Après la tentative de coup d’Etat au Niger, l’Algérie inaugure sa nouvelle doctrine de déploiement militaire hors de ses frontières

Afin de préserver ses intérêts stratégiques au Sahel, Alger a dépêché à Niamey une formation aérienne au lendemain d’une tentative de putsch. L’initiative marque une rupture dans la tradition algérienne de non-intervention militaire à l’étranger.

Le Monde  – L’Algérie, dimanche 30 août, est entrée dans une nouvelle ère : celle d’un interventionnisme militaire, revendiqué et ostentatoire, hors de ses frontières. Car le détachement aérien dépêché à Niamey, capitale du Niger, au lendemain d’une tentative avortée de putsch ciblant la junte au pouvoir, ne se distingue pas seulement par le nombre et la qualité de ses appareils : quatre chasseurs Soukhoï Su-30 flanqués d’un Iliouchine Il-76 de transport militaire et d’un Iliouchine Il-78 de ravitaillement en vol.

Il consacre surtout une inflexion majeure dans la doctrine stratégique de l’Algérie, jusque-là bloquée dans une rhétorique anti-interventionniste, héritage de son tiers-mondisme militant des années 1960. « L’Algérie sort de sa réserve stratégique et cela représente un changement de paradigme », analyse Akram Kharief, expert algérien sur les questions de sécurité et fondateur du site Menadefense.

Le détachement aérien débarqué dimanche matin sur l’aéroport international Diori-Hamani, à Niamey, n’a pas participé aux combats puisque les mutins avaient été défaits la veille. Après une journée de confusion, la rébellion avait été matée à la suite d’un assaut de la garde présidentielle du chef de l’Etat Abdourahamane Tiani, épaulée d’une manière décisive par environ 200 combattants russes de l’Africa Corps. Mais la médiatisation à laquelle se sont livrées conjointement les autorités d’Alger et de Niamey ne laissait guère de doute sur la volonté d’adresser un message politique, à l’intérieur comme à l’extérieur du Niger.

Restaurer une influence perdue

Communiqué du ministère de la défense algérien, photos des aviateurs algériens – dont le général-major Rachid Cheblaoui – accueillis sur le tarmac de l’aéroport par le premier ministre Ali Mahamane Lamine Zeine, dépêche de l’agence de presse officielle nigérienne rapportant un appel téléphonique de M. Tiani « remerciant très sincèrement » son homologue Abdelmadjid Tebboune… Les opinions publiques des deux pays – et d’au-delà – n’ignoreront rien de la nouvelle posture algérienne au service de la stabilité de la junte de Niamey, elle-même issue d’un coup d’Etat en juillet 2023. L’épisode fournit l’occasion à l’Algérie de démontrer qu’elle s’arroge désormais le droit de voler au secours – militairement parlant – des Etats qu’elle considère comme « amis », une grande première.

En l’occurrence, l’enjeu était hautement stratégique : il s’agissait de préserver ses acquis dans son entreprise de restauration de son influence perdue au Sahel. Depuis la visite du chef de la junte nigérienne à Alger en février, l’Algérie a notablement réchauffé sa relation avec le Niger qui avait souffert de la brouille d’avril 2025. A l’époque, le régime de M. Tiani s’était associé à la décision du Mali et du Burkina Faso, ses partenaires au sein de l’Alliance des Etats du Sahel issue de la vague de coups d’Etat souverainistes dans la région, de rappeler leurs ambassadeurs en poste à Alger.

L’initiative conjointe visait à protester contre la destruction d’un drone malien par l’armée algérienne à la frontière entre les deux pays. Le coup de froid n’était pas le premier. Un an plus tôt, en avril 2024, l’ambassadeur d’Algérie au Niger avait été convoqué au ministère des affaires étrangères pour se voir reprocher « le caractère violent » des opérations de refoulement de milliers de migrants nigériens par l’Algérie.

A l’heure où le Maroc rival tirait parti des déboires d’Alger au Sahel, en renforçant notamment son influence au Mali, il était devenu crucial pour l’Algérie de reprendre pied sur ses marches méridionales. « Le Niger était le canal le plus accessible pour renouer avec l’Alliance des Etats du Sahel, observe Ali Bensaâd, professeur à l’Institut français de géopolitique de l’université Paris-VIII. Le contentieux avec l’Algérie y était moins grave, car la question touareg, qui est au cœur des tensions entre Alger et Bamako, est mieux gérée à Niamey. »

Bloc pétrolier et gazoduc

Dans ce contexte bilatéral moins chargé, Alger a ainsi eu l’occasion de relancer plus facilement sa coopération. Parmi les chantiers les plus emblématiques figurent le bloc pétrolier de Bilma, situé dans le nord-est du Niger, ainsi que le projet de gazoduc transsaharien Nigéria-Niger-Alger (4 200 kilomètres) auquel le Maroc oppose un dossier concurrent, celui du gazoduc sous-marin dit « Afrique-Atlantique » (5 600 kilomètres). « L’argument marocain pour dissuader le Nigeria de s’embarquer avec Alger dans le projet transsaharien, c’était l’instabilité du Niger. Cette dimension a probablement pesé dans la décision de l’Algérie d’aller secourir le régime de Niamey », souligne Akram Kharief.

Le « changement de paradigme » que consacre cette projection décomplexée de la force hors du territoire n’est pas à proprement parler une surprise. L’essor de l’instabilité dans l’aire sahélo-saharienne nourrissait déjà depuis des années des velléités interventionnistes à Alger. Ces dernières avaient même trouvé leur place dans la Constitution révisée en 2020 qui amorçait ainsi l’aggiornamento de la pensée stratégique algérienne. Pour la première fois depuis l’indépendance de 1962, la Loi fondamentale autorisait en effet « l’envoi d’unités de l’armée nationale populaire à l’étranger ». La rupture doctrinale date de ce moment-là.

Certes, dans les faits, l’Algérie n’a jamais été aussi anti-interventionniste qu’elle prétendait l’être. En témoignaient sa participation aux guerres israélo-arabes de 1967 (Six-Jours) et de 1973 (Kippour) ou son conflit de basse intensité avec le Maroc après la « marche verte » (1975). D’autres épisodes avaient moins retenu l’attention, telle l’implication à titre dissuasif en 1973 en Libye – alors en délicatesse avec les Etats-Unis – ou l’envoi de 400 hommes aux côtés de la Syrie durant la guerre du Liban (1976). Ces interventions relevaient toutefois de l’exception plutôt que de la règle.

La Constitution révisée en 2020 risque-t-elle de les systématiser en leur offrant une couverture légale ? Les auteurs de la réforme ont tenu à poser un cadre. La décision du chef d’Etat d’un déploiement extérieur doit ainsi être approuvée à la majorité des deux tiers dans chaque chambre du Parlement (article 91). En outre, une participation au « maintien de la paix » est rendue possible « dans le cadre du respect des principes et des objectifs des Nations unies, de l’Union africaine et de la Ligue arabe » (article 31).

D’où le débat qui commence à poindre. Le détachement de Soukhoï et d’Iliouchine à Niamey répond-il aux conditions posées par la Constitution ? La question se pose surtout pour l’approbation requise du Parlement : les deux chambres n’ont en effet pas été consultées – ce qui n’interdit pas qu’elles puissent procéder à une ratification, a posteriori. En outre, l’opération du 30 août, qui a consisté à sauver un régime de mutins, peut-elle être considérée comme une mission de « maintien de la paix », telle que mentionnée dans la Constitution ?

La dimension multilatérale d’ordinaire associée à ce format d’intervention semble avoir fait défaut dans le cas de Niamey. « Le cadre constitutionnel n’a pas été vraiment respecté dans cette intervention au Niger », relève un ancien haut fonctionnaire algérien. La lecture extensive faite de la clause « interventionniste » de la Constitution de 2020 trahit sûrement le sentiment d’urgence éprouvé à Alger face au risque de voir ses intérêts stratégiques au Sahel fragilisés par des mutins à Niamey.

 

 

Source : Le Monde 

 

 

 

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