– En ce matin de juin, le rond-point de Keur Massar a des allures de ruche. Le carrefour, surplombé par un pont menant à Dakar, la capitale sénégalaise située à 25 kilomètres, s’anime autour des échoppes de téléphonie et d’habillement. Sur les trottoirs, des vendeurs à la criée écoulent des piles de vêtements d’occasion sous le regard d’un gendarme affecté à la sécurisation de l’un des marchés les plus denses de la région. En marge du tumulte, par petits groupes, de jeunes hommes font le pied de grue au bord de la route.
Venus avec une truelle, d’autres avec une scie, ils espèrent trouver un employeur pour la journée. Lors de la présidentielle de mars 2024, beaucoup ont été de fervents soutiens d’Ousmane Sonko et du candidat de son parti, les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), Bassirou Diomaye Faye. Mais l’euphorie a fait place au désenchantement. Pas tant parce que le tandem que formaient le premier ministre et le chef de l’Etat a explosé en vol – le premier a été remercié le 22 mai –, qu’en raison des difficultés économiques dans lesquelles le pays est embourbé.
« Les temps sont durs », lâche Modou (les personnes citées par le prénom souhaitent rester anonymes), 26 ans, vêtu d’un maillot de l’équipe de football du Sénégal. Le maçon, célibataire, a six personnes à sa charge. A ses côtés, Moussa, 33 ans, acquiesce tout en gardant un œil sur la route. Chef de chantier, ce père de famille doit constituer, ce matin-là, une équipe d’ouvriers prêts à travailler au rabais pour un propriétaire dakarois. « Son prix, c’est 6 000 francs CFA [9 euros] la journée au lieu de 8 000 francs CFA. C’est dérisoire ! Parfois, j’ajoute 1 000 francs CFA de ma poche pour mes gars, car je sais qu’ils ont des charges familiales », s’indigne Moussa, sur les chantiers depuis l’âge de 12 ans.
Comme nombre d’ouvriers et de petites mains du secteur de la construction, Modou et Moussa incarnent une frange significative de l’électorat du Pastef. Urbains, peu diplômés et jeunes, ils ont été parmi les premiers à adhérer au discours anticorruption porté par la formation souverainiste, créée en 2014. Les premiers aussi à subir les conséquences d’une des mesures phares du président Bassirou Diomaye Faye : l’arrêt, décrété en mai 2024, un mois après son entrée en fonctions, des chantiers sur le littoral dakarois afin de vérifier la légalité des constructions.
La circulaire, qui visait à assainir un secteur réputé propice à la spéculation illégale et au blanchiment d’argent, a mis un coup d’arrêt à l’un des moteurs de l’économie sénégalaise. Au total, le BTP fournit entre « 500 000 et 600 000 emplois directs et indirects », selon Oumar Ndir, président du Syndicat professionnel des entrepreneurs de bâtiments et travaux publics du Sénégal. En 2018, il contribuait à hauteur de 3 % du produit intérieur brut (PIB), d’après l’Agence nationale de la statistique et de la démographie. « Si l’on ajoute à ce chiffre la promotion immobilière, les cimentiers, les fabricants de fer à béton, etc., nous arrivons à près de 20 % du PIB, corrige Oumar Ndir. Or, depuis 2024, le chiffre d’affaires du secteur a plongé de 20 % et au moins 100 000 personnes ont perdu leur emploi. »
« Un immense gâchis »
A Dakar, le paysage porte les traces de la crise en cours. Après avoir connu une frénésie de constructions, parfois anarchiques, sous les deux derniers présidents – Abdoulaye Wade (2000-2012) et Macky Sall (2012-2024) –, la capitale a vu se multiplier, depuis deux ans, les immeubles en béton brut, inachevés. Seuls les grands travaux entrepris par des sociétés turques, chinoises et françaises semblent résister à la paralysie.
Des turbulences inédites dans le secteur, auxquelles le gouvernement sénégalais peine à faire face. Car, depuis la divulgation d’une dette cachée, contractée par l’ancienne administration et estimée à 132 % du PIB à la fin de 2024, le pays se débat avec le remboursement de ses créanciers internationaux. Sans pouvoir compter sur les prêts du Fonds monétaire international (FMI), toujours suspendus à une clarification du montant de la dette et des modalités de son remboursement.
Le contraste avec l’immense espoir qu’avait suscité l’élection de Bassirou Diomaye Faye est saisissant. Parmi les déçus du nouveau pouvoir figure l’homme d’affaires Pierre Goudiaby Atepa. Grande fortune sénégalaise, ce bâtisseur de monuments a longtemps soutenu Ousmane Sonko. Quand ce dernier est emprisonné par le régime de Macky Sall, en 2023, c’est lui qui fait office de médiateur entre l’opposant et le président sortant afin de négocier sa libération et celle de Bassirou Diomaye Faye, en mars 2024, à la faveur d’une loi d’amnistie.
Deux ans plus tard, « Atepa » concède sans fard sa désillusion : « L’élection de Bassirou Diomaye Faye a suscité un fol espoir, rappelle l’homme hyperactif âgé de 78 ans, depuis son imposant bureau avec vue sur la corniche de Dakar. Il est arrivé au pouvoir alors que le Sénégal s’apprêtait à exploiter son pétrole. Aujourd’hui, j’ai le sentiment d’un immense gâchis à cause de rivalités personnelles. Il fallait s’y attendre, le pouvoir ne se partage pas. »
Président du Club des investisseurs du Sénégal, Pierre Goudiaby Atepa craint que les anciens compagnons de lutte s’affrontent à présent dans la perspective de la présidentielle de 2029. « Qu’ils ne commencent pas une campagne électorale trois ans avant l’échéance !, implore-t-il. Nous avons déjà vécu trois ans de tensions politiques entre 2021 et 2024. L’économie ne tiendra pas si le pays reste englué dans des querelles politiciennes. »
« L’argent circule moins »
Le taux de croissance initialement prévu à 5 % pour 2026 a été revu à la baisse à 2,5 %, contre 6,7 % en 2025. L’inflation, en légère hausse (1,4 %), a fait grimper les dépenses alimentaires. En juin 2024, le gouvernement avait décidé du blocage des prix de certaines denrées prisées des Sénégalais, telles que l’huile ou le sucre. Mais, en cas de restructuration de la dette alignée sur les critères du FMI, le gel des prix pourrait être levé. Tandis qu’Ousmane Sonko s’y était fermement opposé, son successeur à la primature, Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô, n’écarte pas cette option, « si la situation devenait intenable », a-t-il alerté lors de sa nomination, en mai.
Les commerçants, frappés de plein fouet par le blocage des prix, réclament pourtant le maintien de la mesure. « Notre secteur n’est pas loin de la léthargie. Nos marges sont faibles, alerte Ousmane Sy Ndiaye, directeur exécutif de l’Union nationale des commerçants et industriels du Sénégal. Mais un abandon des subventions alourdirait le pouvoir d’achat des Sénégalais et aggraverait nos difficultés. Le gouvernement doit d’urgence réparer l’image du Sénégal auprès des partenaires. »
Du côté du secteur de l’immobilier, autre fleuron de l’économie nationale, le ralentissement est tout aussi marqué. Capitale aux loyers parmi les plus chers de l’Afrique de l’Ouest, Dakar a vu refleurir ces derniers mois des offres de location, même dans les quartiers prisés du bord de mer. « Des appartements de haut standing ne trouvent plus preneur, c’est inédit », s’étonne Mbaye Sène, président de l’Association nationale des agents immobiliers du Sénégal. « J’ai dû baisser le loyer d’un cinq-pièces à Point E [un quartier résidentiel de Dakar] de 1,5 million à 1,2 million de francs CFA. Avec la lutte contre la corruption qui était nécessaire, l’argent circule moins, les litiges pour non-paiement de loyers se multiplient », indique-t-il.
Un constat partagé par le secteur de l’hôtellerie et de la restauration. Pape Berenger Ngom, patron du restaurant One Piece à Dakar, a divisé par deux le nombre de couverts quotidiens. A la tête de l’Association des professionnels de l’hôtellerie et de la restauration du Sénégal et membre de la coalition présidentielle « Diomaye président », l’entrepreneur met en cause les orientations politiques actuelles. « La reddition des comptes a fait fuir les hommes d’affaires qui faisaient tourner l’argent à Dakar, avance-t-il. Nous avons aussi perdu la clientèle de la base militaire française depuis qu’elle a fermé sur demande des autorités. Cela a pu effrayer les touristes et les détourner du Sénégal. On attend moins de discours abrupts. »
Un message que le nouveau gouvernement, nommé en mai après le limogeage d’Ousmane Sonko, semble avoir entendu. « Le Sénégal est un pays sûr et fiable et entend le rester », a lancé Ahmadou Al Amine Lô dès sa prise de fonctions, à l’adresse des investisseurs. Reste à savoir si le président Faye, sous pression de la dette faramineuse du pays, aura la marge de manœuvre nécessaire pour répondre aux espoirs déçus des Sénégalais.
Source : – (Le 17 juin 2026)
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