– Une jeune femme fait interruption dans un majlis – le lieu de réunion de la tribu. Elle porte une cape noire ornée de petits diamants aux épaulettes et un hijab rouge. Devant un parterre d’hommes armés, elle annonce sur un ton solennel : « Je viens solliciter la protection de toute la tribu Dahm. » Le cheikh Hamad Fadgham se lève, habillé d’une tunique blanche, une Kalachnikov à la main, le jambiya (poignard traditionnel) à la ceinture. « Bienvenue, sois rassurée, tu es sous notre protection », répond-il. « Voici une mèche de mes tresses », déclare-t-elle. Le cheikh se saisit de la poignée de cheveux et la brandit devant l’assemblée d’hommes en armes : « Cela nous engage tous : moi, tous les cheikhs de la tribu Dahm et de la confédération de tribus Bakil [l’une des plus importantes du pays]. »
Le patriarche lui demande alors : « Quel est ton nom ? » ; « Mira Saddam Hussein », lui répond-elle. Difficile à croire tant elle paraît cinématographique, la scène, qui a eu lieu en avril, s’est pourtant déroulée ainsi. La vidéo de la dakhala – la demande de protection tribale – de la femme à la cape a fait le tour du pays et a défrayé la chronique. Et pour cause, elle clame être la fille de… l’ancien dictateur irakien. Une information démentie par la famille, exilée aux Emirats arabes unis.
Dépouillée de ses biens et menacée par plusieurs caciques houthistes − un mouvement politico-militaire qui s’est développé dans le nord du Yémen en se réclamant du zaïdisme, branche minoritaire de l’islam chiite –, Mira, qui serait arrivée au Yémen au début des années 2000, s’est réfugiée en avril auprès de la tribu Dahm, dans les régions désertiques d’Al-Jawf (Nord-Est). Le gouvernorat est en partie occupé par le mouvement zaïdite, allié de l’Iran, qui a envahi tout le nord-ouest du pays après un violent coup d’Etat orchestré fin 2014.
Les tribus vivant en territoire houthiste étant sous haute surveillance, le cheikh Hamad Fadgham et tous ses soutiens claniques ont ensuite été arrêtés par les houthistes, au même titre que Mira. Une action qui contrevient au droit coutumier tribal exigeant qu’une personne ayant demandé asile à une tribu soit intouchable, au risque de déclencher une guerre avec celle-ci.
« Honte » et « déshonneur »
Après plusieurs semaines de détention, le cheikh est libéré par les houthistes à la fin du mois de juin, mais pas la prétendue fille de Saddam Hussein. L’homme fuit alors en territoire contrôlé par le gouvernement légitime – qui administre l’essentiel du Yémen du Sud et du centre du pays.
A quelques kilomètres de la frontière saoudienne, dans le désert d’Al-Rayyan, Hamad Fadgham va alors convoquer un rassemblement tribal inédit dans le pays. Dans une seconde vidéo devenue virale, l’homme décrit des semaines d’humiliation et de tortures. « Par Dieu, j’ai subi toutes sortes d’épreuves. Mais ma dignité… Je n’accepterai jamais qu’on la salisse », hurle-t-il d’une voix déchirée par les larmes. La rangée d’hommes en face de lui se met à tirer en l’air à la mitrailleuse. « L’enlèvement de Mira est une opération criminelle. Elle avait sollicité notre protection et s’était coupé les cheveux pour nous… c’est une honte et un déshonneur pour les Yéménites et pour tous les Arabes de la péninsule ! » Le cheikh défait alors le foulard au-dessus de sa tête et brise son jambiya, symbole d’une grande humiliation subie.
Des centaines de cheikhs et des milliers d’hommes munis de Kalachnikov vont alors converger de tous les territoires du Yémen pour afficher leur soutien à Hamad Fadgham. Jamais un tel rassemblement tribal anti-houthiste n’avait eu lieu depuis le début de la guerre. Dès leur arrivée au pouvoir, en 2014, les houthistes ont arrêté, assassiné ou poussé à l’exil les chefs de tribus qui leur étaient défavorables. Fréquemment encore, les rares cheikhs en opposition avec les rebelles voient leurs biens saisis et leurs propriétés dynamitées. Les houthistes se sont aussi immiscés dans les nominations de certains clans puissants – une première –, choisissant des profils dociles et inexpérimentés.
Depuis des semaines, le désert d’Al-Rayyan est ainsi devenu une place forte de l’opposition, des rebelles aux méthodes brutales ayant violé le droit coutumier des tribus. Paradoxalement, bien que située en territoire contrôlé par le gouvernement, cette vaste zone servait jusqu’alors de couloir aux contrebandiers pour acheminer des armes depuis Oman vers les rebelles. Alors que la mobilisation prenait de l’ampleur, des drones houthistes ont survolé Al-Rayyan. Certains ont été abattus par des membres de tribus, renforçant la colère collective.
Une fausse identité
Entre deux réceptions, le cheikh Hamad Fadgham a accepté de se confier au Monde. Au sujet de Mira, alors que les houthistes disent avoir réalisé des tests ADN sur la jeune femme, établissant qu’elle est la fille de deux parents yéménites et non du dictateur irakien, le cheikh de Dahm rejette ces conclusions et livre sa version : « Mira est arrivée avant l’invasion américaine de l’Irak en 2003. Elle a été accueillie avec l’accord de l’ancien président Ali Abdallah Saleh [tué lors de combats contre les houthistes en 2017], qui était un soutien de Saddam Hussein, affirme-t-il. Lorsqu’elle est arrivée, ce dernier s’est adressé à un homme appelé Ahmed Al-Zubayri. Il venait de vivre la douloureuse perte de sa fille, Soumaya, qui habitait à l’étranger. Le président a fourni à ce père une carte d’identité yéménite au nom de sa fille décédée pour Mira, histoire de cacher la fille du président irakien. »
Pendant son exil, l’ancien président Saleh aurait généreusement donné plusieurs propriétés à la jeune femme. Des propriétés récemment saisies par Fares Manaa, un houthiste connu pour faire du trafic d’armes. En tout, une villa, un immeuble, 50 kilogrammes d’or, deux voitures, ainsi que 260 000 dollars américains (221 000 euros au taux de conversion de l’époque) en billets lui auraient été subtilisés. « Les houthistes l’ont également prise pour cible parce qu’ils agissent au nom de l’Iran, et vous savez à quel point l’Iran éprouve de l’hostilité envers Saddam Hussein », avance le cheikh.
Alors que l’Arabie saoudite et les houthistes sont à couteaux tirés depuis la reprise de la guerre entre les Etats-Unis, l’Iran et les pays du Golfe, l’impressionnant rassemblement tribal pourrait sonner comme une opportunité. Le gouvernement légitime s’est cependant montré prudent car tout soutien public aurait contrevenu au cessez-le-feu tacite avec les houthistes – très fragile – en vigueur depuis 2022. Certains membres ont par ailleurs exprimé leur scepticisme quant à un potentiel soulèvement des tribus en zones houthistes.
Une erreur stratégique, selon Adel Dashela, chercheur spécialiste des questions tribales pour le Sanaa Center for Strategic studies. « Les tribus sont venues de partout pour exprimer leur soutien. Si les houthistes avaient accédé rapidement à leurs revendications [en libérant Mira], alors je pense que ces rassemblements ne se seraient pas politisés. Mais les houthistes refusent toujours de répondre à leur requête. Si cela continue, tout scénario sera envisageable », affirme le chercheur.
« Effacer toute identité tribale »
Si Hamad Fadgham se dit prêt à mobiliser 5 000 hommes armés pour combattre les houthistes en cas de non-libération de Mira, le cheikh reste néanmoins prudent sur la probabilité d’une révolte de l’intérieur. « L’objectif de la mobilisation tribale était de libérer Mira. Nous n’avions pas de plan militaire spécifique dans cette affaire ; il s’agissait avant tout d’une question tribale, régie par les lois et les usages coutumiers. Toutefois, nous combattrons les houthistes uniquement dans le cadre de l’affaire de Mira, si nous y sommes contraints et si aucune solution n’est trouvée. Le Yémen tout entier, de l’est à l’ouest et du nord au sud, est aujourd’hui en mouvement d’une manière que les tribus yéménites n’avaient jamais connue auparavant », clame-t-il.
Difficile pour autant de jauger de manière certaine le niveau de colère et d’hostilité des tribus du Nord à l’égard des houthistes. Jules Grange Gastinel, doctorant au CNRS, spécialiste du mouvement houthiste et de la gouvernance rebelle, affirme qu’il est impossible de savoir « quelles sont les ententes actuelles des chefferies tribales du Nord avec les rebelles ». Il rappelle qu’il est « très difficile d’organiser un soulèvement interne comme ça, sans être aidé par un autre acteur ». Plusieurs fois abandonnées lors d’affrontements passés avec les houthistes, beaucoup de tribus seraient toujours sceptiques à l’idée de rejoindre le camp gouvernemental.
Abdullah Hussein a parcouru 300 kilomètres depuis Raghwan (district nord de Marib) pour rejoindre Al-Rayyan avec 200 fusils de la tribu Shadadi. Lui et les siens ont tiré pendant de longues minutes en direction du ciel pour signifier leur arrivée et « remonter le moral des tribus qui [les] accueillent ». Selon lui, « les houthistes veulent effacer toute identité tribale car les tribus protègent l’honneur et la dignité, et défendent les opprimés, quels qu’ils soient ». « La plupart des tribus sous contrôle houthiste subissent humiliations, dégradations et soumission forcée », explique-t-il. L’homme espère que les clans yéménites libéreront le pays et que le peuple rentrera chez lui, « grâce à la puissance de Dieu et à la détermination des tribus ».




