
SenePlus – Les vidéos qui circulent depuis quelques semaines montrent une chose précise, et cette chose n’a rien d’une invasion : entre la frontière et le trottoir de Dakar, l’État n’a placé aucun dispositif. Des familles dorment dehors parce qu’aucun lieu ne leur a été assigné. Des enfants tendent la main parce qu’aucun service ne les a enregistrés. Ce qui apparaît à l’écran comme un désordre venu d’ailleurs est d’abord un vide administratif national.
Vingt-trois mille personnes ne font pas une invasion
Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés recensait 23 545 réfugiés et demandeurs d’asile au Sénégal au 17 juillet 2025, dans un pays de plus de dix-huit millions d’habitants. Cela représente un peu plus d’une personne pour mille. La peur ne se nourrit pas des effectifs, elle se nourrit de la visibilité. Vingt personnes installées sur une place publique produisent davantage d’effet politique que vingt mille personnes logées et scolarisées.
Ce que rapportent les riverains mérite d’être pris au sérieux sans être tenu pour établi. Ils décrivent des bandes installées de longue date qui travailleraient avec des réseaux d’escroquerie venus d’ailleurs, et redoutent que les premières victimes soient les plus démunis, sénégalais comme étrangers. Aucune autorité n’a confirmé ni démenti cette inquiétude, et le silence officiel nourrit la rumeur mieux qu’un démenti ne la dissiperait. Un État qui ne tient plus son espace public expose sa propre population autant que celle qu’il reçoit. Renvoyer les habitants à leur émotion ne tient pas lieu de réponse.
L’État a signé les conventions, il n’a pas ouvert les portes.
Le Sénégal est partie à la Convention de Genève de 1951. Il dispose d’une Commission nationale d’éligibilité, d’un formulaire, d’un récépissé valable six mois et renouvelable qui autorise la circulation en attendant la décision sur le statut. Cet ensemble constitue l’État fictif, celui des textes et des procédures écrites.
L’État réel se lit dans une phrase publiée par le HCR lui-même, sur le site d’information qu’il destine aux demandeurs d’asile au Sénégal : il n’existe pas de système d’hébergement temporaire pour les nouveaux arrivants ni pour les personnes reconnues réfugiées. Chacun se loge comme il peut. Quand on ne peut pas, on se loge sur le trottoir. La procédure existe, l’accueil n’existe pas, et l’écart entre les deux se règle dehors, sous l’objectif des téléphones.
L’amalgame prospère là où l’identification fait défaut
Un habitant qui croise chaque matin des silhouettes anonymes installées près de chez lui ne dispose d’aucun moyen de distinguer une famille burkinabè ayant fui les massacres d’un réseau organisé. Lui reprocher l’amalgame revient à lui demander de deviner. L’identification relève de l’État, et l’État ne l’assure pas.
Une personne enregistrée, munie d’un document, rattachée à un point d’accueil connu, échappe au soupçon parce qu’elle possède un statut vérifiable. Un homme sans papiers assis sur un trottoir reste disponible pour toutes les projections. La stigmatisation se combat avec des registres avant de se combattre avec des sermons.
La sensibilisation garde sa place, à condition qu’elle porte sur des faits. Rappeler que ces personnes fuient une guerre, expliquer ce qu’est la protection internationale, dire pourquoi le refoulement est interdit, cela pèse peu tant que le citoyen constate chaque jour que personne ne s’occupe de rien.
La fermeté sert d’abord les réfugiés.
Une personne sans papiers ne porte plainte nulle part. Elle ne signale ni le logeur qui la surfacture ni l’employeur qui ne la paie pas, parce qu’elle redoute le poste de police davantage que celui qui la tient. Cette impossibilité de recourir à l’État constitue la prise réelle que le crime exerce sur elle. Une femme enceinte qui dort dehors dépend entièrement de la première personne qui lui propose un abri, et cette personne fixe ses conditions. Un document régulier rend le recours possible, et le recours dissuade plus durablement que les descentes de police. Le désordre ne protège personne, il livre les plus faibles aux mieux organisés. La fermeté conditionne l’humanisme au lieu de s’y opposer.
La générosité sans base économique produit de l’impuissance, puis du ressentiment. Une solidarité que rien ne finance se retourne contre ceux qu’elle prétend accueillir, parce qu’elle les installe dans une visibilité sans droits. Construire un État suppose de savoir distinguer la solidarité viable de la solidarité proclamée.
Le sous-financement du Sahel se déverse sur ses voisins
Le Sahel central compte près de trois millions de déplacés internes, dont deux millions au Burkina Faso. Ces personnes ne restent pas toutes à l’intérieur des frontières où la guerre les a jetées. Le HCR relevait à la mi-2026 que le Niger, le Burkina Faso et le Mali figurent parmi les cinq plans de réponse humanitaire les moins financés du monde. Un déficit de financement en amont se convertit en pression migratoire en aval. Le Sénégal reçoit aujourd’hui la facture d’un renoncement qu’il n’a pas décidé.
Attendre la communauté internationale ne constitue pas une politique
Les questions adressées au HCR et aux agences humanitaires sont légitimes. Où sont les équipes mobiles d’identification dans les zones frontalières ? Où sont les points d’enregistrement en dehors des bureaux de Dakar ? Elles gagneront à être posées avec un calendrier et un chiffrage plutôt qu’avec des communiqués.
Ces questions ne dispensent de rien. Un État qui attend d’être accompagné pour agir a déjà renoncé à conduire l’opération. La souveraineté dont il s’agit ici demeure une souveraineté relative : le Sénégal ne financera pas seul la réponse, il peut en revanche en fixer les termes et désigner l’autorité qui la conduit. Celui qui organise garde la main sur ce qu’il négocie ensuite. Celui qui attend reçoit ce qu’on veut bien lui donner, au rythme des autres.
Ce qui se joue sur quelques centaines de mètres
Un point d’accueil, un registre tenu, un lieu d’hébergement d’urgence, une orientation médicale : ces dispositifs coûtent moins cher qu’une crise xénophobe. Ils permettent de séparer le réfugié du délinquant, ce que ni l’émotion ni la loi ne feront à leur place. Ils rendent la fermeté possible, puisqu’on ne peut écarter que ceux qu’on a d’abord identifiés.
Entre le trottoir de la Médina et le guichet de la Commission nationale d’éligibilité, il y a la distance exacte qui sépare un désordre d’une politique. Cette distance se franchit avec des agents affectés et une ligne budgétaire ouverte. Tant qu’elle ne l’est pas, chaque vidéo continuera de dire quelque chose de vrai sur l’État qui la subit, plutôt que sur les gens qu’elle filme.
Chérif Salif Sy
Source : SenePlus (Sénégal) – Le 22 août 2026
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