Les cartes du destin…

Nous ne choisissons pas toujours les cartes que le destin dépose entre nos mains. En revanche, nous demeurons responsables de la manière dont nous les accueillons et les jouons. Dans la perspective du soufisme, l’homme ne se définit pas par ce qui lui est donné, mais par la qualité de sa présence à ce qui lui est confié. La véritable sagesse ne réside ni dans les circonstances de notre naissance ni dans les avantages que nous possédons, mais dans la manière dont nous orientons notre être vers le Bien et vers le Réel. Un enfant qui naît avec un handicap n’a pas choisi ses cartes. Sa dignité n’en est pourtant ni diminuée ni altérée. Il appartient donc à la société de ne pas ajouter aux épreuves de la condition humaine le poids de l’exclusion, des préjugés ou de l’indifférence. La véritable justice ne consiste pas seulement à éprouver de la compassion, mais à permettre à chacun de déployer pleinement les potentialités que Dieu lui a confiées. Certains ne verront que les limites visibles. D’autres discerneront une force intérieure que les apparences ne révèlent pas toujours. Car l’œil qui s’arrête à la forme ignore souvent ce que le cœur est capable de contempler. Être mukallaf, c’est comprendre que le destin distribue les cartes, mais que la responsabilité de les jouer avec sagesse, patience (ṣabr), confiance (tawakkul) et résilience nous appartient. Le soufisme nous enseigne que l’homme ne sera pas interrogé sur ce qu’il n’a jamais choisi, mais sur la qualité de sa réponse à ce qui lui a été confié. La véritable liberté ne consiste donc pas à maîtriser les événements, mais à gouverner son intériorité face à eux. L’obstacle le plus redoutable ne réside pas nécessairement dans le corps. Il prend souvent naissance dans les représentations que nous entretenons sur nous-mêmes, mais aussi dans les regards réducteurs que les autres portent sur notre existence. C’est pourquoi la première libération est celle du regard. Dans la vie comme dans le monde de l’entreprise, la valeur d’un être ne se mesure ni à son apparence, ni à ses différences, ni même à ses facilités. Elle se révèle dans sa capacité à persévérer, à apprendre, à servir avec sincérité et à transformer chaque épreuve en une occasion de croissance intérieure. Les êtres les plus inspirants ne sont pas ceux qui ont été épargnés par les difficultés. Ce sont ceux qui, sans nier leur fragilité, refusent d’en faire leur identité. Ils avancent avec patience, confiance et espérance, ouvrant ainsi un chemin que d’autres n’osaient pas emprunter. Certaines cartes paraissent favorables ; d’autres semblent plus lourdes à porter. Pourtant, une épreuve peut devenir une porte de proximité avec Dieu, tandis qu’une facilité peut conduire à la distraction et à l’oubli. La patience n’est donc pas une résignation passive ; elle est l’art de demeurer debout lorsque l’âme vacille. Quant à la responsabilité, il ne consiste pas à attendre que les cartes changent, mais à jouer celles qui nous ont été confiées avec confiance, en sachant que le Donateur voit ce que le joueur ne perçoit pas encore. Au fond, le véritable handicap n’est peut-être pas celui que l’on croit. Il réside parfois dans notre incapacité à reconnaître la lumière que Dieu dépose en chaque être humain, quelles que soient ses différences. Celui qui ne perçoit que les limites des créatures risque d’oublier l’infinie sagesse du Créateur. Le véritable soufi ne cherche donc pas d’abord à changer les cartes, mais à transformer son regard. Il sait que la plus grande victoire n’est pas de vaincre les circonstances, mais de ne jamais les laisser voiler la contemplation du Réel. Lorsque le cœur cesse de se plaindre de la carte reçue et commence à contempler la Main qui l’a distribuée, l’épreuve devient connaissance, la patience devient lumière et le destin devient un chemin vers Dieu. Avant de dire : « Je ne peux pas », demandons-nous plutôt : « Quel sens puis-je donner à ce qui m’a été confié ? » Car, bien souvent, ce que nous appelons impossible n’est que la frontière provisoire de notre regard. Enfin, être un véritable mukallaf, c’est répondre avec sérénité, lucidité et responsabilité à cette question essentielle : quel obstacle avez-vous décidé de ne plus laisser définir votre destinée ? @Yoo Alla Faabo ! Abdoul Bocar GUISSÉ (Guy Le Néant)

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