– La « grande mobilisation patriotique » n’a pas attiré les foules. Samedi 9 mai, les 5 000 places du stade Mamadou-Konaté de Bamako n’étaient pas toutes occupées pour le meeting organisé par la junte du général Assimi Goïta. Une affluence bien moindre que celle observée le 14 janvier 2022, quand des dizaines de milliers de Maliens s’étaient massés autour de la place de l’Indépendance de la capitale pour afficher leur soutien aux militaires au pouvoir.
Les attaques de grande ampleur menées conjointement par les djihadistes du Groupe de soutien de l’islam et des musulmans (GSIM) et les indépendantistes du Front de libération de l’Azawad (FLA), le 25 avril, à Bamako et dans différentes régions, n’ont certes pas abouti au but recherché : le renversement de la junte. Mais elles ont sérieusement ébranlé le pouvoir, le précipitant dans une phase de turbulences sans précédent depuis sa prise du pouvoir par un putsch, en 2020.
Bien qu’indéniablement résilient, le général Goïta, ancien commandant des forces spéciales, n’a jamais paru aussi faible. Le 25 avril, son pouvoir a été frappé en plein cœur, dans son fief de la ville garnison de Kati, à une vingtaine de kilomètres de Bamako. Son ministre de la défense et numéro deux de la junte, le général Sadio Camara, y a été tué dans l’attaque de sa résidence par un véhicule piégé.
Dans les jours qui ont suivi, le pouvoir a perdu le contrôle de Kidal, fief des rebelles touareg, qu’il avait reconquis fin 2023, puis Tessalit, dans le nord-est du pays. Comme si l’humiliation ne suffisait pas, ses supplétifs russes d’Africa Corps et certains de ses soldats en étaient expulsés sans même combattre, escortés vers la sortie – et moqués – par leurs ennemis djihadistes et indépendantistes.
Etrangler la junte
Depuis, le GSIM, dans la droite ligne de sa stratégie méthodique d’étranglement de la junte, a imposé un « blocus total » sur Bamako. Concrètement, il interdit à toute personne – hormis les malades – et marchandise d’entrer dans la capitale. Samedi 9 et dimanche 10 mai, des djihadistes ont incendié plusieurs camions et cars de transport, notamment en provenance de Ségou, après avoir fait débarquer leurs passagers. Ces attaques ont contraint plus d’une dizaine de compagnies routières à suspendre leurs liaisons au départ et à destination de Bamako.
Dans les faits, le GSIM n’est pas en mesure de former sans interruption un cordon totalement hermétique autour de la capitale, mais l’effet de dissuasion est réel et les conséquences se font déjà sentir. Samedi, un important convoi d’environ 700 camions-citernes, escorté par l’armée et Africa Corps, est arrivé à Bamako depuis la Côte d’Ivoire.
Si la situation n’est pas encore celle d’octobre 2025, quand un précédent blocus du GSIM sur les importations de carburant avait mis la quasi-totalité des stations-service bamakoises à sec, beaucoup craignent de la revivre rapidement. « La pénurie de carburant est palpable. Le gasoil manque cruellement depuis des semaines et l’essence devient désormais rare dans des stations-service. D’où de longues files d’attente visibles à travers la ville », raconte un habitant.
Sur les marchés, les produits de première nécessité sont globalement disponibles, mais les prix, déjà élevés, sont en hausse. A l’approche de la Tabaski, la populaire fête de l’Aïd-el-Kébir, qui se tiendra dans deux semaines, beaucoup se demandent s’ils pourront trouver et s’offrir un mouton.
Une période de flottement
En cette saison chaude, où les températures dépassent les 40 degrés à Bamako, les longues coupures de courant, et parfois d’eau, rendent la vie encore plus difficile. Certains quartiers n’ont pas d’électricité pendant deux, voire trois jours. La récente destruction de pylônes liés à la centrale de Manantali, près de la frontière avec la Guinée, accentue ces graves perturbations sur le réseau.
« Les gens en ont marre. Même des anciens soutiens zélés de la junte reconnaissent aujourd’hui qu’elle a échoué. Mais tous ont peur de la répression et n’osent donc pas manifester. Sans compter qu’ils pourraient être perçus, à tort, comme des partisans des djihadistes et des indépendantistes », estime un opérateur économique bamakois.
Après le choc des attaques du 25 avril, qui ont fait sérieusement vaciller le pouvoir d’Assimi Goïta mais ne l’ont pas mis totalement K.-O., le Mali semble entré dans une période de flottement, en attendant le prochain round. Entre les 6 et 8 mai, des attaques menées par des djihadistes ont fait au moins 70 morts dans différents villages du centre du pays.
Dans le Nord, à en croire des sources militaires et internes au FLA, de nouvelles attaques seraient en préparation. Les villes d’Aguelhok, où se trouvent toujours des éléments d’Africa Corps et des soldats maliens, et surtout d’Anéfis, 200 kilomètres plus au sud, où sont regroupés environ 400 militaires russes ayant quitté Kidal et Tessalit, sont dans le viseur des indépendantistes et des djihadistes.
« Tout le monde s’attend à un putsch »
« Nous allons les en déloger. Nous attendons juste le bon moment pour attaquer. Ils ne pourront rien faire car la situation autour de Bamako ne leur permet pas de conserver d’importants moyens dans le Nord, affirme un cadre du FLA. Nous procédons par étapes. Ce sera ensuite au tour de Gao [la plus grande ville du septentrion malien, à 240 kilomètres au sud d’Anéfis]. »
Du côté de la junte, pas encore de grande contre-offensive ni d’opération d’ampleur, mais un renforcement du dispositif militaire. A Bamako, notamment autour de l’aéroport, hub logistique d’Africa Corps, autour duquel une grande tranchée est en cours de réalisation, mais aussi dans le nord du pays. Selon une source militaire malienne, près de 200 éléments russes – en plus des quelque 2 000 hommes déjà présents au Mali – ont atterri le 6 mai dans la capitale. « Ils vont probablement monter à Anéfis, où nos gars se préparent aux prochains combats », précise-t-elle.
Comme l’espéraient le GSIM et le FLA, cette situation tendue sur le terrain suscite par ailleurs des tensions au sein de l’armée malienne. Avant de mourir, le général Sadio Camara faisait figure de contrepoids, si ce n’est de rival, à Assimi Goïta. Certains gradés qui lui étaient fidèles, en particulier dans les rangs de la garde nationale, importante composante des forces armées maliennes dont il était issu, n’ont donc guère apprécié que le chef de l’Etat s’approprie son portefeuille de ministre de la défense quatre jours après ses obsèques.
D’autres vont plus loin et se demandent comment un véhicule bourré d’explosif a pu si facilement arriver et exploser devant la résidence du général Camara, à Kati, au cœur d’une des zones censées être les plus sécurisées du Mali. Sans rentrer dans des théories complotistes, ils s’interrogent sur d’éventuelles complicités internes dont auraient bénéficié les assaillants. Dans les jours qui ont suivi les attaques du 25 avril, plusieurs militaires ont été arrêtés. « L’ambiance est fébrile. Tout le monde s’attend à un putsch », conclut l’opérateur bamakois précité.



