain et par l’attractivité croissante des pays étrangers en manque de personnel médical.
En août 2025, la mort de huit femmes venues accoucher par césarienne au centre hospitalier régional Hassan-II d’Agadir avait provoqué une vive émotion dans l’opinion publique. L’affaire avait agi comme un catalyseur, déclenchant une mobilisation inédite de jeunes, regroupés sous le mouvement GenZ 212. Face à la contestation, le gouvernement avait multiplié les annonces, promettant notamment un renforcement des effectifs, une amélioration des conditions de travail et un investissement accru dans les infrastructures hospitalières. Mais ces engagements, censés aussi freiner l’exode des médecins, peinent encore à se traduire concrètement sur le terrain.
En 2022, le Maroc consacrait 6 % de son produit intérieur brut à la santé, un niveau inférieur aux recommandations internationales, et le secteur a longtemps été relégué derrière d’autres priorités d’investissement public, comme les infrastructures de transport ou les grands projets sportifs. « Les médecins ne quittent pas uniquement un pays pour un meilleur salaire, ils quittent un système qui ne leur offre pas suffisamment de perspectives professionnelles et de conditions d’exercice à la hauteur de leurs compétences », analyse Djamila Chekrouni.
« Système du dépannage »
Chez Nour, la décision s’est imposée dès la troisième année, après plusieurs stages à l’hôpital. L’étudiante ne s’attendait pas à un tel manque de moyens. Lors d’une de ses premières gardes de nuit, un de ses patients est mort après un arrêt cardiaque. « J’ai couru pendant quinze minutes dans les couloirs pour trouver de l’adrénaline à lui injecter, se souvient-elle. Il n’y en avait nulle part. J’ai essayé de trouver des solutions, mais on était totalement dépourvus du matériel nécessaire à la réanimation. » Elle exerçait pourtant, à ce moment-là, dans un hôpital universitaire de référence.
Quelques années plus tard, en stage lors d’un Erasmus en Belgique, elle découvre un autre système. « Quand j’ai demandé ce qu’on faisait s’il n’y avait pas d’adrénaline, l’encadrant a été surpris. C’était impensable. » Malgré les difficultés administratives, l’éloignement familial ou encore les contraintes liées au port du voile, qui l’ont poussée à se tourner vers la Belgique plutôt que vers la France, où le principe de laïcité impose aux agents du secteur public hospitalier une stricte obligation de neutralité, elle assume son choix : « C’est le prix à payer pour avoir une bonne formation et de bonnes conditions de travail. »
La France reste la première destination de ces médecins prêts à l’exil, devant le Canada, la Belgique, l’Allemagne et les pays du Golfe. De manière générale, souligne Djamila Chekrouni, au-delà de la question salariale, les médecins se dirigent vers des pays qui combinent besoin de main-d’œuvre médicale, politiques de recrutement favorables et perspectives professionnelles et personnelles plus attractives.
Mais partir ne signifie pas toujours réussir à s’installer durablement à l’étranger. Après deux ans aux Etats-Unis, où elle s’est spécialisée en « médecine de la famille », Kaoutar, 29 ans, a dû revenir au Maroc en 2024, contrainte par des difficultés administratives liées à la prolongation de son visa. « Ça a été un choc », confie-t-elle. La jeune praticienne enchaîne depuis les remplacements dans des zones rurales, où elle a découvert un système de santé en grande difficulté. « Là où les besoins sont les plus importants, les infrastructures sanitaires ne sont pas adaptées. Tu te sens inutile, tu n’as rien à offrir aux patients car le matériel de base, le b.a.-ba de la pratique clinique, manque, déplore-t-elle. On travaille dans un système du dépannage. Même pour des gestes simples, comme traiter une plaie superficielle, il manque des équipements. »
Perte économique
Au-delà des obstacles matériels, elle évoque aussi des tensions avec l’administration locale : « L’avis du médecin n’est pas respecté, encore moins quand on est une femme et qu’on est jeune. On ne nous fait pas confiance. On est juste là pour que les autorités puissent dire à la population : “Vous avez un médecin”, mais sans pouvoir réellement agir. » Deux ans après son retour, elle continue à postuler régulièrement à l’étranger. « Peu importe la destination, mon objectif est juste de partir. Et je ne pars pas pour gagner plus, ni pour des raisons familiales, ni pour me surspécialiser, je pars uniquement pour pouvoir pratiquer mon métier en bonne et due forme. »
L’exode des médecins marocains a des conséquences importantes sur le système de santé, insiste Djamila Chekrouni, parce qu’il intervient dans un contexte où le Maroc souffre déjà d’un déficit en ressources humaines médicales. Selon un rapport du ministère de la santé publié en juin, le besoin total en professionnels de santé au titre de la période 2025-2026 est estimé à 83 000 au Maroc. Parmi ces postes vacants, près de 28 000 concernent les médecins. Chaque départ aggrave ainsi la surcharge de travail des praticiens et allonge les délais de prise en charge.
Les zones rurales, déjà fragiles, sont les plus touchées. Et certaines spécialités, recherchées à l’étranger, deviennent particulièrement vulnérables. Un cercle vicieux : « Plus les conditions se dégradent pour ceux qui restent, plus la tentation de partir augmente », alerte l’économiste, qui rappelle aussi que former un médecin représente un investissement public important. Son départ constitue donc aussi une perte économique pour le pays, au bénéfice des systèmes de santé étrangers. « Le véritable défi n’est pas d’empêcher les médecins de partir, mais de créer les conditions pour qu’ils aient envie de rester… Ou de revenir. La rétention des médecins est finalement un indicateur de la capacité d’un pays à offrir à ses élites professionnelles des perspectives de carrière, de reconnaissance et de réalisation de leurs aspirations », estime Djamila Chekrouni.
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